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Les secrets des grands maîtres du polar

D'hier à aujourd'hui, d'Agatha Christie à Michael Connelly, leurs univers, leurs intrigues, leurs personnages, leurs techniques... Valeurs sûres et talents prometteurs, d'Indridason à Katzenbach en passant par Mo Hayder, voici les meilleures nouveautés 2008.

PAR Lire | LIVRES | 13 juin 2008
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LES CLASSIQUES

Ils ont bouleversé le polar et en ont fait un grand genre littéraire. Pourtant chacun possède - d'Agatha Christie à Chester Himes - un univers très spécifique.

Georges Simenon (1903-1989)

Ecrire « gris », limiter son vocabulaire pour « ne prendre que les mots qui ont la même résonance dans chaque esprit », les détracteurs de Simenon le lui ont longtemps reproché. Or ce minimalisme veut correspondre aux histoires qu'il raconte. Le rythme est souvent caractéristique pour exprimer l'action des personnages. Il affectionne le monologue intérieur et les interrogations indirectes. « Je suis un instinctif, dit-il à Bernard Pivot en 1981 lors de l'émission Apostrophes, je ne suis pas du tout un intellectuel. Je n'ai jamais pensé un roman, j'ai senti un roman. Je n'ai jamais pensé un personnage, j'ai senti un personnage. Je n'ai jamais inventé une situation. La situation est venue lorsque j'écrivais un roman mais je ne savais pas du tout où mon personnage allait me mener. » En écrivant ses premiers Maigret, Georges Simenon explique qu'il le fait pour apprendre le métier d'écrivain et que le choix du roman policier lui paraît plus facile, plus technique. Il instaure dès le début ses rituels d'écriture : rumination, rassemblement des informations, rédaction. Il tape directement à la machine, évite de trop se relire, travaille dans une sorte de transe, en quelques jours pour ne pas perdre le fil de son histoire. La dernière étape est celle de l'ultime relecture où l'auteur se contente le plus souvent d'alléger encore son style, retirant des adjectifs, des adverbes. Ce qui l'intéresse, c'est le criminel beaucoup plus que le crime. Maigret au début n'est qu'une silhouette qui va peu à peu se préciser, manifestant sa sympathie pour les petites gens, Paris et ses quartiers populaires. Au départ, Simenon choisit de se pencher sur un homme sans aspérité en état de crise. Les décors restent un peu les mêmes, une France réinventée mais qu'il connaît bien, des impressions de lieux plus que des descriptions précises. Son éducation dans un milieu petit-bourgeois et sa formation de journaliste lui serviront pour imaginer Maigret mais également tous ses personnages qui se doivent d'être « ordinaires ». Maigret antihéros, c'est la marque de Simenon, un homme simple, banal mais excellent enquêteur grâce à son don d'imprégnation, son envie de comprendre les raisons d'un crime. « Je tiens Simenon pour un grand romancier, le plus grand peut-être et le plus vraiment romancier que nous ayons eu en littérature française aujourd'hui. » Qui dit cela ? André Gide, en 1939.

Christine Ferniot

A lire : L'affaire Saint-Fiacre (Le Livre de poche)

Agatha Christie (1890-1976)

Son père disparaît alors qu'elle n'a que onze ans : Agatha Miller commence alors à écrire des poèmes et rêve de devenir pianiste. Elle admire Gaston Leroux et sa soeur lui lance un défi : faire aussi bien que Le mystère de la chambre jaune ! Résultat : La mystérieuse affaire de Styles (1920), première apparition d'Hercule Poirot. Elle rencontre le succès six ans plus tard avec Le meurtre de Roger Ackroyd, grâce à une transgression : la manipulation du lecteur... La même année, un épisode étrange contribue à sa célébrité : trompée par son militaire de mari, elle disparaît plusieurs jours après avoir abandonné sa voiture. Retrouvée dans un hôtel où elle s'était enregistrée sous un faux nom, elle évoquera une amnésie... Remariée à un archéologue, elle trouve en voyage des cadres à ses romans. Son expérience d'infirmière de guerre lui sert à décrire les poisons.

Les recettes de la reine du roman d'énigme (le « whodunit ») sont en apparence simples : une histoire en lieu clos et une mécanique intellectuelle réglée avec minutie. La recherche du mobile s'effectue par l'étude psychologique des suspects, à savoir l'ensemble des personnages. Règle d'or : toujours surprendre son lecteur à la fin. Et s'assurer sa fidélité en publiant deux livres par an : « Je suis une machine à saucisses », disait-elle. Mais comment expliquer le record de quatre milliards de romans vendus (selon le Guinness) ? Ses héros, Miss Marple et Poirot, sont stéréotypés, donc universels. Et le regard lucide, impitoyable, porté sur la « bonne » bourgeoisie fait mouche à tous les coups. Autre raison : en démasquant les criminels, ses enquêteurs révèlent les tares de la nature humaine. Et démontrent qu'il y a un assassin potentiel en chacun de nous.

Tristan Savin

A lire : L'intégrale (Editions du Masque)

James Hadley Chase (1906-1985)

Avant de prendre des pseudonymes à consonance américaine (dont celui de Raymond Marshall), le Britannique René Brabazon Raymond était courtier en librairie. Et avait un avantage sur les autres : il lisait tous les livres qu'il conseillait. A 33 ans, inspiré par Hemingway, Faulkner, l'esthétique hard-boiled de Dashiell Hammett - et après avoir étudié l'argot américain -, il entreprend son premier roman, Pas d'orchidées pour Miss Blandish. Succès mondial dès sa sortie en 1939, c'est devenu l'un des fleurons de la Série Noire. Avec près d'une centaine de titres, James Hadley Chase a popularisé, à défaut de les créer, les canons d'un nouveau genre, le « réalisme noir », mélange de brutalité et de pessimisme, de spontanéité et de pudeur, à l'opposé du roman psychologique. Il ne juge pas, ne démontre rien, se contentant de mettre en scène des personnages paumés, qu'il laisse se débattre dans leur misérable condition. L'écriture, très cinématographique, installe immédiatement une atmosphère, souvent poisseuse. Chase avait l'art de harponner le lecteur dès la première phrase. Comme dans cette ouverture de la nouvelle Tour de passe-passe : « Il vous arrive parfois de rencontrer une nana tellement bandante que vous avez envie de la regarder une deuxième fois. » Ses personnages sont des stéréotypes mais son imagination, diabolique, lui autorisait tous les rebondissements, clé de son succès avec sa force narrative.

Tristan Savin

A lire : Pas d'orchidées pour Miss Blandish (Folio)

Jim Thompson (1906-1977)

Jim Thompson descend directement dans le coeur des hommes et fait défiler tout un monde de perdants, alcooliques, escrocs. Pour lui, les hommes ont tous un double, un « démon dans la peau » (titre de l'un de ses livres). Le grotesque, l'abjection, la déchéance : l'écrivain plonge dans ce monde noir, achevant ses livres sans une lueur d'espoir, sans rémission possible. L'un de ses romans, Monsieur Zéro, donne exactement la définition de ses antihéros. Ils n'ont pas de conscience, bonne ou mauvaise, mais se laissent glisser dans un engrenage, incapables de s'en échapper. Mais Jim Thompson ne juge jamais, ne condamne pas, n'explique rien. Le thème récurrent de son oeuvre : les choses ne sont jamais ce qu'elles paraissent être et les gens font toujours le contraire de ce qu'ils disent.

