Qobuz Fil Audio
Portraits et Entretiens

Saint-Exupéry

19 juin 2008

L’auteur de Vol de nuit est une légende : aviateur, écrivain, créateur d’un personnage mythique, le Petit Prince. Pourtant ce héros, homme d’action, toujours prêt à payer de sa personne, n’a jamais cessé d’indisposer : de son vivant, aux heures noires, comme après sa mort.

Par Jean Montenot / Lire

Imprimer Envoyer à un ami 0 réaction  |  0 vote


Le nom d’Antoine de Saint-Exupéry est attaché à quelques images plus ou moins convenues : celle de l’auteur du Petit Prince, bien sûr, et du créateur de personnages à la fois étranges et naïfs qui ont émerveillé des générations de lecteurs, celle de l’écrivain aviateur, auteur d’Å“uvres - Vol de nuit, Courrier Sud, Pilote de guerre, Terre des hommes, Citadelle – qui ne relèvent pas toutes du genre romanesque, puisque s’y mêlent, parfois dans un même ouvrage, le récit, l’essai et le conte, mais qui, toutes, défendent une certaine idée de l’Homme.

Le nom de Saint-Exupéry renvoie aussi à des objets plus prosaïques : un billet de banque avec une faute d’orthographe sur son nom qui défraya la chronique à l’époque du franc, une gourmette retrouvée dans la Méditerranée par un pêcheur et, plus récemment, les aveux d’un pilote allemand, vétéran de la Luftwaffe, qui ne se pardonne pas d’avoir abattu le 31 juillet 1944, le P-38 Lightning d’un écrivain qu’il admirait. Aviateur, romancier, conteur, poète, voilà de quoi justifier la gloire posthume de Saint-Ex ! Pourtant, cette gloire n’est pas sans détracteurs. Jean-François Revel, dans un pamphlet acide intitulé En France, s’en est pris à celui qu’il appelle « l’homme coucou », coupable « d’avoir remplacé le cerveau humain par un moteur d’avion » et d’être devenu dans la France du Général « un saint et un prophète ». Le seul « mérite » de Saint-Exupéry aurait été alors d’avoir « révélé aux Français qu’une ânerie verbeuse devient profonde vérité philosophique si on la fait décoller du sol pour l’élever à sept mille pieds de haut ». Bref, rien moins que vachard, le futur académicien conclut par ce jugement presque insultant : un « crétinisme sous cockpit ». Alors, authentique grand écrivain ou fausse valeur littéraire, l’auteur du Petit Prince ? Le mieux, pour se faire une idée, est d’apprendre à le connaître.

Biographie


29 juin 1900 : naissance à Lyon. 1926 : publication de la nouvelle L’aviateur (avril), entre chez Latécoère comme pilote (octobre).

Octobre 1927 : nommé chef d’aéroplace à Cap-Juby

1929 : publication de Courrier Sud

1930 : directeur d’Aeroposta Argentina

1931 : mise en liquidation judiciaire de l’Aéropostale. Mariage avec Consuelo. Vol de nuit (Prix Femina)

1933 : pilote d’essai chez Latécoère. Accident d’hydravion Commence à publier régulièrement des articles de presse

29 décembre 1935 : tentative de record sur le raid Paris-Saigon. Accident dans le désert de Libye

1939 : Terre des hommes. Best-seller aux Etats-Unis et grand prix du roman de l’Académie française. Intègre l’escadre 2/33 de reconnaissance aérienne.

1940 : exil à New York via Alger et Lisbonne

1942 : Pilote de guerre paraît à New York sous le titre Flight to Arras. Le livre est interdit par le gouvernement de Vichy (décembre).

31 juillet 1944 : disparaît en mission au-dessus de la Méditerranée.

