Carlos Kleiber
Le Dieu caché (Classica n°62 - mai 2004)
L'hommage d'André Tubeuf
Vous l’avez entendu en concert ? Vous avez beaucoup de chance. Quel rendez-vous est-il aujourd’hui plus guetté qu’un retour éclair à la direction du plus mythique des chefs vivants ?
Cherchez son nom dans l’annuaire des interprètes qui exercent cette saison, vous ne le trouverez même pas. Si Carlos Kleiber veut bien diriger, ce sera au dernier moment, et n’importe qui lui déroulera le tapis. Par référendum il serait probablement nommé numéro 1 du moment : c’était pareil il y a un quart de siècle, quand quelques géants vivaient encore. Il n’a pas 73 ans, c’est le bel âge pour un chef. Rares se font ceux qui peuvent dire l’avoir vu diriger, surtout dans une fosse d’opéra. Pareil à l’autre Mr K. il n’a pas méconnu le pouvoir multiplicateur des medias (c’est sans doute leur seul point commun). Quand d’autres se seraient vendus pour faire des disques, il s’en abstenait : on annonçait, puis décommandait, par lui, une Bohème, un Requiem de Verdi.
Mais la même année, triplé foudroyant, l’Eurovision (test suprême de cette fin d’années 70) le montrait, de Milan, dirigeant Bohème ; de Munich, Rosenkavalier ; de Vienne, Carmen. En rien que trois mois ! C’était Kleiber l’atypique, l’insaisissable. N’ayant besoin du nom d’aucun orchestre à lui attaché pour faire grandir le sien (niant presque son seul vrai handicap : se faire un prénom) ; ne s’attachant qu’à des théâtres qui lui permettent de vivre chez lui avec femme, enfants et jardin (et cave) : à Stuttgart six premières années, puis durablement à Munich, plus rarement à la Scala.
Les miracles d'un sorcier dansant
Ceux qui ont eu la chance de le suivre depuis ces débuts tardifs (il a pris le métier en marche à 30 ans, ne dédaignant pas d’être korrepetitor d’abord, pour apprendre – ne profitant certes pas de son nom) l’ont sans doute connu par la TV d’abord. Il faisait travailler l’ouverture de Fledermaus à un orchestre sceptique, qui croyait la savoir mieux que ce jeunot : en une vingtaine de minutes d’émission on découvrait un ascendant, une oreille formidable, un geste ensorcelant, et on découvrait Fledermaus. On a vu alors à Stuttgart des Rosenkavalier (avec Jurinac), des Wozzeck (avec Seefried). Et un Tristan où, en compagnie de chanteurs du Neues Bayreuth, il retrouvait l’énergie et la transparence qui n’ont été qu’à son père trente ans plus tôt, avec une sobriété coupante, chantante pourtant, qui n’est qu’à lui. Peu après Tristan à Bayreuth en résultera, faisant époque.
À Munich cependant, son nom grandissait. Dans un opéra de stars, c’est pour lui qu’on venait, voir Fledermaus, Rosenkavalier, Bohème. On ne croit pas avoir jamais ressenti à l’Opéra choc pareil à celui de cette matière sonore en fusion qui vous giclait littéralement au visage quand il faisait démarrer la tempête d’Otello. On était tout là-haut, visage penché vers la fosse. On en garde des traces incendiées. Même effet des années plus tard au concert du Nouvel An, pas encore banalisé alors. Hans Hotter, peu facile à épater, disait : « Ce n’est pas un musicien, c’est un dieu. Un dieu qui danse ». Vif-argent, pieds ailés, il fallait le voir au pupitre de Munich, spectacle en soi, dansant de tout le corps, avec une fluidité et une expression extrêmes, mais comme enfantines, les valses de Rosenkavalier.
Mais, contre-épreuve, quel frémissement, quel effacement pour soulever les émois de Mimi et de Rodolfo et les laisser chanter (régulièrement c’étaient Freni et Pavarotti). Ah, il n’était pas là pour chanter à leur place avec son orchestre mais pour les écouter. Car il écoutait. Un soir de générale à Salzbourg on l’a vu au premier rang, presque de sous son épaule, boire des yeux (et je crois bien, de l’oreille) la sonorité sorcière que Karajan trouvait dans « Dalla sua pace. »
Il est né dans l’opéra, l’opéra est son plaisir. Erich Kleiber était patron de la Staatsoper de Berlin quand celle-ci était sans doute musicalement le théâtre le plus entreprenant du monde, c’est là que Carlos est né, qu’il a vécu ses premières années. Ensuite Kleiber père a choisi l’exil, l’Amérique du sud où il était déjà beaucoup allé (d’où le prénom exotique du fils, réunissant deux cultures, à la Thomas Mann). D’abord il n’a surtout pas voulu marcher sur ses brisées : ç’eût été se condamner à l’ombre, ou au semblant. Il faillit être ingénieur, mais l’instinct musical l’a emporté, tard pourtant. Mais l’opéra a été sa principale et presque exclusive activité. Remarquez-le bien, en notre temps d’idolisation du chef, roi de l’estrade et commandant à ses troupes, le plus grand chef d’aujourd’hui ne s’est fait sa place et son (pré)nom qu’à l’Opéra, montrant la préséance nécessaire du chef d’opéra, sa supériorité sur le chef purement symphonique, ce dernier ne parvenant à l’excellence qu’ayant fait ses classes, affûté son oreille, affiné son analyse, fortifié ses synthèses en dirigeant Aïda ou Tristan, ou même Bohème. Ainsi ont fait Walter et Toscanini et Furtwängler et Kleiber père, ainsi avait fait Mahler même. Seul qui a pu ce plus-là pourra le moins, diriger des programmes seulement symphoniques dans des tournées profitables. Là le chef se fait voir, il n’y a que lui à applaudir, il gagne de l’argent.
Une passion innée pour l’opéra
Non sans réticence, assez tard, Kleiber s’est mis à des symphonies. À la bibliothèque des Wiener Philharmoniker méticuleusement il étudiait les coups de crayon de Toscanini sur les partitions, les coups d’archet de son propre père, pour finalement se dérober. Nul doute que des captations live ne viennent un jour étoffer le maigre trésor de ses symphonies enregistrées. La diversité est autre en opéra, et là encore les archives radio peu à peu livrent des trésors (même une Elektra hélas à peine audible). La passion, la couleur qu’une voix s’invente quand l’âme est à vif, les timbres humains de l’opéra, cela suscite en lui une imagination du son, du timbre, égale. Ecoutez sa Traviata de studio, et imaginez la complicité que c’était, live, avec Cotrubas, quand elle allait chercher au fond de sa gorge des sonorités qui ne viennent qu’à une Violetta de théâtre, écorchée vive. Il l’écoute, s’en inspire, y répond. Mais c’était même échange, en scène, avec Gruberova, pur instrument, mais qui trouve dans l’instrument des teintes et modelés inouïs qu’aussitôt il fait passer dans l’orchestre. Avec l’une, on retenait l’incroyable « Amami, Alfredo »; avec l’autre, les cadences sublimes d’ «Ah fors’è lui», qui disaient tout. Unique maître d’œuvre, sculpteur et sourcier des mi-voix et des timbres. D’une transparence de chambriste et d’une virtuosité de danseur. Un météore dans notre ciel de musique. Et un silencieux, hélas.
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