Interrogé par la revue Polar, Georges Perec (qui adapta Des cliques et des cloaques devenu Série noire réalisé par Alain Corneau pour le cinéma) rappelle que « l'intrigue policière ou criminelle n'intéresse pas Thompson ». Son héros « n'a pas de langage. Il est obligé de prendre son langage et ses réactions chez les autres. Il est entièrement conditionné par le monde qui l'entoure. » Même indifférence pour les lieux, le cadre de vie : petites villes, petits snacks pour de petits hommes. En revanche, la géographie et l'histoire jouent un rôle important : Etats et villes marqués par les conséquences de la crise de 1929, Oklahoma, Texas et Nebraska pour l'essentiel, qui lui permettent un réalisme local voire campagnard. A ce monde souterrain correspond une carrière mal connue. L'auteur fut oublié longtemps par les Américains qui lui dresseront, bien tardivement, quelques couronnes. Sans doute refusaient-ils de se regarder dans le miroir que Thompson leur tendait.

C.F.

A lire : 1275 âmes (Folio)

Dashiell Hammett (1894-1961)

Chef de file de l'école hard-boiled, l'école des « durs à cuire », Dashiell Hammett fut le premier à débarrasser le polar de ses intrigues en chambre, et autres finasseries psychologiques pour le plonger dans la violence politique et sociale d'une époque minée par le chômage, la prohibition, la guerre des gangs. « Hammett a remis l'assassinat entre les mains des gens qui le commettent pour des raisons solides et non pour fournir un cadavre à l'auteur », écrira Raymond Chandler, son premier disciple. Résultat : des romans cultissimes tels que La moisson rouge (1929), Le faucon de Malte/Le faucon maltais (1930), La clé de verre (1931), L'introuvable (1934), où Dashiell Hammett prend ses personnages pour ce qu'ils sont - affreux, sales et méchants - et le lecteur aux tripes : négligeant la perception au profit de la sensation, snobant la réflexion, le commentaire et tout le toutim analytique, l'écrivain relègue également le crime et l'enquête au second plan. A travers ses héros cyniques au cuir tanné - l'Op, détective anonyme de la Continental Agency, puis Sam Spade, immortalisé par Humphrey Bogart -, Hammett ne cherche pas à démontrer mais à montrer : la corruption, les trafics sordides, la misère, la lâcheté, etc. D'où un style percutant au service d'une écriture très visuelle, des personnages uniquement définis par leur physique, leurs actions. Exemple : la proximité entre Effie, la secrétaire, et Sam Spade est résumée par l'évocation de sa robe de lainage mince « qui moulait ses formes comme un drap mouillé » ; quand un quidam prend du plomb dans l'aile, il n'est pas « criblé de balles » mais chaque impact est détaillé. Et si les dialogues sont réduits à l'essentiel, l'humour fait de la résistance ! Le cinéma ne pouvait qu'y gagner.

D.P.

A lire : Le faucon de Malte (Galimard/NRF )

Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930)

Scotland Yard aurait dû le nommer chef de la police : en effet, nul doute que sir Arthur Conan Doyle aurait fait un fin limier. Né dans une famille nombreuse, le futur écrivain passa par les jésuites et fit des études de médecine. Il publia sa première nouvelle en 1879 et, devant le succès, décida de vivre de sa plume. Huit ans plus tard, il donna naissance, dans Une étude en rouge, au personnage qui allait lui offrir la gloire : Sherlock Holmes. L'homme de Baker Street est en effet l'un des plus célèbres détectives de la littérature, et il est difficile de compter toutes ses aventures.

Les clés de sa réussite ? Tout d'abord, Doyle a inventé un héros charismatique, qu'il a mis en scène à travers quatre romans et près de cinquante-six nouvelles « officielles » - sans compter les inédits. Avec un sens fabuleux du feuilletonesque, l'auteur nous met face à un personnage omniscient, visuellement identifiable (avec son costume de tweed, sa redingote et sa pipe), capable de prouesses physiques et qui possède même une part d'ombre (il se drogue). En général, chaque histoire* s'ouvre sur un individu (ou un organisme policier) désespéré, qui fait appel au génie de Holmes pour résoudre une situation mystérieuse. Et nous voilà lancés dans un jeu de piste, semé de faux indices, souvent à la lisière du fantastique, où le rationalisme finira (normalement) par triompher. En parallèle, le lecteur peut facilement s'identifier au docteur Watson, qui assiste en spectateur (et acteur occasionnel) aux exploits du grand professionnel. Aussi, Doyle a su offrir à son détective un méchant digne de ce nom : le professeur Moriarty, incarnation du Mal proche de l'abstraction. Et Sherlock Holmes ne serait pas ce qu'il est sans les multiples études, adaptations cinématographiques ou clubs d'admirateurs, dont l'existence est aujourd'hui, dans notre inconscient collectif, indissociable des livres. C'est ça aussi, la légende.

B.L.

* En version originale, le titre des nouvelles commence la plupart du temps par « The Adventure of... »

A lire : Le chien des Baskerville (Librio)

Raymond Chandler (1888-1959)

Né à Chicago, il a vécu à Londres, fait du journalisme et participé à la Première Guerre mondiale aux côtés de l'armée canadienne avant de se lancer dans l'écriture, après un licenciement en 1932. Chandler a déjà 51 ans quand il donne naissance à Philip Marlowe, avec Le grand sommeil. La construction d'une intrigue a toujours été son point faible. Il en avait conscience - il lui fallait réunir plusieurs nouvelles pour parvenir à boucler, tant bien que mal, un roman cohérent. Il a eu le génie de pallier cette carence avec une grande trouvaille : faire du lecteur le confident de son héros. Individualiste et rebelle, précurseur de Nestor Burma et de bien d'autres détectives privés, Marlowe a une morale - contrairement aux êtres corrompus qu'il côtoie - ce qui achève de le rendre sympathique (surtout joué par Bogart). Chandler avait cette qualité, partagée par bien peu de ses confrères : il travaillait son écriture (diablement mise en valeur dans les traductions de Boris Vian pour la Série Noire) et fut l'un des rares auteurs à théoriser le genre policier. Avec Jean-Patrick Manchette, qui lui rendait hommage en 1984 : « Chandler veut une écriture plus élégante et des sentiments plus élevés. » Il s'intéressa au fantastique et à la scénarisation. Son univers se prête à merveille au genre cinématographique, sublimé par l'onirisme chandlerien : The Big Sleep reste le chef-d'oeuvre de Howard Hawks et La dame du lac fut le premier film tourné en caméra subjective.

T.S.

A lire : Le grand sommeil (Folio)

Gaston Leroux (1868-1927)

Longtemps grand journaliste - et chasseur de scoops -, le père de Rouletabille s'est servi de son expérience personnelle pour les aventures de son jeune héros, prince de la déduction et précurseur d'Hercule Poirot. Si Agatha Christie s'inspira de Gaston Leroux, celui-ci eut un déclic à la lecture d'Edgar Poe, considéré depuis comme le précurseur du roman policier... En se jurant de surpasser ce dernier (ainsi que Conan Doyle), Leroux va accommoder les recettes à sa sauce dans sa fameuse chambre jaune : un mystère en apparence impossible à élucider, une réflexion qui ressemble à une quête (le « bon bout de la raison » obsède son enquêteur) et une succession de coups de théâtre. Stylistiquement, il manie la plume nerveuse d'un feuilletoniste et s'amuse à employer des phrases en italique pour mettre la puce à l'oreille du lecteur - d'où les démangeaisons provoquées par ses infernaux casse-tête ! Ancien chroniqueur judiciaire, l'auteur du Fantôme de l'Opéra et de Chéri-Bibi trouvait les matériaux de ses intrigues dans l'actualité. Les anarchistes (nous sommes dans la dernière décennie du XIXe siècle) lui fournirent une belle galerie de portraits. Enfin, il n'hésitait pas à franchir la frontière de la réalité, ce qui provoqua l'admiration des surréalistes. Mais la logique triomphe toujours. Si Holmes déclencha quantité de vocations de détectives, Rouletabille fut à l'origine de bien des passions pour le journalisme d'investigation.

