Amateur éclairé
Lambert Wilson, tout en scène (Classica n°10 - mars 1999)
Entretien réalisé par David Sanson et Jérémie Rousseau
Féru d’opéra et de musique, Lambert Wilson ne cesse de prouver combien il sait intégrer à son métier d’acteur sa passion et ses dons de musicien. Un artiste total, qui embrasse théâtre et cinéma avec une égale exigence de qualité, toujours en quête de cette « complétude » qui réunit les arts.
« Amateur éclairé » est un terme qui paraît un peu réducteur au vu de votre carrière – d'acteur et de musicien. Que privilégiez-vous aujourd'hui ?
J'aimerais répondre la musique. Si on pouvait avoir la chance d'une autre vie en restant conscient de la précédente et en pouvant observer le cadeau qui vous est fait, j'aimerais être musicien. Cela dit, je pense que l'on est vraiment choisi pour cela, qu'il y a vraiment un don particulier qui fait les grands interprètes. Bien entendu, dans la réalité et non dans le rêve, je suis acteur. Un acteur qui a simplement été formé d'une certaine façon, à l'anglo-saxonne, et qui incorpore donc la musique à tous les instants de son travail : que ce soit comme un exercice, par souci de culture – pour découvrir une époque liée à l'œuvre à interpréter –, par goût naturel simplement – parce que je suis fou de ça – ou pour l'intégrer dans mon travail en tant que metteur en scène.
Pensez-vous avoir plus de facilité que d'autres acteurs qui n'ont pas eu votre formation ?
Je pense que c'est quelque chose qui se travaille aussi, qui peut se développer en cours de route. Lorsque j’étais dans cette école de théâtre à Londres, où tous les cours – y compris ceux de chant et de musique – étaient obligatoires, je me souviens d'heures d'écoute de musique, ou encore d'improvisations sur des instruments à percussions pour sensibiliser un groupe à l'autre et lui apprendre à écouter, ce qui est l'activité principale de l'acteur – un acteur qui ne sait pas écouter est un acteur qui est seul, qui ne peut pas raconter une histoire... Je pense que j'ai développé cette passion naturellement, parce que depuis que j'étais petit, c'était un peu mon jardin secret : je suis né dans une famille qui privilégiait plutôt le jazz, et peut-être pour lui échapper un peu, vers l’âge de douze ans, j'ai fait ma découverte de la musique classique tout seul ; c'était un peu mon « truc à contre-courant »...
Quand je suis revenu en France, j'ai pris des cours de chant, vers l'âge de vingt ans. Cela m'a fait découvrir le chant lyrique, que je n'aimais pas tellement : j'étais allé à l'opéra en Angleterre pendant mes études, mais c'était un monde que je trouvais extrêmement lointain. Bien-sûr, j’avais une vision tout à fait cliché de l'opéra : la grosse dondon qui fait plier les planches, avec un ténor plus petit qu'elle, en perruque, qui lui hurle dans les oreilles... C'est encore ce que l'on peut voir parfois, mais j'ai découvert que l'opéra pouvait être autre chose scéniquement. En voulant apprendre à mieux chanter pour pouvoir faire de la comédie musicale et être un acteur un peu plus complet, ça m'est littéralement tombé dessus. Mais cela est vraiment arrivé par l'apprentissage du chant, non par la fascination de ce monde... qui ne m'a jamais fasciné. J'adore le chant, j'adore l'exercice du chant, et je déteste le monde de l'opéra, le public, le cérémonial de l'opéra, qui me rendent sa pratique un peu douloureuse... Et puis, j’ai vu, surtout à Paris, des choses d'une telle injustice et d'une telle bêtise, parfois, de la part du public. Les gens ne peuvent pas comprendre ce triomphe permanent qu’est le simple fait d'arriver sur scène et d'oser chanter en costume avec des orchestres ; c'est d'une difficulté phénoménale à tous les niveaux : être en mesure avec un chef, c'est déjà une chose, avoir une voix en l'état en est encore une autre, mais cela sur un plateau, et en costume, et suspendu à une échelle, et ce la tête à l'envers ! Et en plus, on demande aux chanteurs d’opéra d’être fins acteurs !...
