Roland Barthes et l'essence du pantalon
«Je ne voulais nullement "ma langue sur sa peau", mais seulement, ou autrement "mes lèvres sur sa main."
Vous avez aimé ses livres, ses articles, avez adoré le velouté de sa voix lorsqu'il donnait à la radio la raison de sa préférence, chez Chopin, des mazurkas, ou opposait à la longueur de la phrase proustienne la concision du haïku. Vous avez jubilé à la lecture de son étude sur les gravures de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, avez été ému par ses propos sur sa mère dans son essai sur la photographie. Vous n'étiez ni étonné ni gêné par les notations qui étoilaient ses écrits et étaient autant d'allusions à son penchant pour les garçons.
Réfléchissant à l'essence de l'écriture chez le peintre Cy Twombly, Barthes s'interroge: «Qu'est-ce que l'essence d'un pantalon (s'il en a une)? Certainement pas cet objet apprêté et rectiligne que l'on trouve sur les cintres des grands magasins; plutôt cette boule d'étoffe chue par terre, négligemment, de la main d'un adolescent, quand il se déshabille, exténué, paresseux, indifférent.»
Ailleurs, à propos d'une photographie de Mapplethorpe, il note avec justesse que «le photographe a fixé la main du garçon dans son bon degré d'ouverture, sa densité d'abandon». Dans le même ouvrage, il remarque dans une photo de Nadar que «l'un des deux mousses, bizarrement, a posé sa main sur la cuisse de Brazza», le personnage central installé entre les «deux jeunes nègres habillés en matelots».
Dans son Roland Barthes par Roland Barthes, évoquant un couple croisé dans un train, il gratifie le mari d'une étrange parenthèse: «La jeune blonde aux ongles grassement colorés et son jeune mari (aux fesses moulées, aux yeux doux) portaient leur sexualité de couple à la boutonnière.» Si les exemples pris dans le registre de la sexualité «homo» abondent dans l'œuvre de Barthes, cette sexualité reste sous la vigilance de son désir de vivre selon la littérature.
{{{ De la pornographie à l'érotisme}}}
Aussi êtes-vous attristé d'apprendre en lisant Femmes de Philippe Sollers que, depuis la mort de sa mère, Barthes «se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons» et que «son surnom, désormais, prononcé en douce au cours des soirées un peu particulières organisées par ses amis pour lui fournir des occasions de drague, était "Mamie"».
Barthes était réduit à la petite monnaie quotidienne de son prénom; l'éclat de son nom, à un misérable sobriquet. Votre déception est analogue à celle que vous avez éprouvée en apprenant que la madeleine de Proust, ce petit coquillage de pâtisserie, n'était en réalité qu'une simple biscotte.
Trois ans après la parution du livre de Sollers, en 1986, c'est la publication dans L'Autre Journal des «Fragments pour H», une lettre que Barthes adressa en 1977 à Hervé Guibert et qui constitue un autre motif de tristesse: «Je ne voulais nullement "ma langue sur sa peau", confie l'écrivain, mais seulement, ou autrement "mes lèvres sur sa main". La nuance est littéraire (puisqu'elle tient au langage)? Mais je vis selon la littérature, j'essaie de vivre selon les nuances que m'apprend la littérature.» Et Barthes de poursuivre: «Un effet de littérature se produit lorsque la littérature (la langue bien faite) modifie quelque chose dans le réel. Renvoyé par les mots au dégoût de "ma langue sur sa peau", c'est peu dire que je renonce à lui: je renonce à moi-même; je vais oublier mon corps.» La littérature ici semble avoir été submergée par une sexualité peu «sexy».
De la langue sur la peau aux lèvres sur la main, il y a la même distance que celle qui sépare le «désir lourd, celui de la pornographie» du «désir léger, celui de l'érotisme». Cette langue est «cauchemardesque», comme celles qui abondent dans les collages du peintre Réquichot. «Les mufles, écrit Barthes, les gueules, les langues d'animaux [y] viennent en abondance: angoisse respiratoire, dit un critique. Non, la langue, c'est le langage: non pas la parole civilisée, car celle-là passe par les dents (une prononciation dentalisée est un signe de distinction: les dents surveillent la parole), mais le langage viscéral, érectile; la langue, c'est le phallus qui parle.»
Un an après la publication de cette lettre, en 1987, qui suscita une certaine désapprobation, son éditeur publie Incidents, un recueil de choses vues et entendues au Maroc en 1968 et 1969. Barthes relève ceci à propos d'un de ses gigolos: «Il s'étale dans l'auto pour faire deviner ses appâts; puis comme une friandise rare, un dernier argument irrésistible: "Tu sais, mon machin, il est pas coupé! "» En découvrant ces Incidents posthumes et la terrible solitude des dernières années de Barthes, on pourrait devenir «fou pour cause de pitié», comme Nietzsche qui «se jeta en pleurant au cou d'un cheval martyrisé». Il faut aimer Roland Barthes.
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