T.S.

A lire : Les aventures extraordinaires de Rouletabille (Bouquins/Robert Laffont)

Chester Himes (1909-1984)

Chantre d'un Harlem rabelaisien et réaliste qu'il prenait un malin plaisir à mettre régulièrement à feu et à sang, Chester Himes avait l'art des dialogues enlevés, des personnages hauts en couleur et des situations hallucinantes. Avec une verve peu commune, le romancier né à Jefferson City, dans le Missouri, décrit le quotidien pas toujours très réjouissant des Noirs américains au gré des tribulations de ses détectives Ed Cercueil Johnson et Fossoyeur Jones. Deux mythiques policiers noirs découverts dans La reine des pommes (1958), où une malle remplie de pépites d'or se révèle également contenir un cadavre. Ecrit en moins d'un mois sur les conseils de Marcel Duhamel, le fondateur de la « Série Noire », le roman lui valut alors les éloges de Jean Cocteau et de Jean Giono ainsi que le Grand Prix de littérature policière.

Himes a heureusement poursuivi les aventures de son tandem d'hommes de l'ordre impitoyables, ennemis du compromis qui ne cherchent pas à jouer les terreurs dans cette cité de sans-foyer qu'est Harlem, le temps de sept autres polars - il n'aimait pas le terme, préférant parler de « romans domestiques » - parmi les plus originaux de l'après-guerre. Ed Cercueil a la figure ravagée par l'acide que lui a jeté un truand. Fossoyeur, lui, arbore une balafre large comme le doigt sur la nuque après avoir écopé un pruneau qui manqua le faire passer de vie à trépas. Leurs aventures s'achèvent par un coup de feu dans l'apocalyptique Plan B, l'un des meilleurs livres de son auteur.

A.F.

A lire : Regrets sans repentir (Folio)

David Goodis (1917-1967)

Il forme avec Jim Thompson le duo le plus sombre et le plus méconnu du roman noir américain du XXe siècle. Ignoré des Américains mais adulé par les lecteurs français. Les histoires de David Goodis ont toujours les mêmes : un homme au bout du rouleau est rattrapé par son passé. La fatalité pèse sur lui et l'entraîne toujours plus loin dans l'alcool et la déchéance. Le décor non plus ne change pas : une ruelle obscure, un bar pour paumés qui s'oublient dans l'alcool. Pas de lumière du jour, pas d'espoir. De Sans espoir de retour à Tirez sur le pianiste !, Goodis développe toujours le thème de l'homme seul qui tente d'échapper à la misère, à son existence marginale par le rêve et l'amour. Mais le monde est vide de sens et c'est dans l'alcool qu'il finit par noyer ses illusions. Son oeuvre est une métaphore de sa vie, celle d'un homme qui réussit un instant une carrière de journaliste, romancier et scénariste à Hollywood avant de tout perdre.

David Goodis a le don d'évoquer sans cesse des images. Le cinéma s'en est volontiers emparé (Truffaut a réussi la plus belle adaptation avec Tirez sur le pianiste) car il a le sens du détail, du geste révélateur, du dialogue et du rythme. « Je n'écris pas de romans policiers mais, dans mes thèmes, il y a du mélodrame et de l'action », dit David Goodis à François Truffaut à l'occasion de leur unique rencontre en 1960 à New York.

La musique de Goodis est celle du jazz, comme une longue plainte, une note qu'il maintient longtemps. « Ce qu'il écrit est étrange, dit de lui l'écrivain Marvin Albert. Il était fasciné par la mort, par la lente agonie des êtres et la sienne propre ou celle du pianiste... Ah , Goodis, un mélange d'amour fou et de tristesse désespérée et calme à la fois, une agonie lente et romantique. C'était un homme désespérément seul. »

C.F.

A lire : La nuittombe (Gallimard/Série Noire)

LES CONTEMPORAINS

Henning Mankell, né dans le Härjedalen (Suède) en 1948

Romancier le plus populaire de Suède avant l'arrivée du phénomène Stieg Larsson, le créateur de l'enquêteur Kurt Wallander - un commissaire colérique et diabétique passionné d'opéra - est devenu le symbole du « polar venu du froid ». Traduite en une trentaine de langues, sa série policière s'est vendue à près de quarante millions d'exemplaires. Egalement auteur de pièces de théâtre et de livres pour enfants, Henning Mankell réside sept mois par an à Maputo, capitale du Mozambique, où il dirige le théâtre national et se consacre à des associations humanitaires. Père de quatre garçons, il s'est remarié en 1998 avec Eva Bergman, fille du grand réalisateur suédois. Dans l'entretien recueilli par Lire il y a un an, Mankell rappelle que « la fiction criminelle est l'une des plus vieilles formes de littérature - et la plus efficace pour raconter une histoire ». Parti en guerre contre la corruption - entre autres combats - il s'en sert aussi pour délivrer un message politique. Pour lui, « les idées viennent de partout », mais « si l'idée s'envole, c'est qu'elle n'était pas bonne ». Il ne prend donc pas de notes. Et écrit dans le silence. « Je ne commence pas un livre sans savoir ce qu'il y aura dedans. J'ai tout dans la tête. » Il ne croit pas aux recettes, aux trucs. Ou alors un seul : « Vous devez ressentir ce que vous écrivez. » Et de conclure : « C'est ridicule d'écrire dans l'intention de faire un best-seller. »

T.S.

A lire : Les chiens de Riga (Points)

George Pelecanos, né à Washington en 1957

Choisir une ville, un quartier, et s'y tenir, c'est le pari de George Pelecanos qui vit et écrit sur Washington DC depuis quinze ans, une ville qui n'a rien à voir avec la Maison-Blanche et ses hommes d'affaires en tout genre. Le ghetto et ses rues, ses blocs de maisons, les Noirs, les Blancs, les immigrés italiens ou grecs, voilà son terrain de prédilection. Mais Pelecanos ne se contente pas de décrire une ville et sa délinquance, il regarde le monde changer au fil des années et de la quinzaine de livres qu'il a écrits.

Aujourd'hui, Washington DC n'est plus celle de ses débuts avec le crack, la corruption, la prostitution. Il veut trouver d'autres intrigues en rapport avec les années post- 11 Septembre, s'éloigner des familles grecques immigrées, d'une pauvreté qui est repoussée un peu plus loin encore.