1946 : Le Petit Prince

1948 : Citadelle

Bibliographie


Les Å“uvres de Saint-Exupéry sont éditées en Folio/Gallimard et dans la Bibliothèque de la Pléiade :
Œuvres complètes I, 1994
Œuvres complètes II, 1999
Saint-Exupéry, Luc Estang Ecrivains de toujours/Seuil, 1975
Saint-Exupéry. L’archange et l’écrivain, Nathalie Des Vallières, Découvertes / Gallimard, 1998
Saint-Exupéry. Vie et mort du Petit Prince, Paul Webster, Editions du Félin, 2000

« De pied en cap un fils de grande famille française »


Avant de devenir un bon ou un mauvais pilote – car, dans ce domaine aussi, il a eu ses détracteurs – et un écrivain reconnu, l’histoire de Saint-Exupéry est celle d’un enfant d’une France qui se berçait encore de l’illusion de sa suprématie et qui se donnait pour modèle un certain type de héros, tout en dépassement de soi, tout en courage, en simplicité et en droiture, une France dans laquelle la valeur des hommes ne dépendait pas de leur classe sociale. Cette France avait forgé dans les tranchées l’idée sinon d’une fraternité du moins d’une camaraderie virile où les opinions valent moins que les conduites ; les actions et les projets communs, davantage que les manifestes et les anathèmes. Cette image idéalisée de la France, qui s’est abîmée avec la défaite de 1940, a profondément marqué toute la génération de l’entre-deux-guerres.

La personnalité, la pensée et la morale de Saint-Exupéry sont indissociables de cette France-là dont il fut l’un des hérauts et, aussi, quoiqu’on ne puisse le réduire à cette imagerie d’Epinal à laquelle il sacrifiait si peu pour lui-même, un héros. Son histoire commence avant l’autre guerre. Une enfance heureuse fut le seul domicile de ce nomade qu’a toujours été Saint-Exupéry : « L’enfance, ce grand territoire d’où chacun est sorti. D’où suis-je ? Je suis de mon enfance comme d’un pays (1) » fait-il dire au narrateur de Pilote de guerre. Issu d’une famille plutôt aisée, il fut « de pied en cap un fils de grande famille française (2) ». Cette période initiale est décisive pour comprendre celui que sa mère surnommait « Pique-la-Lune » à cause de son côté tête dans les étoiles, de son nez pointu et de ses yeux ronds toujours un peu étonnés. En effet, toute sa vie, Saint-Exupéry a été comme hanté par la nostalgie de ses premières années. En témoigne ce qu’il écrit à sa mère depuis Buenos Aires : « Je ne suis pas bien sûr d’avoir vécu depuis l’enfance (3) », ou encore, « c’est un drôle d’exil d’être exilé de son enfance (4) ». Comme si la vie de l’auteur du Petit Prince n’avait été que la longue et douloureuse confrontation entre l’enfant qu’il fut et l’adulte qu’il devait devenir, ce dernier se sentant le fantôme de l’enfant qu’il avait été. « Mais au retour de tes premiers voyages, quel homme pensais-tu être devenu et pourquoi ce désir de le confronter avec le fantôme d’un gamin tendre (5) ? »

L’injonction du père imaginaire


Une enfance heureuse donc, vécue dans des propriétés familiales et des institutions religieuses, mais une enfance marquée aussi par la mort de son père, le vicomte de Saint-Exupéry, alors qu’Antoine n’avait pas quatre ans. Plus tard, la disparition de son jeune frère et celle d’une de ses sÅ“urs ont sans doute achevé de renforcer l’impression de rupture avec l’enfance qui est l’un des traits de sa personnalité. Aussi est-ce une figure idéalisée du père qui apparaît, au début de Citadelle, sous les traits d’un vieux prince des déserts qui forme lentement son fils au gouvernement des hommes et à la sagesse. Certes, Citadelle – primitivement l’ouvrage devait s’intituler Le caïd – n’est qu’un brouillon et n’a été publié qu’après la mort de Saint-Exupéry ; certes, l’auteur du Petit Prince y prend une pose parfois pompeuse et un peu verbeuse, mais, dans ce texte, le plus volumineux de tous les écrits de Saint-Exupéry, où il n’est plus question d’aviation et qui se présente comme une sorte de bible allégorique pour les temps nouveaux, on le voit mettre dans la bouche de ce père imaginaire cette injonction : « L’homme [...], c’est d’abord celui qui crée (6). » Une injonction tempérée aussitôt par la précision que toute création naît sur un terreau d’erreurs et d’échecs : « Le geste manqué sert le geste réussi (7). » Rien ne dit que ce père imaginaire ressemble à celui que n’a guère connu Saint-Exupéry, en tout cas c’est une manifestation du désir d’inscrire sa vocation de créateur dans un héritage spirituel. De cette enfance date aussi son baptême de l’air, en 1912, à l’aérodrome d’Ambérieu. Pour ce faire, Antoine – Tonio pour ses intimes – brave l’interdit maternel en déclarant avoir une autorisation qu’il n’a pas. Cette transgression initiale ne fait pas pour autant de l’enfant lunatique un aviateur. Adolescent, puis étudiant, Antoine se cherche une voie, un emploi, une raison de vivre. Il prépare Navale, puis les Beaux-Arts, fréquente les milieux littéraires et au cours de son service militaire passe son brevet de pilote dans des conditions frisant l’illégalité.