Pensez-vous qu'un opéra se prête aussi librement au jeu de la mise en scène qu'une pièce de théâtre ?
Je pense que c'est le grand test du temps qui détermine ce qui permet une lecture intemporelle, ce qui va placer certaines œuvres au-dessus du lot – ce qui n'empêche pas le plaisir que l'on peut éprouver à l'écoute d'autres œuvres... Je pense que l'on peut, autant qu'au théâtre, trouver des choses qui apportent véritablement une philosophie : pour moi, c'était le rêve – un rêve perdu, d'une certaine façon, car c'était un rêve d'une autre vie –, parce que j’y voyais la possibilité, vraiment, d'une expression totale. J'avais l'impression, lorsque je découvrais certains opéras, que c'était « parfait dans la complétude » : j'étais nourri musicalement, émotionnellement, intellectuellement.
Personnellement, je place l'exercice du bel canto pur beaucoup moins haut ; je n'aime pas trop la grosse voix qui va balayer tout le monde. Le sommet, pour moi, c'est la grande alchimie entre le texte et la musique : Le chevalier à la rose, par exemple, où subitement, j'ai l'impression que la théâtralité, la philosophie et la musique sont à un niveau exceptionnel. Si on me donne le choix entre un Rossini, un Puccini et un Strauss, j'irai voir un Strauss.
Sur le plan des plaisirs, que placeriez-vous le plus haut : la musique, le théâtre, le cinéma ?
(Hésitation). Je suis susceptible d'être surpris, bouleversé à chaque coin de rue. Par un petit film fait avec trois francs cinquante comme par un énorme projet hollywoodien, ou par une musique que j'écouterais en fermant les yeux parce que la mise en scène est immonde... J'ai plutôt tendance à ne pas supporter une hiérarchie dans les plaisirs, mais à me dire qu'on peut trouver vraiment des émotions là où l’on ne s'y attend pas.
Et en tant qu'acteur, que faites-vous avec le plus de plaisir ?
J'ai été très, très attiré par le grand écran en tant qu'adolescent. La préparation d'une œuvre est quelque chose qui me bouleverse, et je suis beaucoup plus ému par un tournage que quand je vois un film fini. Un film va impliquer toute une infrastructure derrière, que je vais soupçonner, et cela me plaît. Il n'y a rien à faire, j'aime les coulisses, de même qu'au théâtre, j'aime m'asseoir et observer le processus de répétition : il y a des gens qui sont dans la salle et qui répètent, qui sont assis, debout, fatigués, et j'adore ce moment de répétition. Nous, les acteurs ou les artistes, sommes tellement privilégiés de vivre dans cette poésie-là ; il est tellement extraordinaire de s'acharner à produire une certaine perfection dans un mouvement, dans un son... Mes plus grandes joies viennent à chaque fois que je répète quelque chose : cela peut-être aussi dans la préparation d'un tournage : ce que j'adore au cinéma, c'est que tous les techniciens sont fixés sur la seconde de préparation ou la seconde de tournage. Ce qui est moins le cas au théâtre, où il y a d'un côté les machinistes et les techniciens, et de l'autre les acteurs, où l'on est moins ensemble. Et puis je trouve que les moments de grâce au théâtre, en dehors des répétitions, restent assez rares, parce que la plupart du temps on doit lutter – je crois que c'est encore pire à l'opéra – contre les choses artificielles qui vous gênent : à un moment donné il faut parler plus fort, être dans un costume, on est gêné par des postiches, rien n'est amené naturellement... Pour réussir à trouver une seconde de grâce dans ça, c'est rare ; quand elle est là, c'est une belle récompense...
Mais au cinéma, il n'y a pas ce rapport de l'instant entre l'acteur et le spectateur...