Sa méthode de travail est le contraire d'une méthode : pas de plan, mais une histoire et un personnage central (un flic ou deux flics, un Noir et un Blanc). Pas de fin écrite, mais une volonté d'improvisation contrôlée. C'est en se promenant dans les rues, en observant les attitudes, en écoutant les gens qu'il enregistre des détails dont il se servira dans l'écriture. La musique joue un rôle essentiel dans ses histoires. Elle fixe une époque, un style de vie. Les Noirs « bling bling » n'écoutent pas la même musique que les policiers dans leur voiture. Les dialogues et les descriptions ont la part belle : la langue des dealers, des jeunes, des flics, des enfants, leurs vêtements, leur attitude donnent ainsi de la chair à ses personnages et des indications au lecteur. L'impact de la télévision influe sans doute sur le ton et la construction de ses histoires : dialogues plus courts, plus elliptiques, multiplication des histoires croisées...

Le choix de l'émotion et le sens de la morale familiale donnent un supplément d'âme qui lui permet de se démarquer des thrillers et des romans noirs américains actuels. Chaque livre remet en place le rapport père/fils, cherche à montrer un nouvel aspect sociologique, un panorama de sa ville au fil des années. « En vieillissant, dit Pelecanos, je suis plus malin, j'écris mieux. Pour moi, un bon polar, c'est une bombe à retardement avec une grande mèche. C'est un sentiment d'inquiétude qui doit durer le plus longtemps possible. »

C.F.

A lire : Drama City (Points)

Fred Vargas née à Paris en 1957

Interpréter les traces, c'est la marque de fabrique de la romancière Fred Vargas. Archéo-zoologue de profession, elle aime partir d'une empreinte, d'un morceau d'os, d'un détail pour raconter une histoire. Le « rom'pol' » pour elle, c'est une manière de quitter l'austérité du travail pour respirer ailleurs.

Le point de départ de ses romans policiers, c'est l'envie de « se raconter une histoire », d'échapper à son quotidien en perpétuant « la tradition des contes et des légendes », explique-t-elle, « des livres fondés sur l'inconscient collectif ». On n'est finalement jamais loin du conte de fées pour adultes, tel que Bruno Bettelheim l'expliquait dans son ouvrage Psychanalyse des contes de fées. A ceci près qu'il s'agit de jouer avec la vie et la mort plus qu'avec le gendarme et le voleur. Contrairement à la plupart des auteurs de polars français, Fred Vargas ne développe pas la critique sociale dans ses livres, pas plus que l'engagement politique qu'elle pratique ailleurs, dans la « vraie vie ». Ceci explique ses thèmes de prédilection, intemporels : la peste, le loup-garou, les ossements... Ses personnages, comme le commissaire Adamsberg, cultivent la lenteur, la rêverie. Sa nonchalance donne ainsi le rythme du récit, très loin de la nervosité du thriller, de la tension d'une énigme à résoudre absolument. L'écriture, souvent poétique, minutieuse, découle de tous ces éléments et tranche avec le mode polar qui taille dans le vif. Elle choisit le cheminement du marcheur patient. Fred Vargas y ajoute un sens de l'humour, une fantaisie inattendue, une volonté de « finir bien » qui déroute au milieu d'un monde souvent très sombre, voire labyrinthique. (Son prochain roman est annoncé pour le 25 juin chez Viviane Hamy).

C.F.

A lire : L'homme aux cercles bleus (J'ai lu)

Patricia Cornwell née à Miami en 1956

Elle a fait de Kay Scarpetta, traqueuse de tueurs en série, la femme médecin légiste la plus célèbre de la littérature policière ! C'est que Patricia Cornwell, 52 ans, ne ménage pas ses efforts pour mettre son personnage au parfum du nec plus ultra en la matière : cours de pathologie appliquée à Quantico, au siège du FBI, et à l'école d'investigation sur les homicides à Baltimore ; rencontres avec des serial killers en prison ; interviews de spécialistes en tous genres, des psychiatres les plus renommés aux flics les plus aguerris ; travail en binôme avec une détective, etc.

Depuis la première enquête du Dr Scarpetta, Postmortem, paru en 1990, la romancière sait donc de quoi elle parle et se fait fort de coller au plus près de la réalité scientifique, sans inventer quoi que ce soit. C'est encore le cas avec Registre des morts, la quinzième aventure de son héroïne passionnée et très pro, toujours aussi gastronome. On s'y retrouve en famille avec sa nièce Lucy et l'enquêteur Pete Marino, que l'auteur tâche de faire évoluer de livre en livre. On y retrouve les mêmes ingrédients : un méchant très méchant, des meurtres bien dégueulasses, des descriptions minutieuses, des autopsies détaillées, des raisonnements brillants. Mais la recette s'essouffle, le scénario est trop confus et l'écriture, basique voire laborieuse, n'arrange rien.

D.P.

A lire : Postmortem (Le Livre de poche)

Donald Westlake né à Brooklyn en 1933

Quel est le point commun entre les écrivains Richard Stark, Edwin West, Aman Marshal, Timothy J. Culver, Curt Clark, J. Morgan Cunningham, Grace Salacious et Tucker Coe ? Ils sont un seul et même homme, un certain Donald Westlake. Ce jeu des pseudonymes est à l'image de son oeuvre : éclectique, prolifique et pleine de malice. En 1960, il signa son premier roman, Le zèbre, qui reçut un accueil enthousiaste. L'Américain devint alors un stakhanoviste de la plume (près de soixante-dix romans, une centaine de nouvelles - sans compter les scénarios !), sous de multiples identités, oscillant entre le noir « pur jus » et la comédie policière traditionnelle. Y a-t-il une unité ou des constantes, malgré tout, dans son travail ? Evidemment. Dès les premières lignes, Westlake instaure systématiquement un ton (faussement) dilettante, un peu paresseux, qui lui permet de donner vie à ses personnages et, au fur et à mesure, de resserrer son intrigue. Maître du « roman de casse », il a un penchant pour les losers et les « professionnels » malchanceux. Par exemple, l'un de ses personnages récurrents, John Dortmunder, est un gangster qui rate pratiquement tous ses coups. Cela permet à l'auteur de mettre ses héros dans des situations rocambolesques, à la lisière de l'absurde - ainsi, dans Kahawa, il imagine un magot sous forme de grains de café ! Ce maître de l'humour joue avec les situations les plus conventionnelles du polar, qu'il détourne par détail. Mais à l'occasion, il sait ancrer son intrigue dans un contexte social fort : le héros du Couperet, cadre récemment licencié à la suite d'une restructuration, va en arriver aux armes pour retrouver coûte que coûte sa situation. Humour noir, vous dites ? C'est justement ça, la patte Westlake !

B.L.

A lire : Comme une fleur (Série Noire)

James Ellroy né à Los Angeles en 1948

Marqué par l'assassinat de sa mère, James Ellroy précise qu'il n'a pas eu le choix : le roman noir était la seule littérature possible pour s'exprimer. Puiser dans son expérience, dégager sa propre angoisse à travers ses personnages tous plus solitaires et vengeurs les uns que les autres. La ville est l'autre élément essentiel : Los Angeles, là où il vécut, où sa mère est morte comme le Dahlia noir, la jeune Elizabeth Short. Il en fait le coeur de ses histoires, Hollywood en ligne de mire, le mythe américain avec ses anges et ses démons, ceux du cinéma comme de la politique. Son écriture est celle d'un styliste, d'un inventeur de mots, de phrases, de métaphores, d'une musique qui peut être celle du jazz, tour à tour syncopée, obsessionnelle, diarrhéique et tendue. S'il utilise l'argot, il en respecte l'époque. Obsédé par la précision historique, il déniche l'expression adéquate. Ses personnages, de Lloyd Hopkins à Dudley Smith, sont souvent des monstres lucides, des hommes seuls sur le chemin de la perdition. Les flics brisés de Los Angeles, les crapules du LAPD, les tueurs cliniques, les politiciens véreux prennent toute la place. Entre réalisme social et analyse très subjective, Ellroy donne la vision d'un monde sans espoir jusqu'à la nausée où la pègre domine, la corruption des politiques comme la perversion des gangsters. Et au milieu, le sexe et l'histoire des sixties dans une narration à plusieurs voix.

