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Rencontre-Interview

Un peu de Poésy...

24 juin 2008

Clémence Poésy a 25 ans, une apparente fragilité, une obstination et un talent sans bornes. Depuis sa révélation dans Harry Potter, elle n’en finit pas d’enchaîner les rôles. Elle tient le haut de l’affiche dans La Troisième Partie du monde d’Eric Forestier, et joue au côté de Colin Farrell dans Bons Baisers de Bruges (sortie le 25 juin).

Par Paola Genone / L'Express Styles

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Elle entre dans son bistrot favori du Marais avec une démarche de danseuse. Fine comme une liane, tout de noir vêtue – jean slim, gilet d’homme et ballerines – elle ôte son chapeau melon à la Charlot, et une cascade de longs cheveux blonds tombe sur son visage de femme enfant.

C’est elle, Fleur Delacour, la séduisante sorcière qui défiait Harry Potter lors d’un tournoi à baguettes rompues. Pour l’état civil, elle s’appelle Guichard, comme son père, directeur d’une compagnie théâtrale. Mais Clémence a préféré Poésy, le nom de sa mère, prof de français. Ses parents lui ont transmis l’amour du texte et de la grande comédie. Clémence n’a que 16 ans quand, toute seule, elle démarche un agent et décroche un rôle dans un téléfilm pour la BBC : elle sera Marie Stuart, reine d’Ecosse, rien que ça. Sa carrière décolle. Elle joue dans Le Grand Meaulnes, Guerre et paix...


Mon réalisateur : Martin Scorsese, en particulier avec No direction home, une biographie de Bob Dylan

Mes stylistes : La Belge Ann Demeulemeester (ses gilets homme) et les robes années 1930 de Martine Sitbon

Mon livre : Dans la main du diable, d’Anne-Marie Garat, offert par ma mère

Mes gourmndises : Les macarons de Pierre Hermé, rue Bonaparte, à Paris

Mon égérie : Marianne Faithfull

Mes symboles : Le chapeau melon et la canne de Charlie Chaplin. J’adore ses films, alliance de poésie et d’engagement.

Mon disque : Tout est calme, de Loïc Lantoine, un Rimbaud moderne

Mon parfum : Chloé. La marque m’a choisie pour incarner sa nouvelle eau de parfum. Et je la porte.

Mon sculpteur : Niki de Saint Phalle et ses personnages oniriques de la Fontaine Stravinski à Beaubourg : l’Oiseau de feu, l’Amour (les Lèvres)...


Mais, le soir, en rentrant chez elle, Mlle Poésy se remet en question. Elle veut briser les chaînes de sa timidité, casser son image de fille bien rangée. Elle rêve de jouer des personnages plus alambiqués, tordus, complexes... C’est Olivier Panchot qui lui offrira cette occasion en lui confiant le rôle d’une junkie paumée dans Sans moi. Aujourd’hui, Clémence, plus sûre d’elle, assume sa métamorphose. Pour L’Express Styles, elle dévoile ses ambitions, ses engagements, ses projets.

Qu’est-ce qui vous a décidée à devenir comédienne ?

Quand j’étais enfant, ma mère me montrait des films sur vidéocassette en me faisant croire que la télévision ne fonctionnait qu’avec le magnétoscope ! On regardait Les Enfants du paradis, La vie est belle (Frank Capra), My Fair Lady... J’y ai cru, jusqu’à l’âge de 12 ans, quand j’ai surpris mon père devant un match de tennis : mon père, comédien, a fondé la compagnie du Théâtre du sable. J’ai grandi entourée d’une bande d’acteurs pleins d’enthousiasme, même s’ils étaient confrontés à la réalité économique de leur métier, parfois désespérante. Mais papa tournait tout à la rigolade. C’est un être fantasque. Quand j’étais petite, pendant le carnaval, on se déguisait et on montait dans les appartements par les escaliers de secours ! Grâce à lui, je garderai toujours une part d’enfance. À 14 ans, je suis montée sur scène sous la direction de mon père. J’avais deux répliques dans Le Dragon, de Jeanne Swartz.

Dans Bons Baisers de Bruges, vous campez Chloë, une intello excentrique. Qu’avez-vous aimé dans ce personnage ?