L’aviateur écrivain


L’année décisive, celle de la vocation littéraire et du choix du métier, fut celle de son engagement comme pilote de ligne dans la société Latécoère où il rencontre Didier Daurat, le directeur inflexible et apparemment insensible, qui a sans doute aussi été l’un des pères de substitution de Saint-Exupéry. L’année 1926 fut aussi celle de la publication d’une première nouvelle intitulée L’aviateur, où il raconte les sensations du pilote. Il prend conscience, cette année-là, que ses deux passions, écrire et voler, ne sauraient être compartimentées. « Pour moi, voler ou écrire, c’est tout un », affirme-t-il dans un entretien de 1939. « L’important est d’agir et de faire le point en soi-même », et cela en transposant son expérience par l’écriture. Ainsi son métier d’aviateur, de chef d’aéroplace à Cap-Juby dans le Sahara espagnol – charge consistant à porter secours aux pilotes tombés en panne, et parfois capturés par les Maures rebelles –, puis de directeur d’exploitation d’Aeroposta Argentina, filiale de l’Aéropostale, fournit la matière de textes qui relèvent d’abord du récit, avant éventuellement de participer du roman, l’imagination, pour Saint-Exupéry, ne pouvant que compléter et rehausser l’expérience vécue. Un premier roman, Courrier Sud (1928), nourri de son expérience de pilote et de chef d’aéroplace, rencontre immédiatement son public, friand de ce genre d’aventures.

Un deuxième roman, Vol de nuit (1931), préfacé par André Gide, obtient le Prix Femina. Il raconte l’aventure d’un pilote de l’Aéropostale, Fabien, pris dans les éléments déchaînés du ciel austral. Au-delà de l’anecdote, on voit Saint-Exupéry y développer une morale du chef, où domine le sens de l’obéissance et du sacrifice de l’individu à l’Å“uvre commune. Cette morale est incarnée par Rivière, personnage dur et apparemment inflexible, pour qui les « hommes sont une cire vierge [qu’il faut] pétrir (8) » et qui conseille à l’inspecteur Robineau : « Aimez ceux que vous commandez. Mais sans le leur dire (9). » Rivière tient bien sûr de Didier Daurat, et peut-être, pour le tourment intérieur, de Saint-Exupéry lui-même, mais, plus qu’un personnage à la psychologie profonde, Rivière est une sorte d’idéal type du chef, une figure qui peut paraître datée et qui entre, à nos yeux, malheureusement en consonance avec l’exaltation du chef prônée par les régimes totalitaires, alors en plein essor. Cette mystique a beaucoup contribué à discréditer Saint-Exupéry auprès des intellectuels. Pourtant, elle perdrait tout son sens si on ne la reliait pas à la camaraderie, à « cette silencieuse fraternité » qui lie « au fond d’eux-mêmes, Rivière et ses pilotes (10) » et à l’idée, qui est celle de Saint-Exupéry, qu’il existe quelque chose de plus durable que le bonheur individuel : une Å“uvre commune, une action à entreprendre par laquelle les hommes se dépassent et qui permet « de les rendre éternels (11) ». Tous les éléments de la pensée morale de Saint-Exupéry sont inscrits en germe dans ce personnage et plus généralement dans la situation du roman : une morale qui est d’abord morale de l’action et non une morale de principes généraux. On pourrait souscrire à cette formule de Sartre qui fait de Saint-Exupéry « le précurseur d’une littérature de construction qui tend à remplacer la littérature de consommation (12) ».