Documentation précise et innombrable, synopsis de plus de 200 pages pour construire le squelette du roman sont la base de travail d'Ellroy qui détaille toute son histoire avant de l'écrire. Pas de place pour l'improvisation chez lui sinon dans l'écriture sans cesse inventive et dans la subjectivité des personnages.

C.F.

A lire : L.A. Confidential (Rivages Noir)

Andrea Camilleri né à Porto Empedocle (Sicile) en 1925

Personne ne sait aussi bien que lui accommoder le crime à la sauce italienne. Mieux : à la sauce sicilienne, bien relevée s'il vous plaît, avec ce qu'il faut d'ail et de calamars frits ! Andrea Camilleri a surtout donné au polar ses lettres de noblesse régionale avec son style bouillonnant, nourri d'expressions dialectales, et son naturalisme moqueur. Un pittoresque auquel son célèbre commissaire Salvo Montalbano, ainsi baptisé en hommage à feu l'écrivain espagnol Manuel Vázquez Montalbán, participe naturellement : du genre bourru au grand coeur, malin, drôle, cultivé, cette fine fourchette connaît son patois sicilien sur le bout de la langue et défend mordicus l'identité de son île tout en pestant contre ses archaïsmes. Mais ses enquêtes ont moins trait aux exactions de la mafia qu'à des crimes « ordinaires », ce qui permet à Camilleri de rester de plain-pied dans une réalité sociale sur laquelle il porte un regard très politique. La grande efficacité de ses intrigues vient de leur désordre apparent, des difficultés de Montalbano à en rassembler les éléments, de la maladresse de ses acolytes : une fausse naïveté qui ferre le lecteur à tous les coups. Avec son nouveau personnage de commissaire sur un bateau de croisière, Vincenzo Collura dit Cecè, l'écrivain italien s'aventure du côté d'Agatha Christie : moins couleur locale, plus subtil.

D.P.

A lire : Les enquêtes du commissaire Collura (Fayard)

Elizabeth George née à Warren (Ohio) en 1949

Depuis la fin des années 1980 et Enquête dans le brouillard, Elizabeth George a bâti une oeuvre romanesque qui fait d'elle l'une des reines du polar contemporain. L'Américaine, qui n'a jamais cessé de privilégier la psychologie et l'étude de moeurs, a eu le génie de créer un tandem d'enquêteurs particulièrement original : celui composé de l'inspecteur Thomas Lynley, aristocrate pur jus qui circule en Bentley, et du sergent Barbara Havers, fille du peuple un peu vulgaire et toujours attifée comme l'as de pique.

Chacun de ses romans commence par la découverte du cadavre et la mise en place du contexte local - il est d'ailleurs arrivé à plusieurs reprises que le découvreur s'avère être également l'assassin. Miss George façonne la personnalité de ses héros, leur donne une réalité palpable, les décrivant physiquement, mentalement, psychologiquement et émotionnellement. Elle se montre très douée pour rendre avec une grande minutie les paysages de l'Angleterre et dépeindre la province, telle la petite station balnéaire du Meurtre de la falaise, où elle approfondit le mode de vie et la religion d'une communauté pakistanaise sans faire de démonstration politique. Immanquablement, Elizabeth George ébauche d'abord un plan à grands traits, établit une première liste de scènes qui lui serviront de guide. Tous ses romans possèdent une intrigue, une intrigue secondaire, des personnages en conflit avec eux-mêmes et avec les autres, une thématique, une dimension dramatique, des moments de réflexion et d'analyse, un décor, un cadre, des métaphores, des allusions. Et la recette fonctionne à merveille !

A.F.

A lire : Mes secrets d'écrivain (Pocket)

Anne Perry née à Londres en 1938

Née à Londres, cette fille de mathématicien passe son adolescence en Nouvelle-Zélande. A l'âge de 16 ans, elle est condamnée, avec sa meilleure amie, pour le meurtre de la mère de celle-ci. Rentrée en Angleterre, Anne Perry se consacre à l'écriture. Une cinquantaine d'ouvrages historiques, répartis en deux grandes séries (dont celle du célèbre couple de détectives Pitt), ont fait d'elle la reine du « polar victorien ». De passage en France, c'est une dame affable et malicieuse qui accepte de nous révéler ses secrets d'écrivain : « D'abord, je ne fais que ça... et presque rien d'autre à côté. J'écris seulement sur un sujet qui me passionne et puisse me nourrir suffisamment pour rédiger un roman ou une série. Deuxième point : je m'interroge en même temps que mes personnages. Je les pousse aussi loin que possible. Certains se tiennent au bord de l'abîme, font face à Satan. Il suffit alors d'un mensonge pour que tout bascule dans le vide... » Elle explique ainsi son succès : « Je me sers d'un sujet et j'en fais une histoire humaine. Elle me permet alors de dire des choses importantes à mes lecteurs. Dire simplement ce que vous pensez ne sert à rien. » Ses conseils : « Avant tout soigner son intrigue. C'est l'axe vertébral d'un roman policier réussi. Je réfléchis beaucoup, je me documente, je peaufine, je veux que tout soit clair et concis avant de m'atteler à la rédaction définitive. Il faut se poser les questions essentielles. Si vous pouvez raconter l'histoire, vous pourrez ensuite raconter tout ce que vous voudrez... »

T.S.

A lire : Les tranchées de la haine (10/18)

Michael Connelly né à Philadelphie en 1956

Et si Michael Connelly avait raté sa vocation ? C'est ce qu'on peut se dire lorsqu'on lit le vrai prénom de son héros fétiche, Harry Bosch : Hieronymus. L'auteur de polars fait un clin d'oeil à Hieronymus (Jérôme) Bosch. Michael Connelly - ex-journaliste - a retenu du peintre le sens de l'exactitude dans les descriptions, une capacité à ancrer ses personnages complexes dans un décor quasi babylonien. Depuis son premier roman, Les égouts de Los Angeles, il décrit en effet avec une précision quasi chirurgicale une « Cité des Anges » aussi fascinante qu'effrayante, un Hollywood entre glamour et ambiance crapoteuse. C'est dans ce livre que, pour la première fois, les lecteurs ont découvert Harry Bosch, vétéran du Vietnam devenu inspecteur du LAPD, spécialiste des affaires d'homicides. Grand admirateur de James Ellroy, Connelly a retenu la leçon du maître en montrant des individus psychologiquement torturés, avec des différences, parfois ténues, entre flics, victimes et meurtriers dans leurs rapports au Bien et au Mal. La plupart du temps, l'auteur de La défense Lincoln construit son intrigue autour d'un meurtre aux circonstances louches . Il laisse ensuite agir son art implacable de la construction. Son truc ? « Pour réussir à créer un bon suspense, il n'y a qu'une seule règle : le travail, expliquait-il à Lire, en juillet 2004. Il faut travailler, c'est-à-dire réécrire sans cesse. Couper. Couper. Couper. Il faut prendre une idée, celle du départ, et la changer. Lorsqu'on commence à écrire, le danger est que le livre souffre d'évidences. C'est la raison pour laquelle, chez moi, les réponses se trouvent moins dans les histoires que dans les détails. Et que je camoufle le plus possible chaque détail. » Ecrire, c'est donc aussi savoir cacher.

