Dietrich Fischer-Dieskau
L’humaniste baryton (Classica n°58 - décembre 2003/janvier 2004)
L'hommage d'André Tubeuf
Les rôles d’opéra marqués par Fischer-Dieskau ? Tous.
Les Lieder ? Tous encore.
André Tubeuf survole l'art et le parcours de cet interprète exceptionnel, hors normes comme son legs.
« Plattenspieler » : à la question : « Qu’est-ce qu’il fait, ton père ? », les petits garçons de Fischer-Dieskau ne répondaient pas « Il chante » mais « il joue des disques ». On ne le sait pas assez : accompagnant la phénoménale technique d’un chanteur qui semble n’avoir rien eu à apprendre, il y a chez Dietrich Fischer-Dieskau une formidable curiosité du chant, de son histoire, des personnalités qui sans cesse l’ont renouvelé. Il collectionnait. Les ouvrages sur les chanteurs n’existaient pas alors, c’est tout seul que chacun devait glaner, couper, coller, se faire ses dossiers. Lui, il lui fallait un disque et un portrait de chacun (on en apprend beaucoup sur une voix en voyant le visage). On le rencontrait dans les boutiques de 78 tours – et il fallait le voir, cherchant de son côté, et dressant l’oreille si d’un disque montait une voix qu’il n’identifiait pas. Un chasseur et explorateur. Plattenspieler.
Pourtant il n’avait pas de modèles. On n’a pas idée du Winterreise qu’il a chanté dans son camp de prisonniers, mais on connaît son premier public, à vingt-trois ans : et certes ni Hüsch ni Hotter ni Schmitt-Walter ni aucun qu’il ait pu entendre à l’époque, en disque ou au concert, n’est passé par là. Dans les vingt ans qui suivront, il enregistrera en première mondiale des dizaines de lieder, des centaines peut-être, et c’est lui qui établit le modèle. Du premier coup. On dirait presque : à lecture, en déchiffrant. L’intonation est juste, mais la phrase aussi. Appuyée sur le souffle le plus ample et facile qui soit, elle trouve immédiatement son modelé, sa forme, elle tombe juste. Quant à la « catholicité » de ses goûts, elle ne fait qu’exprimer une boulimie musicale gigantesque : Kurwenal et les Fahrenden Gesellen de Mahler pour Furtwängler à vingt-sept ans ; mais aussi les volutes d’Ich habe genug et de la Kreuzstab de Bach pour basse solo ; et les coquetteries, les câlineries vocales d’un tout premier Italienisches Liederbuch également tôt. Il peut donc tout chanter ? Du moins chanter de tout, à bon escient, connaissant ses limites vocales. Il sera Kothner et même Amfortas à Bayreuth, sans pour autant être wagnérien ; et enregistrera après la Kreuzstab de délicieux Clérambault et Telemann, et même d’inattendues Ténèbres de Couperin, sans pour autant se dire baroqueux.
Avec pour arbitre de ses limites son propre bon goût, il a pu chanter de tout selon son idée du style, et être classique en tout, spécialiste (au sens étroit du terme) en rien. Il se dit lui-même pianiste compétent, ce qui est assez pour tout travailler lui-même ; et il sera chef d’orchestre accessoirement (son Requiem de Brahms à Salzbourg, le 15 août dernier, se distinguait par un sens de la fusion et de la flexibilité, une plastique de l’élément choral que plus d’un chef de profession pourrait lui envier). De toute façon il peut tout lire et chanter, son intonation s’arrangera d’un quatuor à cordes de Schoeck, ou de l’écriture déconcertante des innombrables morceaux qu’il a créés, de Mattheus, Reimann, Rihm, Henze, Lutoslawski et autres. Qui d’autre, chantant (et ressuscitant) tout Schubert, faisant de Schubert un temps retrouvé, a eu en même temps vocation d’assister de toutes ses forces, et de tout son prestige, la création contemporaine, lui donnant un temps et une énergie si faciles à exploiter dans la carrière de tout le monde ?
Au service du répertoire et de la création
L’habile Tietjen l’avait fait débuter à Berlin en Posa dans Don Carlos : l’âge, l’idéalisme schillérien du rôle. Il n’y avait qu’à continuer. Et certes il s’est montré au théâtre dans Mozart, mais uniquement à Berlin et plus tard Munich, ses deux domiciles (ne perdant pas en d’inutiles voyages le temps qu’il faut pour assimiler ces centaines de lieder à chanter une seule fois – pour le disque – mais comme si c’était la dixième) – et à Salzbourg évidemment (les mémorables Nozze de Böhm et Rennert). Jamais en routine, ne retombant jamais dans le quotidien : Verdi certes, mais alors Falstaff, avec Bernstein, Macbeth à Salzbourg, avec Sawallisch ; un seul Wotan de Rheingold, pour le Salzbourg de Karajan, et Sachs, à Munich : de Strauss un immortel Mandryka, et Barak pour la réouverture du Nationaltheater ; de Puccini enfin un impayable Schicchi et Tabarro (où il avait dans ses bras Varady). Ce n’est vraiment pas se complaire dans l’opéra de tout le monde ! Mais qu’on oppose à cela ce que des théâtres ont monté expressément pour lui. Cardillac de Hindemith et le Doktor Faust de Busoni ressuscités ; Wozzeck encore maudit, qui avait bien besoin d’un tel chanteur ; et en création, Elegie für jungen Liebenden de Henze, et le Lear de Reimann, grand moment de l’histoire lyrique du siècle. Qui dirait mieux pour le service public rendu à la musique vocale, le répertoire et la création ?
Unique Fischer-Dieskau. L’important, c’est d’arriver à l’heure. Il avait vingt-sept ans, le plus beau timbre du monde et, ce qui est mieux, une plastique de la masse vocale, une messa di voce, une mezza voce aussi, apparemment innées, et comme bien peu, aussi loin que remonte le disque, n’en a eues. Notre curiosité d’auditeur était immense, aiguisée par les possibilités qu’ouvraient la longue durée et la haute fidélité. Le même génie d’interprète, paraissant vingt ans plus tôt, eût été réservé à de très few happy few. La conjoncture permettait que tout Schubert et tout Schumann devinssent propriété publique, et dans les termes les plus dignes possibles. S’il y en a un qui a su utiliser le miracle du disque, c’est lui. Merci à l’infatigable communicateur. Car le Plattenspieler aujourd’hui, c’est vous et moi : l’auditeur reconnaissant.
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