Une morale de pacotille ?


Pour Saint-Exupéry, l’action est à la fois source et fin d’elle-même. Elle ne prend sens que dans la mesure où elle est l’épreuve par laquelle les hommes se révèlent à eux-mêmes dans leur vérité. Merleau-Ponty ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisqu’il a jugé bon de conclure La phénoménologie de la perception, son Å“uvre principale, par une citation tirée de Pilote de guerre – le roman que Saint-Exupéry a écrit pour « expliquer » au public américain l’effondrement de 1940 et qui, avec Un balcon en forêt et La route des Flandres, fait partie des romans traduisant le mieux, dans l’ordre littéraire, ce que fut la débâcle – « Tu loges dans ton acte même. Ton acte, c’est toi (13) ». Et « l’acte essentiel », pour le narrateur de Pilote de guerre, « c’est le sacrifice (14) », qui n’est pas autre chose « qu’un don de soi-même à l’Etre (15) ». Que ce dernier prenne ou non le nom de Dieu – Saint-Exupéry n’est pas vraiment chrétien – l’Être, parce qu’il transcende les intérêts humains, est la seule source d’amour véritable. Cet amour se mesure à la somme des dons – en actes et non en paroles – dont on est capable pour lui. Cette morale pourra paraître simple, voire simpliste. Elle repose sur l’opposition qui la structure : celle de l’Homme et de l’individu. L’individu, autrement dit tout le monde et n’importe qui, est symbolisé par les aspirations moyennes de l’homme moyen.

La profession de foi du narrateur de Pilote de guerre s’en prend à cette figure moderne et plate de l’individu : « Je combattrai pour la primauté de l’Homme sur l’individu – comme de l’Universel sur le particulier. Je crois que le culte de l’Universel exalte et noue les richesses particulières – et fonde le seul ordre véritable, lequel est celui de la vie (16). » Le Rivière de Vol de nuit ignorait pour les mêmes raisons les considérations trop humaines de Robineau. Il « tait sa pitié » lorsqu’il reçoit la jeune veuve de Fabien, le pilote qui s’est abîmé dans la nuit et l’orage. Toutefois, il ne s’agit pas de mettre l’individu au service de causes qui le dépassent : le mépris de l’individu est d’abord la condition de la réalisation de l’Homme en chacun, réalisation qui ne trouve son sens que dans l’immanence gratuite de l’acte lui-même. Dans Terre des hommes, on peut lire cette remarque éclairante à propos de Jean Mermoz : « Si vous aviez objecté à Mermoz, quand il plongeait sur le versant chilien des Andes, avec sa victoire dans le cÅ“ur, qu’il se trompait, qu’une lettre de marchand ne valait pas le risque de sa vie, Mermoz eût ri de vous. La vérité, c’est l’homme qui naissait en lui quand il passait les Andes. (17) » Il ne s’agit donc pas de la valeur de la cause à défendre, mais de ce que la défense d’une cause, fût-elle médiocre, est capable de susciter comme création de soi et au-delà comme lien invisible entre les hommes. Mais il y a plus : Saint-Exupéry est convaincu que cette dimension de l’existence humaine ne saurait s’exprimer dans une doctrine ou une idéologie. Le langage « devient incommode (18) » pour exprimer l’« Homme » et l’argumentation logique ou morale est vite insuffisante si elle ne se fonde pas sur un sentiment nourri de l’expérience et de la relation, le plus souvent tacite, aux autres qu’elle implique. Construction naïve, niaise, comme on a pu le dire. Est-ce si sûr ?

« Je ne suis pas un auteur »


