Keith Jarrett
La liberté sous contrainte (Classica n°87 - novembre 2006)
Serait-il le plus grand pianiste de jazz d’aujourd’hui ? À l’heure où Keith Jarrett se produit à nouveau en solo en France, Salle Pleyel, Jean-Pierre Jackson dresse le portrait de ce musicien d’exception, pour qui tout est permis, même les erreurs.
Une des malédictions les plus sévères pour un artiste est de parvenir à ce point d’accomplissement qui amène à s’interroger sur ce qui reste à accomplir. Keith Jarrett est peut-être le plus grand pianiste de jazz vivant, celui qui a mené à un point inégalé de sophistication, d’élégance et d’invention le langage hérité de – pour faire concis – Bud Powell et Bill Evans. Les raffinements harmoniques (notamment les accords de passage ou de substitution délicieux ou ambigus, l’inclusion de gammes et de modes inhabituels), les ruptures ou les déplacements rythmiques, une fraîcheur d’inspiration où ne vient sous les doigts aucun cliché ou trait d’école, ne l’ont généralement jamais conduit au pur exercice de style mais à une musique qui ne cesse de vouloir chanter. Grand pianiste donc, grand musicien.
Mais ce niveau de maîtrise instrumentale et de conception du discours musical où tout semble possible, où paraît s’ouvrir un champ musical illimité, est susceptible de faire naître en retour un mirage qui pourrait se résumer ainsi : je peux approcher la musique de quelque manière que ce soit, je ne peux que réussir. Ainsi, outre ses fabuleux disques en trio, Keith Jarrett s’est produit au clavecin, à l’orgue, au saxophone soprano, à la flûte, aux percussions, au piano électrique ; il a joué Bach, Haendel, Mozart, Chostakovitch, Arvo Pärt, et composé pour violon et orchestre, pour hautbois et orchestre, pour violon et piano, pour alto et orchestre (The Bridge Of Light), des hymnes d’après Gurdjieff, des invocations et plusieurs suites (Celestial Hawk, Moth and the Flame, etc.).
Certes, à ses débuts, lors de son séjour chez Miles Davis, ou chez le saxophoniste Charles Lloyd (avec déjà Jack De Johnette) et puis au sein de son exceptionnel trio, il a parcouru toutes les voies et les subtilités de la modernité en jazz. Il est compréhensible qu’il ait souhaité se stimuler plus largement, qu’il ait tenté de nouvelles aventures. La qualité de ses prestations sur les divers instruments qu’il a sollicités, autres que le piano, n’est pas en cause ; ses interprétations des compositeurs classiques ne méritent nullement les sourires entendus, voire les sarcasmes, qui les ont parfois accueillies : elles sont claires, parfois limpides, nettement articulées et toujours passionnantes. Le point est que cette volonté d’élargissement ne produit pas par elle-même des résultats musicaux intéressants. La redoutable maladie qui l’a atteint en 1997-1998, où la mort n’a pas pu ne pas lui faire sentir son souffle, a renforcé encore, pour les années « qui restent », ce désir de ne pas se reproduire soi-même, de chercher en soi d’autres sources, d’autres visions, d’autres approches. Soif légitime, souhaitable, et marque d’un grand artiste. Mais en musique comme ailleurs, si les intentions sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes : seul le résultat compte.
Cette aspiration à échapper au langage qu’il maîtrise le mieux du monde (en gros, celui du jazz moderne) le conduit, certes, à des prestations en solo où l’énergie, la joie de faire chanter le piano, les beautés de l’inattendu, de la convulsion, l’engagement total, le délice de la surprise musicale (y compris pour lui-même) en font des moments privilégiés de haute musique. Mais elle le conduit aussi à des improvisations pratiquement autistes, où les doigts courent sur le clavier sans souci de la forme, de l’architecture, voire de la mélodie, enchaînant à partir d’une note, d’un accord ou d’une cellule de notes, des phrasés sans vie, sans direction ; bref, des phrases pour rien, où seul celui qui les fait naître peut sentir une manière de nécessité. Et ici peu importe ce que M. Jarrett ressent de son côté : il n’est pas dans son salon, il y a des auditeurs ; et on n’estime pas une création à l’idée que s’en fait son créateur. Pour autant, certaines de ces improvisations sont éclatantes d’invention mélodico-rythmique et de richesse harmonique. À cet égard, l’album « Radiance », enregistré à Osaka et Tokyo, composé de dix-sept courtes pièces, représente un chef-d’œuvre du genre. Le Tokyo Solo d’octobre 2002 (édité en CD mais aussi seul DVD de Keith Jarrett) offre un moment de grâce inégalable, les deux parties en neuf séquences étant toutes incroyables d’inventivité, témoignant d’un sens très profond de la nature même de la musique. Et que dire des trois standards qui le concluent ! Si la perfection musicale existe, elle est présente dans ce gros quart d’heure atteignant au sublime.
Pourtant, c’est au sein de son trio, composé de Gary Peacock à la contrebasse et de Jack De Johnette à la batterie, que Keith Jarrett a acquis la richesse de son approche du piano, qu’il a découvert de nouvelles façons de faire respirer le silence, de conférer à une simple note une incroyable dimension, de faire danser la musique et, dans ses plus hauts moments, de la faire vibrer à l’unisson de l’univers même (notamment les albums Whisper Not, Inside Out, Up For It, Still Live ; mais tous sont sensationnels). C’est au sein de son trio qu’il a atteint à cette humaine perfection rare, inestimable. Paradoxe : c’est l’accomplissement progressif de cette même perfection en trio qui lui fait désormais désirer en solo l’ailleurs, l’autrement ; bref, sortir du jazz. En sens inverse de Friedrich Gulda, qui pensait se libérer des contraintes de la musique classique en allant vers le jazz en lequel il voyait un domaine de liberté, Keith Jarrett aspire à la liberté improvisationnelle dégagée des contraintes d’une esthétique qu’il a amenée lui-même à son apogée. Pour l’un comme pour l’autre, le problème musical réside dans l’approche des rapports entre ce qui est conçu comme contrainte et ce qui est espéré comme liberté.
M. Jarrett a fait constamment la preuve qu’il était un immense musicien au sein de son trio. En solo, en liberté totale, il l’a faite souvent. Dès lors, on se prend à rêver à de créatrices contraintes qui pourraient demain lui faire accomplir une musique dont nous n’avons même pas l’esquisse. Sans cesser de composer lui-même, il pourrait donner sa version des Saudades du Brésil de Darius Milhaud, étant à même d’y inclure improvisations soit en solo, soit en trio. Et puis les Préludes de Debussy, la Pavane de Ravel, ou même la version piano des Tableaux d’une exposition.
La brillante vitalité, l’enthousiasmante invention avec lesquelles il a transfiguré les standards du jazz trouveraient ici un matériau peut-être plus riche encore, susceptible de l’amener vers des terres inconnues. D’autres, souvent médiocres, bien loin de son envergure musicale, s’y sont bien frottés ! Stimulé par la contrainte que représente l’excellence originale de ces « standards » européens, M. Jarrett serait sans doute le seul à pouvoir s’en saisir et, au lieu de les appauvrir ou les flétrir, leur conférer une fraîcheur nouvelle et découvrir en lui de nouvelles approches. Quoi qu’il en soit, un concert en solo de Keith Jarrett représente un moment exceptionnel qu’il serait dommageable de ne pas vivre et qu’il est absolument pertinent de préserver sur disque : ce n’est pas tous les jours qu’on peut écouter la musique naître.
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