Chloë m’a fascinée par sa façon terriblement directe de dire les choses. C’est une aventurière, qui se lance dans une histoire d’amour impossible avec un gangster dépressif, Ray [Colin Farrell]. Lors de leur première rencontre, il lui demande ce qu’elle fait dans la vie. Elle répond : « Je vends de la drogue. » Et il enchaîne : « Moi, je tue des gens pour de l’argent. » C’est aux antipodes d’un premier rendez-vous romantique, mais leur franchise est bouleversante. Pour entrer dans la psychologie du personnage, j’ai regardé en boucle un film auquel Chloë fait référence : Performance, un court-métrage psychédélique de Nicholas Roeg, avec Mick Jagger. Puis j’ai trouvé une dégaine pour Chloë : tee-shirt délavé, bottes et blouson de cuir avec col en fourrure. Finalement, on a dû retirer le col parce que le réalisateur, végétarien, ne voulait pas de fourrure !

Qui est Emma, le personnage que vous interprétez dans La Troisième Partie du monde ?

C’est une femme mystérieuse, qui se découvre un pouvoir étrange : à son contact, ses amants disparaissent. François, astronome spécialisé dans l’étude des trous noirs, la rencontre et tombe amoureux d’elle. Au bout de quelques jours d’idylle, il disparaît sans laisser de traces... Emma est le personnage que j’ai eu le plus de mal à saisir depuis le début de ma carrière. Elle n’est pas folle, mais elle n’a aucun repère. Elle n’a pas de passé et son présent lui échappe. Elle n’a pas d’amis. Son boulot ne l’intéresse pas et elle ne sait pas où elle va. Elle flotte... J’ai dû vivre dans la peau de quelqu’un que je ne comprenais pas. Tout s’est débloqué quand j’ai oublié mes propres codes et que je me suis laissé traverser par les dialogues, scène après scène.

Quelles sont vos passions en dehors du cinéma ?

La musique : petite, je jouais du piano. En ce moment, je raffole des disques de Loïc Lantoine. Il me berce avec ses magnifiques textes chantés, comme : « Laissez vos lumières allumées, j’ai besoin de vous souvenir. » C’est un Rimbaud moderne. Je suis aussi une passionnée de fringues. J’ai découvert la mode avec des photographes comme Peter Lindbergh ou Paolo Roversi. Avec mon premier cachet, j’ai acheté une pièce d’Isabel Marant. J’en avais tellement rêvé ! J’adore les looks rétro de Martine Sitbon, le style « paresseux » d’Ann Demeulemeester, les robes spectaculaires de Balenciaga et le romantisme british de Chloé. Mais je ne veux pas être cantonnée à un look. Jarvis Cocker, l’ancien chanteur de Pulp, disait : « Ã§a devrait être interdit pour un rockeur d’avoir un styliste. » Je souscris !

Etes-vous engagée politiquement et socialement ?

Mon cÅ“ur est à gauche, mais le militantisme aveugle et la violence me font peur. Gandhi me paraît un hors-la-loi idéal. J’aimerais soutenir la cause de femmes dans le monde, mener des combats à la manière de Simone Veil. Mais on peut aussi faire passer des messages très puissants à travers l’art, comme dans Le Dictateur, de Charlie Chaplin, alliance de poésie et d’engagement politique profond. Quand on me demande à qui je voudrais ressembler, je réponds : Joan Baez ! Elle a cette lumière, cette intelligence dans les yeux. Avec sa guitare et ses textes, elle a engagé de vraies révolutions contre le racisme ou la guerre au Vietnam...

Quels sont vos projets ?

Je suis en train de travailler à un livre pour enfants avec mon père. Il écrit des textes que j’illustre avec des dessins à l’aquarelle ou aux crayons. La peinture a toujours été mon échappatoire. De même que les bouquins pour enfants, que je dévore. Mon favori est Ernest et Célestine, de Gabrielle Vincent : une série d’histoires qui racontent l’amitié entre un ours balayeur et une souris qu’il a récupérée dans une poubelle. Je voudrais aussi réaliser un documentaire biographique. J’aimerais raconter l’histoire de Joan Baez ou celle de Niki de Saint Phalle, une artiste qui m’a toujours fascinée. Cette femme, qui a failli sombrer dans la folie, s’est accrochée corps et âme à son art. Mais, pour le moment, je me forme à l’image : j’ai acheté une caméra numérique et j’interviewe mes amis.

 



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