Saint-Exupéry, on l’aura compris, se veut un homme simple, direct et sans détour comme son style et comme les hommes qu’il admire pour ce qu’ils font, les Guillaumet, les Mermoz, les pionniers de l’Aéropostale ou, en 1940, les camarades de l’escadre 2/33, que l’état-major sacrifiait « fin mai, en pleine retraite, en plein désastre [...] comme on verserait des verres d’eau dans un incendie de forêt (19) ». Le « jeu des allusions souterraines [l’]ennuie (20) », Saint-Exupéry se considère comme un « homme limpide » qui « [n’irait] pas [se] perdre une seconde dans un tourneboulis intérieur (21) ». Témoin aussi la lettre à André Breton du printemps 1942, dans laquelle Saint-Exupéry s’explique sur son refus de prendre part aux luttes qui divisaient la petite communauté française réfugiée à New York : « Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que je ne suis pas un "auteur" et que je n’ai jamais demandé à mes amis d’aimer mes livres. J’ai demandé à mes amis d’être mes amis. (22) » Saint-Exupéry était alors la cible d’une campagne de dénigrement et de calomnies, plus ou moins ourdie par les milieux gaullistes. On lui reprochait des faiblesses envers Pétain. À vrai dire, c’était là l’effet de la méfiance qu’avait fait naître en Saint-Exupéry l’intransigeance de quelques Déroulède gaullistes toujours prêts, depuis Londres ou New York, à sacrifier un peuple pour lequel il ressentait davantage de commisération et de compassion.

À l’autre bout de l’échiquier politique, les surréalistes, Breton en tête, toujours en mal de gibier à anathémiser, lui reprochaient tout simplement d’être ce qu’il était, un homme et pas un idéologue. Il pouvait bien répondre à ces révolutionnaires en chambre qu’il « avait fait casser trois mutations successives qui tendaient à sauver [sa] personne (23) » pour combattre en 1940 comme pilote de guerre alors qu’il avait largement dépassé la limite d’âge, qu’il avait côtoyé « des camarades de droite et des camarades de gauche, des camarades croyants et des incroyants [...] tous morts très proprement par esprit de résistance au nazisme », des hommes que Breton aurait fait pendre, ce « qui leur aurait évité de griller vif (24) », rien n’y faisait. La liberté de Saint-Exupéry n’est pas celle de Breton. Certes, il n’a pas cru dans la France libre, laquelle à ses yeux, comme à beaucoup de Français de ce moment-là, ne pouvait que conduire à saigner davantage une France déjà exsangue et qui, vue du ciel de 1940, avait montré aux pilotes de l’escadre 2/33 « le désordre sordide d’une fourmilière éventrée (25) ». Il est vrai qu’il craignait par-dessus tout la guerre civile. La mort en mission de Saint-Exupéry fit taire, pour un temps au moins, ses détracteurs. En fait, la guerre n’était pas pour lui une aventure au sens où l’étaient la « création des lignes postales, la dissidence saharienne, l’Amérique du Sud ». Pour le narrateur de Pilote de guerre, elle est tout au plus un « ersatz d’aventure », rien de plus qu’une maladie « comme le typhus (26) ». Pourquoi ? Parce que le danger de la guerre, indéniable, ne forge pas de liens riches et solides entre les hommes et ne recèle aucune création. C’est pour fuir cette atmosphère délétère que Saint-Exupéry s’est engagé dans la rédaction du Petit Prince.

Le Petit Prince, autobiographie déguisée ?


Vérité assez banale, les personnages des romans sont très souvent le précipité de leur créateur, en tout cas un mixte d’eux-mêmes et des hommes qu’ils ont pu rencontrer et qui ont frappé leur imagination. Ainsi, Vol de nuit, Pilote de guerre et, de manière plus surprenante, Le Petit Prince peuvent être lus comme une autobiographie déguisée. On sait que, par la rédaction de ce conte pour enfants, Saint-Exupéry – alors qu’il traversait une période difficile d’exil et d’abattement, et qu’il était profondément angoissé et dépressif – tentait de retrouver le « vert paradis des amours enfantines ». Dernière quête de l’innocence perdue de « Pique-la-Lune », chaque personnage du conte a son pendant dans la vie même de l’auteur. Le narrateur est un pilote en panne dans le désert, comme c’est arrivé à Saint-Exupéry, l’enfant est à la fois le frère et le double de Saint-Exupéry, peut-être mâtiné de Consuelo, la femme fantasque de Saint-Exupéry. Le Businessman serait l’épure de Pierre Latécoère. La rose qui tousse et que le Petit Prince laisse sur sa planète est sans doute un analogon de Consuelo qui était asthmatique. Dans une lettre à cette dernière, on peut lire cette notation : « Un jour, j’écrirai un conte et tu en seras la rose. » Le Petit Prince devait d’ailleurs être dédicacé à Consuelo, mais compte tenu des circonstances, Saint-Exupéry préféra le dédier à son ami Léon Werth, « l’otage », réfugié dans le Jura et qui, en tant que juif, devait se cacher. Jusqu’au renard – Saint-Exupéry avait suivi de près un fennec dans le désert mauritanien, épisode qu’il relate dans Terre des hommes : tous les éléments du conte renvoient, comme autant de pièces d’un écheveau, à des expériences vécues.