B.L.

A lire : L'envol des anges (Points)

Ian Rankin né à Cardenden (Ecosse) en 1960

Ian Rankin a fait de sa ville, Edimbourg, un personnage essentiel de son oeuvre. L'autre héros, c'est son inspecteur, Rebus. Un homme dont il peaufine les traits de caractère au fil des romans. Le dernier paru, Cicatrices (Editions du Masque), est le quatorzième de la série des Rebus qu'il abandonnera bientôt (dans trois livres, encore non parus).

Ian Rankin imagine des enquêtes de facture classique : un crime qu'il faut résoudre. Mais, de plus en plus, il multiplie les situations, comme cela doit se dérouler dans un commissariat. Il installe deux à trois enquêtes qui n'ont apparemment aucune relation les unes avec les autres. Puis, peu à peu, il les enchevêtre. De livre en livre, il densifie ses constructions. La personnalité de Rebus : un homme taciturne, alcoolique, adepte du rock des années 60-70, gros fumeur et à la limite de la légalité. La ville : Edimbourg, sous deux angles. La ville avec son passé, ses sites classés, et la vie nocturne et diurne, plus quotidienne, en perpétuelle transformation, avec des quartiers qui deviennent « bobos » et la pauvreté qu'on essaye de cacher, des travaux qui défigurent l'âme des lieux. L'importance de la documentation : chez Rankin, les faits réels sont essentiels pour démarrer une intrigue. De même que les lieux. A Edimbourg, il existe un « parcours Rebus » où les fans peuvent se rendre dans les vrais pubs, visiter les vrais quartiers qui font l'essence de ses romans policiers. Son inspiration ? Beaucoup plus du côté de Stevenson que des auteurs de polars. D'ailleurs Rankin veut quitter la fiction policière en quittant Rebus, confie son éditrice française, Marie-Caroline Aubert.

C.F.

A lire : Une dernière chance pour Rebus (Editions du Masque)

LES CONFIRMES

Joseph Wambaugh

Dernier géant du polar américain, Joseph Wambaugh est un ancien sociétaire de la police de Los Angeles où il officiait en tant qu’inspecteur. Il a commencé à écrire dans les années 1970 des romans puissants combinant cynisme et humour macabre. Il faut farfouiller pour dénicher Patrouilles de nuit, Le crépuscule des flics ou Soleils noirs, épuisés depuis longtemps. Joe Wambaugh vient enfin de sortir de sa retraite et de reprendre du service. Chronique gouailleuse, tonique et savamment orchestrée, Flic à Hollywood nous immerge dans le quotidien du LAPD, la police de Los Angeles. Laquelle a à sa tête un sergent, surnommé l’Oracle, avec quarante-six ans de métier et un penchant pour les paroles de sagesse. Sous ses ordres, on trouve notamment Fausto Gamboa. Cet ancien combattant du Vietnam fait équipe avec l’officier Budgie Polk, mère d’une fillette de quatre mois. On retrouve toute une galerie de personnages censés mettre fin aux agissements des malfrats minables pillant les boîtes aux lettres ou braquant les bijouteries. Wambaugh a toujours le même souffle, une oreille incroyable pour les dialogues, une manière de faire exister ses personnages en quelques traits de plume. Ce Flic à Hollywood providentiel permettra de (re)découvrir un incontournable du polar américain.

A.F.

***Flic à Hollywood (Hollywood Station), traduit de l’américain par Robert Pépin, 376 p., Seuil, 21,50 €.

Arnaldur Indridason

« Je m’intéresse aux disparus mais aussi à ceux qui sont restés seuls et n’attendent plus rien », précise l’Islandais Arnaldur Indridason. La perte, les traces sont les thèmes essentiels de ses livres, depuis La cité des Jarres, son premier roman, traduit en français, jusqu’à cet Homme du lac qui mêle faits historiques et présent social. Dans le lac Kleifarvatn, un squelette est retrouvé dans la vase. Le commissaire Erlendur va diriger son enquête vers les années 1960. A cette époque de la guerre froide, des étudiants islandais appartenant aux jeunesses socialistes étaient envoyés en Allemagne. Peu à peu, le policier découvre les conditions de vie de ces jeunes idéalistes confrontés à la Stasi. Cette aventure d’espionnage est finalement très intimiste. Car c’est la figure du commissaire qui se précise : la disparition de son frère lorsqu’ils étaient enfants, sa culpabilité qui le pousse à choisir le métier d’enquêteur. Parallèlement, le lecteur comprend mieux le système judiciaire islandais, son histoire, sa société qui n’a plus rien d’idyllique. Arnaldur Indridason prend son temps pour développer ses intrigues, mais cette lenteur est à l’image d’un pays rugueux où la nature est rarement amicale. Tout comme son héros, Erlendur, un policier taciturne « qui ne se retrouve pas dans le présent et vit dans le passé ».

C.F.

***L’homme du lac (Kleifarvatn), traduit de l’islandais par Eric Boury, 350 p., Métaillé, 19 €.

David Peace

Le dépaysement réussit à certains écrivains. Ainsi, on pensait que David Peace ne saurait jamais quitter la région industrielle du Yorkshire, à laquelle il a consacré une formidable tétralogie noire bien connue des amateurs de polars. Avec Tokyo année zéro, l’auteur de GB 1984* a sans doute choisi de faire provisoirement table rase de ses précédents décors britanniques, afin de trouver un territoire inconnu, une inspiration nouvelle - il vit là-bas, désormais. Premier volet d’un cycle consacré au Japon d’après-guerre, ce roman noir nous plonge dans un pays en plein chaos, tentant de panser ses plaies béantes. Nous sommes en août 1945 : les infrastructures sont mises à mal (comme dans le bassin ouvrier anglais des années 1980 ?), la pauvreté fait des ravages, et les autorités tentent, comme elles peuvent, d’assurer la sécurité publique. Dans un dépôt de vêtements de l’armée, on découvre le corps d’une jeune femme. C’est l’inspecteur Minami qui est appelé auprès du cadavre. Un an après, ce flic insomniaque revivra une situation similaire : deux autres jeunes femmes sont retrouvées assassinées. Comment ne pas alors suspecter l’oeuvre d’un tueur en série ? Inspiré par une histoire vraie - le cas du tueur et violeur Kodaira Yoshio, exécuté en 1949 -, Tokyo année zéro détourne le dossier criminel pour mieux se plonger dans la psyché d’un antihéros, allégorie d’une contrée malade en reconstruction. Ici, selon les circonstances, les valeurs morales s’inversent, la culpabilité et l’innocence ne sont pas si éloignées. On est même tenté de déceler, sous la peau de ce personnage taciturne, un autoportrait de l’écrivain luttant contre un mal qui le dépasse. Dérangeant et fort.

B.L.

* Vient également de paraître 44 jours (Rivages).

