Zsuzsa Bank : Tombe la neige
Après le très remarqué Nageur, l'Allemande Zsuzsa Bánk publie un recueil de nouvelles mélancoliques, qui nous baladent d'un continent à l'autre. Portrait d'une jeune surdouée de la littérature d'outre-Rhin
On vous le répète dans tous les journaux : l'Allemagne va bien. Si les éditorialistes ne cessent de saluer son modèle économique et d'admirer sa croissance, il faudrait regarder également du côté de la production littéraire actuelle, et en particulier de jeune garde, particulièrement brillante. Prenez Zsuzsa Bánk - attention, son nom de famille n'a rien à voir avec la finance : à quarante-deux ans, elle est devenue dès son premier roman l'un des écrivains les plus en vue du pays. La critique allemande fut enthousiaste, le lectorat s'emballa, et la romancière empocha outre-Rhin pas moins de quatre récompenses parmi les plus prestigieuses. Il faut reconnaître que Le nageur, récit de l'errance d'un père et de ses deux enfants dans la campagne hongroise de la fin des années 1950, fut l'une des plus belles surprises de ces dernières années. On se souvient d'une obsession pour l'eau, sous tous ses états, d'une atmosphère à la limite du fantastique, d'une capacité à saisir la moindre sensation et d'une mélancolie bouleversante.
Même si elle est née à Francfort, l'Europe de l'Est est au coeur de l'univers de Zsuzsa Bánk : ses parents ont fui la Hongrie en 1956 pour l'Allemagne. « Si j'ai toujours essayé de garder ces origines loin de moi, précise-t-elle, elles ont eu une influence évidente - mais inconsciente - sur ce que j'écris. Par exemple, le fait de parler deux langues m'a permis d'avoir, dès mon plus jeune âge, un recul sur le sens des mots. » Sa passion pour la littérature vient en partie de cela : ancienne libraire, Zsuzsa Bánk fit des études de lettres et de journalisme qui la firent voyager entre Mayence et Washington. « Au fond, j'ai davantage l'impression de venir du néant, d'être dépourvue de racines, et cela se ressent dans la nouvelle-titre de mon recueil, L'été le plus chaud : une femme passe d'un continent à l'autre, et vit dans un sentiment de perdition tout autour du monde. » Dans les douze textes composant cet ouvrage, le lecteur a l'impression d'être un animal transporté dans un avion, qui débarque sur un continent qu'il ne connaît pas.
D'ailleurs, un recueil de nouvelles, c'est un peu comme un zoo : on se balade de cage en cage pour découvrir des spécimens venus d'ailleurs, d'autres écosystèmes, réunis en un seul parc qui, à lui tout seul, résume le monde. Dans L'été le plus chaud, Zsuzsa Bánk nous transporte de l'Allemagne au Canada, de l'Australie à Bombay. Les animaux sont légion puisque nous croisons, outre les chats et les chiens (en particulier ceux d'une brute nommée Kai), des grenouilles, des kangourous, des papillons, un gecko, un iguane, une carpe et, in fine, des dauphins. Mais les animaux opèrent comme les miroirs des personnages humains, dont la romancière restitue formidablement la singularité et les émotions - qu'il s'agisse d'un poète new-yorkais obèse et homosexuel ou de deux femmes réunies suite à la mort d'un garagiste (écrasé par le moteur d'une voiture).
En quelques lignes - et quel que soit le décor -, Zsuzsa Bánk distille une atmosphère tout en retenue, qui refuse l'intrigue traditionnelle pour se focaliser sur les zones d'ombre de ses personnages. Qu'il s'agisse d'amitié féminine (l'un des thèmes récurrents du livre), des problèmes de couple, de séparation familiale ou de l'illusion d'un ailleurs où il ferait bon vivre, elle impose un ton toujours adéquat, et instaure une légère tension sans jamais chercher la nouvelle dite « à chute ». Après avoir fait mouche dans le roman, cet art de la nuance joue à merveille, et l'émotion immédiate, en surface, vous hante au plus profond, quelques heures plus tard. Si L'été le plus chaud possède paradoxalement en couverture un décor enneigé, c'est parce que le style de l'Allemande opère comme une pellicule blanche qui recouvre les secrets des lieux. Pas besoin d'attendre la fonte pour découvrir cette formidable conteuse !
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