Oui, oui. Ça, c'est horrible. Au théâtre, on est vraiment un funambule sur un fil qui bouge, mais on a la chance de pouvoir se rééquilibrer. Si on vous coupe une scène, par exemple, vous pouvez repenser et reconstruire votre rôle. Ce qui est tragique avec le cinéma, c'est que les choses vous échappent par le montage, et que vous ne pouvez pas rééquilibrer votre rôle en fonction de ce qu'a fait le metteur en scène derrière vous. Même s’il ne vous a pas trahi au moment du montage, votre conception a continué d'évoluer, parce que depuis le tournage, vous avez continué à y penser, et vous êtes confronté à quelque chose qui est arrêté, ce qui est une vraie tragédie. Ce qui est fantastique, et c'est la chance qui nous est donnée au théâtre, c'est de pouvoir travailler jusqu'à la dernière seconde..
Y a-t-il des périodes durant lesquelles vous écoutez davantage de musique ?
Non, c'est tout le temps (sourire). Mon grand plaisir, c'est de me retrouver dans ma voiture, de mettre la radio et de me dire : « Ah, des embouteillages ? Super ! » J'ai une telle conscience de mon manque de culture ! La grande frustration, c'est de sortir de l'embouteillage avant d'avoir appris ce que c'était. Une trahison totale du destin. D'autres œuvres me servent de préparation. Lorsque je jouais Ruy Blas, je « consommais » beaucoup de musiques tragiques, les musiques qui vous foutent par terre : il fallait arriver au dernier acte prêt à se suicider, et j'avais remarqué que j’avais plus de mal à le faire si je n'étais pas dans un état dramatique très, très fort ; je n'arrivais pas à le truquer, il fallait que je mette dans cet état, ce qui était très éprouvant. J'ai alors écumé tous les mouvements lents de toutes les œuvres qui font qu'on n’a plus jamais envie de se relever... et le problème, c'est que je les utilise tellement que je les désamorce définitivement. Ils ne me font plus rien. Avant, je ne pouvais pas écouter le mouvement lent du Concerto pour piano en sol de Ravel sans me rouler par terre en pleurs, mais maintenant, il me laisse de marbre, tellement je me suis torturé dessus... C'est presque mieux, même, car si par hasard, au détour d'une belle promenade, cette chose vous tombe dessus, mon moral sombre définitivement pour la journée. La musique m'aide non seulement à me préparer, mais elle me met dans un état émotionnel à la seconde.
Parlez-nous de votre activité de chanteur...
C’est drôle, mais quand je suis arrivé en Angleterre pour faire la comédie musicale de Sondheim A Little Night Music, j'étais considéré par les acteurs comme un acteur qui chantait vraiment, alors que j'arrivais très inquiet – étant donnée l'importance de la comédie musicale en Angleterre – mais en fait très prêt. Je sais bien que les compliments que l'on se fait à soi-même n'ont aucune valeur, mais cela avait été une surprise pour moi que d'être considéré comme un « vrai chanteur ». Car je suis sûr qu'il y a une chose qu'on ne peut pas apprendre, c'est la musicalité – ce qui fait les très grands interprètes, ce 0,1% de la masse des musiciens dont le génie nous écrase complètement. J'ai beaucoup parlé avec des amis qui sont des grands solistes, pour qui une grande partie de la formation musicale ne nécessitait aucun effort. En ce qui concerne le travail vocal ou musical, la seule chose que j'avais pour moi, c'était une passion pour l'exercice du chant : ni une voix, ni une vraie technique naturelle, mais un énorme désir de pousser un cri. Depuis ma pré-adolesence. Cette sensation m'avait surpris dans le fameux Ubu, à l'Opéra, qu'Antoine Duhamel avait écrit pour Avignon avec mon père ; j'étais hallebardier, je participais à des chœurs, et j'adorais cette sensation « animale ». J'ai donc simplement voulu cultiver ce plaisir-là. Me donner de plus en plus de plaisir. Chanter un sol aigu quand on est baryton verdien, quand la « tuyauterie » fonctionne et qu'on est au maximum du potentiomètre, c'est vertigineux. C'est une sensation d'exister, au maximum.
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