Mais « on ne dit rien d’essentiel sur la cathédrale, si on ne parle que des pierres (27) », et pour que l’ensemble prenne, il fallait un architecte, en l’occurrence Saint-Exupéry, son âme et son cÅ“ur, à la recherche d’un merveilleux dont la fonction ne se limitait pas au besoin de fuir les malheurs du temps. Ce que Saint-Exupéry a su mettre de sa vie dans ce conte est agencé de telle façon que chacun a pu s’y reconnaître et s’y projeter. Martin Heidegger, un autre philosophe dont l’opinion vaut bien celle de Revel, ne s’y est pas trompé en écrivant sur la couverture de l’édition allemande du Petit Prince de 1949 : « Ce n’est pas un livre pour enfants, c’est le message d’un grand poète qui soulage de toute solitude et par lequel nous sommes amenés à la compréhension des grands mystères de ce monde. » Est-ce là la marque d’un écrivain surfait ?

(1) Pilote de guerre, XXVII, Folio
(2)Léon-Paul Fargue, Souvenir de Saint-Exupéry, Dynamo, 1945
(3) Œuvres complètes I, La Pléiade.
(4) Ibid.
(5) Courrier Sud, Gallimard
(6) Citadelle, Folio
(7) Idem
(8) Vol de nuit, Gallimard
(9, 10, 11) Idem
(12) Jean-Paul Sartre, Situations II, Gallimard
(13) Pilote de guerre, XXI, Folio
(14) Idem, XXVII
(15) Idem, XXVII
(16) Idem, XXVII
(17) Terre des hommes, Folio
(18) Pilote de guerre, XXVII, Folio
(19) Idem, XXVII
(20) Œuvres complètes II, La Pléiade
(21), (22), (23), (24) Idem
(25) Pilote de guerre, XIV, Folio
(26) Idem, XXVII
(27) Idem, XXVII

 



Les livres avec
Pour contacter la rédaction de Qobuz, écrivez-nous à
Pour envoyer vos infos concerts, écrivez-nous à

Dernières réactions



13 août 2008 Dans la lignée de Tolstoï
Français d’origine russe, Nikita Struve, 77 ans, a été l’éditeur, le traducteur et l’ami d’Alexandre Soljenitsyne. Rencontre avec l’un des plus fins connaisseurs de l’oeuvre de l’écrivain dissident, Prix Nobel de littérature 1970.


4 août 2008 Jim Harrison : rage et appétit
Jim Harrison part deux semaines en France, pour un "périple qui a pris la forme d’un pèlerinage". Avec une sensibilité hors du commun, l’ogre du Michigan nous raconte son voyage, rythmé par un désir infini de jouissance, et marqué par des anecdotes qui vous prennent aux "tripes".


15 juillet 2008 Georges-Emmanuel Clancier : variations sur le thème de la mémoire
Romancier, poète et essayiste, l’auteur du Pain noir écrit sur le passé, mais garde intacte sa curiosité pour le présent. Les murs de sa demeure parisienne s’ornent des souvenirs des membres de sa famille et de ses rencontres avec les hommes de lettres.


1er juillet 2008 Rupert Everett, si vous étiez...
Il a vécu à Paris, Los Angeles, mais garde un sens de l’humour très british. En témoigne sa récente autobiographie. Adeptes du politically correct, s’abstenir !


25 juin 2008 Fred Vargas : ’’Mes romans sont des médicaments’’
Difficile de croire que ce petit bout de femme, encore juvénile pour ses 51 ans, est devenue un poids lourd de l’édition française avec ses romans policiers écoulés à 4,5 millions d’exemplaires. Mais Fred Vargas ne veut pas figurer dans le "Who’s Who" et se tient à distance des feux de la rampe. Sauf pour défendre les causes qui lui tiennent à cÅ“ur. Archéozoologue distinguée, en disponibilité de CNRS, elle veut bien passer aux aveux à l’occasion de la sortie, le 25 juin d’Un lieu incertain (Viviane Hamy), neuvième aventure de son célèbre commissaire Adamsberg, aux accents gothiques. Parions que ce sera le roman de l’été.