***Tokyo année zéro (Tokyo Year Zero), traduit de l’anglais par Daniel Lemoine, 366 p., Rivages, 22 €.

Natsuo Kirino

Certains titres ne mentent pas sur le contenu. Le troisième roman de la Nippone Natsuo Kirino s’intitule Monstrueux, et il relève effectivement davantage du cauchemar sur papier que du thriller traditionnel. Deux prostituées, Yuriko et Kazue, viennent d’être froidement assassinées à Tokyo. La soeur de la première se souvient de sa cadette, pour laquelle elle a éprouvé tant de haine. Lorsqu’elles fréquentaient le très huppé lycée de K., vingt ans plus tôt, la beauté de Yuriko lui assurait tous les regards, contrairement à son aînée, exemple typique de la première de la classe au physique banal. Comment cette fille splendide a-t-elle pu tomber dans l’enfer du sexe tarifé ? L’assassin de Yuriko est-il vraiment responsable de son acte ? Avec une grande habileté, l’auteur du tétanisant Out superpose les intimités de ces jeunes femmes - et de quelques personnages secondaires -, qui tentent par tous les moyens de trouver leur place dans une société où le culte de l’apparat n’a d’égal que celui de la performance. Quitte à devenir un monstre. Pour explorer la part d’innommable présente en chacun de nous, Kirino désamorce rapidement tout suspense (encore que...) pour se focaliser sur l’étude sociale et psychanalytique. Par exemple, l’image de la mère n’a ici rien de reluisant ; et celle du père est encore pire... Si Monstrueux peine à s’installer, l’angoisse monte crescendo jusqu’à devenir insoutenable vers la toute fin du livre. Certes, on regrettera que l’éditeur français - Le Seuil - nous propose une version traduite de l’anglais et non du japonais. Mais il est difficile de sortir indemne de ce roman-choc, croisement électrique entre James Ellroy et une Elfriede Jelinek du pays du Soleil levant.

B.L.

***Monstrueux (Gurotesku), traduit de l’anglais par Vincent Delezoide, 672 p., Seuil/Thrillers, 21,80 €

Caryl Férey

Après la Nouvelle-Zélande et l’Australie où se situaient ses précédents polars, Haka et Utu, Caryl Férey s’installe en Afrique du Sud à Cape Town, entre quartiers riches et ghettos misérables. L’apartheid n’est pas qu’un vague souvenir dans la tête de son héros zoulou, Ali Neuman. Il dirige la brigade des homicides avec son adjoint, Epkeen, un Afrikaner plutôt déjanté, et Fletcher, un petit jeune qui vomit encore devant les cadavres de jeunes filles dans les bosquets du jardin botanique. Tous trois sont en train d’enquêter sur deux meurtres de femmes blanches, mais ne croient pas à une vengeance raciale. Ces filles avaient, semble-t-il, une double vie, et ne rechignaient pas à tester les drogues dures. Caryl Férey ne ménage pas les fausses pistes et se fait un plaisir d’épingler les poussahs blancs, sûrs de leur pouvoir et de leur argent. Mais le plus intéressant est son regard sur un pays qui ne cesse de gratter ses plaies. Ali, marqué par son enfance, traîne dans les bars glauques, fréquente des filles de hasard. Epkeen ne vaut guère mieux, changeant de maîtresse de façon compulsive, noyant dans l’alcool ses échecs sentimentaux et familiaux. Caryl Férey sait faire monter la tension, créer une atmosphère étouffante jusqu’au dégoût. Il a longtemps traîné dans les townships où les Noirs crèvent de faim et acceptent n’importe quoi pour survivre. Il ajoute un peu de magie noire et de grosses entreprises mafieuses qui n’ont pas d’états d’âme. Son roman est violent à l’image d’un pays qui n’oublie rien et son écriture, descriptive, parfois lyrique, s’acharne à appuyer là où ça fait encore mal. L’an dernier, il signait chez Folio un Petit éloge de l’excès, un mot qui lui va bien et qu’il affiche la tête haute dans ce thriller particulièrement réussi et désespéré.

C.F.

***Zulu, 400 p., Gallimard/Série Noire, 19,50 €.

John Connolly

John Connolly a beau être irlandais, c’est aux Etats-Unis qu’il situe ses intrigues : des thrillers avec un soupçon de fantastique, de mystère, pour donner une couleur différente à ses histoires de meurtres, de serial killers, de vengeances sanglantes. Le héros, Charlie Parker, n’a rien d’un musicien, mais promène un mal de vivre chronique depuis la mort de sa femme et de sa fille. Tout l’intérêt des romans de Connolly tient dans la distance ténue entre le bien et le mal. Parker est un détective qui cherche la vérité mais il n’a rien d’un homme bon, d’un justicier sans reproche. N’ayant plus rien à perdre, il lutte contre le mal par le mal, utilise la violence contre la violence. Avec La proie des ombres, John Connolly risque gros en s’attaquant à la pédophilie, mais il évite les maladresses et les simplifications romanesques. L’enquête tourne autour de Daniel Clay, un psychiatre mis en cause dans une affaire d’abus sexuels sur mineurs. L’homme a disparu depuis ces accusations, mais sa fille est harcelée par un inconnu, juste sorti de prison, persuadé que son père est responsable de la mort de son enfant. Entre Parker qui a vu disparaître toute sa famille et cet inconnu qui ne peut également faire son deuil, la frontière est parfois fragile et John Connolly joue subtilement de ce flou moral et social, de cette empathie entre deux solitaires. Ancien journaliste, il s’appuie sur des commentaires médicaux, des faits divers réels sans jamais oublier son intrigue et sa course-poursuite. Dans cette troisième aventure, Charlie Parker prend de l’épaisseur et son créateur évite le fatras mystique qui avait un peu gâché la lecture de son précédent roman, L’ange noir.

C.F.

***La proie des ombres (The Unquiet), traduit de l’anglais (Irlande) par Jacques Martinache, 450 p., Presses de la Cité, 20,50 €.

LES DECOUVERTES

Dominique Forma

Scénariste et réalisateur, le Français Dominique Forma s'est fait connaître avec un premier film, Scenes of the Crime (distribué sous le titre La loi des armes). Ce banlieusard prouve également ses talents d'écrivain avec un roman noir gouailleur situé dans le Paris des années 1980. Jean Guillot, son héros, s'est rebaptisé Johnny Trouble, un nom qui swingue nettement plus. Ce loustic fait ce qu'il veut, n'a de compte à rendre à personne et gagne très bien sa vie. Dandy moderne, Trouble lit Carco et Huysmans, roule en DS 21, carbure à un étrange cocktail composé de pommes vertes, cigarettes américaines et cognac, dort nu et sans chauffage. Professionnel de la vente, notre homme enregistre les concerts auxquels il assiste, les grave sur vinyle et les commercialise ensuite sans vergogne auprès d'un public chaque jour plus nombreux. « Un skeud était bien plus qu'un acte marchand, c'était un acte d'amour, un acte de collectionneur maniaque, un geste érotique pour celui qui achetait comme pour celui qui vendait », se justifie-t-il, expliquant à l'intention des néophytes qu'un « skeud » est un disque illégal de chansons enregistrées de manière illégale, pressé et vendu illégalement ! Epatant portrait d'une époque et d'un milieu qui combine comme il peut la passion et le business, l'excellent coup d'essai de Dominique Forma bénéficie de surcroît d'une bande-son irréprochable. Avis aux amateurs !

A.F.