24 juin 2008 Epatants Pieds Nickelés !
Né il y a cent ans sous le crayon de Forton, ce trio d’arnaqueurs est devenu un mythe de la bande dessinée. Auteur d’un essai plein d’empathie, l’historien Jean Tulard raconte la saga de ces amusantes « racailles » franchouillardes.


24 juin 2008 Annie Proulx - Solitaire du Far West
L’auteur de Brokeback Mountain revient avec un recueil d’histoires enracinées dans son Wyoming délaissé. Entretien.


13 juin 2008 La pasionaria du Vietnam
Elle fut une héroïne dans son pays avant d’y être traitée en paria. De livre en livre, la grande romancière Duong Thu Huong, réfugiée en France depuis 2006, fait entendre la voix d’un peuple bâillonné. La collection Bouquins lui rend hommage.


12 juin 2008 Bonaparte, technique du coup d’Etat
Avec Le Dix-Huit Brumaire. L’épilogue de la Révolution française - où comment le jeune général s’empara du pouvoir - l’historien Patrice Gueniffey signe un essai magistral. L’Express l’a interrogé sur cet épisode aux prolongements très actuels.


25 avril 2008 Lévi-Strauss : le misanthrope humaniste
A quelques mois de son 100e anniversaire, le chantre des peuples sans écriture entre dans la Pléiade. Son confrère académicien Marc Fumaroli réexplore les chemins de ce savant rousseauiste qui remonta aux sources de la « pensée sauvage ».


23 avril 2008 La méthode Gavalda ? Un travail de terrain...
Comment la romancière arrive-t-elle à trouver le ton juste et des personnages plus vrais que nature ? Où déniche-t-elle des détails qui font mouche ? Explication.


23 avril 2008 Les romancières de la consolation : Gavalda, Barbery et compagnie...
Pourquoi les ouvrages d’Anna Gavalda sont-ils des best-sellers ? Parce qu’ils soulagent en temps de crise. Décryptage avec la psychothérapeute Maude Julien*.


23 avril 2008 Anna Gavalda, la discrète
Avec trois best-sellers, l’auteur d’Ensemble c’est tout totalise près de 5 millions d’exemplaires vendus. Chacun de ses ouvrages touche un public de plus en plus large. Portrait d’un phénomène éditorial.


23 avril 2008 Rencontre au sommet des mots
Henri Bertaud du Chazaud, auteur du Dictyionnaire des synonymes, et Anna Gavalda nourrissent une admiration réciproque et un même amour de la langue française. Entretien.


14 février 2008 Annie Ernaux : "Je n’ai rien à voir avec l’autofiction"
Un entretien avec Annie Ernaux n’est jamais un simple commentaire sur sa vie ou son Å“uvre. Pour elle, les mots ont trop d’importance.


12 février 2008 Paris brûle-t-il ?
A partir de l’incendie du collège Pailleron en 1973, Yves Pagès réussit la chronique d’une enfance rebelle doublée d’une peinture des années 1970 et d’une réflexion sur le cinéma. Portrait d’un enragé.


8 février 2008 Nos années Ernaux
L’auteur de La Place revient avec une Å“uvre qu’elle porte depuis plus de vingt ans. Une autobiographie impersonnelle et fascinante où Annie Ernaux tient la chronique de son xxe siècle. Rencontre.


7 février 2008 Françoise Sagan : dernières révélations
Trois ans après sa disparition, le "charmant petit monstre" fait de nouveau l’actualité, à travers un film de Diane Kurys dont la sortie en salle est prévue au printemps. Enquête sur un écrivain dont la vie ne doit pas faire oublier l’Å“uvre.


4 février 2008 Eric-Emmanuel Schmitt - Si vous étiez...
Rencontre avec l’auteur de La Tectonique des sentiments, féroce comédie publiée chez Albin Michel et jouée en ce moment au théâtre Marigny.