***Skeud, 360 p., Fayard, 20 €.

Chris Haslam

L'histoire démarre à Marrakech. Martin Brock cavale vers la sortie d'un restaurant chic sans payer l'addition. C'est un habitué des petits vols minables qui lui permettent de se remplir l'estomac avant de jouer les guides auprès des touristes un peu paumés. Son accent anglais, son costume de lin font bonne impression. Mais, cette fois, la combine tourne mal et, sans l'aide d'un homme d'affaires américain, Eugene Renoir, il croupirait en prison. Fini Marrakech, Martin et Eugene s'en vont trafiquer du côté de la Floride. Cette fois, il s'agit d'écouler des pièces d'or, de les acheter, de les revendre, selon l'humeur. Tout pourrait s'arranger mais une stripteaseuse, son petit ami adepte des armes de poing et un crotale trop agressif vont encore pourrir la vie de Martin jusqu'à la fin de ce roman complètement déjanté. Chris Haslam est un nouveau venu et son humour british devrait séduire les lecteurs en quête de polar humoristique. Un genre plutôt rare aujourd'hui. Aucune morale, un ton fantaisiste, un sens de la mise en scène farfelue s'accompagnent d'un regard sur une Amérique de ploucs, vivant dans des mobile homes et rêvant de belles nanas. Il paraît que Chris Haslam fut professeur de ski et forgeron avant d'écrire. En fait, il a dû essentiellement parcourir les Etats-Unis et lire Harry Crews avant de pondre ce polar savoureux comme une bière glacée au milieu du désert.

C.F.

***Alligator Strip (Alligator Strip), traduit de l'anglais par Jean Esch, 330 p., Le Masque, 20,90 €.

Antoine Chainas

Baptisé secrètement Hitler par ses collègues, le major Paul Nazutti est persona non grata partout où il passe. Brutal, grossier, raciste, homophobe, sexiste, pervers, misanthrope et surtout très remonté contre les tueurs d'enfants : rarement personnage de flic aura été aussi antipathique ! Rarement personnage littéraire met aussi mal à l'aise... Mais voilà qui en dit long sur le talent de son créateur, Antoine Chainas, à peine trentenaire, auteur d'un premier polar dérangeant, Aime-moi, Casanova, où un flic peu recommandable croisait une faune repoussante de sadomasochistes tendance zoophile. Avec Versus, plus abouti, le jeune romancier, dont on sait seulement qu'il est père de famille et qu'il travaille à La Poste dans l'arrière-pays niçois, s'impose sans conteste comme la nouvelle voix du polar français. Rongé par la haine des autres, le « rouleau compresseur » Nazutti a épuisé huit partenaires en vingt ans. C'est ce qu'apprend Andreotti, son nouveau collaborateur à la brigade des moeurs, un idéaliste au passé cabossé. Charge au tandem d'élucider une série de meurtres pédophiles, qui fait ressurgir le souvenir d'un autre assassinat : celui de la petite Samantha. Présenté comme ça, Versus a tout l'air de suivre honnêtement les règles du genre. Erreur ! Par l'extrême crudité de ses descriptions morbides comme de son propos sur une société en totale décadence, par son écriture survoltée avec plein d'éclats du meilleur argot et des ruptures de rythme fréquentes, par ses ellipses et ses fulgurances, ce polar éprouvant renouvelle la veine explorée, notamment par le Britannique David Peace. Si Versus donne la nausée, ce n'est pas par hasard. L'intelligence d'Antoine Chainas ne fait aucun doute, son art du polar non plus.

D.P.

***Versus, 538 p., Gallimard/Série Noire, 21 €.

John Katzenbach

Ce qui intéresse le romancier américain John Katzenbach, c'est la psychologie des personnages, comprendre leur démarche. Le succès de L'analyste (Grand Prix de littérature policière en 2004) l'a fait connaître des amateurs de thrillers, et les adaptations cinématographiques - Un été pourri avec Kurt Russell et Juste cause avec Sean Connery - lui ont ouvert les portes de Hollywood. Ce cinquième roman est une bonne surprise, prouvant qu'il sait se remettre en cause et prendre des risques littéraires dans un genre plutôt convenu. Comment une histoire d'amour peut-elle tourner à la destruction, au meurtre ? D'un côté, la jeune Ashley, une jolie fille qui poursuit ses études et couche un soir avec Michael O'Connell, persuadée que le lendemain tout sera oublié. Mais en face, Michael est fou. Il fait une fixation sur elle, commence à lui écrire des lettres enflammées puis à lui pourrir la vie, agressant ses petits copains, s'attaquant à sa famille par tous les biais possibles. Pour échapper à cet homme dangereux, parents, grands-parents, détectives privés agissent comme ils peuvent mais l'ennemi est intelligent. John Katzenbach sait faire monter l'angoisse, passant de O'Connell à Ashley, son père, sa mère. L'étau se resserre grâce à son écriture très descriptive, évitant les effets pour se concentrer sur les pensées et les actions de ses héros qui ressemblent de plus en plus à des animaux traqués. Evitant le manichéisme, Katzenbach ne condamne ni les cinglés en mal d'amour, ni les bourgeois prêts à tout pour retrouver leur confort. Il parle de conscience, et c'est sûrement son expérience de journaliste judiciaire qui lui permet de scruter la société sans la couper en deux. Délicate balance.

C.F.

***Faux coupable (The Wrong Man), traduit de l'américain par Jean-Charles Provost, 476 p., Presses de la Cité, 21 €.

Martin Solanes

Recto, un décor magnifique : Majorque, la plus grande des îles Baléares, son soleil généreux, ses montagnes majestueuses, ses criques splendides, ses champs d'oliviers, l'odeur enivrante des figuiers, etc. Verso, un scénario macabre : la découverte d'un bras coupé dans le système sophistiqué de récolte des ordures à Palma, la capitale, et des bouts de cadavre qui s'accumulent... La carte postale n'est pas banale, sacrément prometteuse ! Promesse tenue par ce polar inattendu, sensuel et sanglant. A partir des sinistres exactions d'un mystérieux tueur et de l'enquête menée par Bruno Montaner, patron de la Guardia civil, Quand la lune sera bleue met en scène les retrouvailles de la jeune Pilar Màs avec son île natale mais aussi avec son pénible passé. Photographe de vocation, Pilar est devenue technicienne de scène de crime : en saisissant les moindres détails, son objectif peut révéler une piste inespérée. Après des années de formation sur le continent, Pilar est donc de retour à Majorque où elle a rejoint l'équipe de Montaner, son cousin. Mais cette fois, ses photos ne disent rien de plus. Pire, les soupçons finissent par la désigner comme la principale suspecte. C'est donc Pilar elle-même qui va mener l'enquête, quitte à affronter ses propres démons. Tout l'intérêt de ce premier roman vraiment réussi est d'entremêler solidement une intrigue originale à un contexte local qui sort des sentiers battus. Martin Solanes, pseudonyme de la romancière française Martine Mairal, connaît intimement Majorque et en restitue formidablement l'âme, les saveurs, les traditions autant que les contradictions - à commencer par l'appât du gain immobilier et le saccage architectural de certains bords de mer. Elle y parvient sans fausse note grâce à des personnages très incarnés, complexes, pleins de cicatrices, au final très attachants. Grâce aussi à une écriture stylée, ni trop basique, ni trop bavarde. Vivement la suite du premier volet de ces Suites majorquines !

D.P.

***Quand la lune sera bleue, 340 p., Flammarion Noir, 21 €.

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