Le sexe selon Lucrèce
Ne pas prendre les vessies du sexe pour les lanternes de l'amour...
Auteur d'un des plus grands poèmes de la langue latine - De la nature - Lucrèce est un disciple orthodoxe de l'école d'Epicure. A ce titre, ses réflexions sur le désir sexuel et sur le plaisir qu'il procure s'inscrivent dans la quête épicurienne de l'ataraxie - l'absence de trouble -, de la «tranquillité de l'âme». Le désir sexuel, dans la mesure où il peut causer de grandes perturbations, fait ainsi l'objet d'une attention particulière.
Le poème s'ouvre sur un hymne à la Vénus-voluptas, la déesse présidant à la reproduction et à la sexualité des animaux, sexualité heureuse car elle ne connaît pas la souffrance. Il en va tout autrement de la sexualité humaine. Déjà, dans les premiers âges de l'humanité, elle est marquée par la ruse et la violence. Vénus réunit le corps des amants qui cèdent «soit au désir partagé, soit à la force violente et à l'élan de l'homme en rut, soit au prix que constituaient des glands, des arbouses ou des poires pour elle» (De la nature).
Mais les hommes se sont amollis en se civilisant. Ils ont surtout développé un goût pour les arts, notamment pour la musique pastorale qui leur a procuré une volupté jamais dépassée, et qui a, pour leur malheur, conduit les hommes à associer plaisir et nouveauté. Là se trouve l'origine d'une des déviances du genre humain: l'incapacité à limiter son désir, incapacité qui a pour effet de brouiller le rapport de l'homme à la volupté vraie.
Ce brouillage du rapport au plaisir véritable se trouve particulièrement illustré dans le cas de l'amour. Pour Lucrèce, l'amour est avant tout une construction mentale, un fantasme, un simulacre qui, se greffant sur le phénomène physiologique et naturel du désir sexuel, tend à dégénérer en maladie.
Au départ, il y a le phénomène naturel: lorsque l'homme devient adulte, il se forme en lui une semence qui est objet d'excitation et «ce qui fait sortir la semence humaine hors d'un être humain est uniquement la force exercée par un être humain», lequel est soit un jeune garçon ressemblant à une femme, soit une femme. En passant, on notera que la sexologie lucrétienne, conduite exclusivement du point de vue masculin, rend compte de la pédérastie, mais pas de l'homosexualité.
Mais tout le drame de la condition sexuelle de l'homme vient de ce que le désir est éveillé par un être particulier et que l'homme a tendance à croire que seul celui qui a éveillé le désir est à même de le satisfaire. Sur cette fixation libidinale prospère la maladie incurable de l'amour, qui est comme un «abcès» et la «plaie secrète» qui ronge les amants.
{{{ Morsures et griffures}}}
La maladie de l'amour - qui n'est pas autre chose que folie et dérangement mental - devient fureur et ardeur. Et Lucrèce décrit dans des vers à l'érotisme torride souvent édulcoré par les traductions la rage qui s'empare des amants au moment de l'acte. La blessure de l'amour mêle de la douleur à la volupté au point qu'il n'y a plus de volupté. Voilà pourquoi monsieur mord madame, voilà pourquoi madame griffe monsieur.
Relevée par le condiment du délire amoureux, la copulation devient joute. Une joute sans issue puisque rien ne pourra jamais rassasier les amants qui s'entre-dévorent, et dont la folie fait prendre les vessies du sexe pour les lanternes de l'amour. Mieux vaut donc prévenir que guérir, dit Lucrèce en bon mé- decin épicurien.
Pour ne pas en arriver là, plutôt que de réserver sa semence pour un seul corps et s'exposer à souffrir, «mieux vaut jeter dans le premier corps la liqueur amassée en nous». Il faudra cultiver la Vénus vagabonde, la Vénus volage, les relations fortuites, plutôt que la Vénus céleste, source de tant de maux. Il y a une nécessité hygiénique du sexe visant à débarrasser le corps du surplus de semence.
Tandis qu'en fixant sa libido à un seul objet, on risque de devenir le jouet d'autrui (ou des circonstances). La légende, en fait un ragot colporté par saint Jérôme qui, comme chrétien, ne prisait guère les conceptions épicuriennes, dit que Lucrèce aurait composé son poème sous l'effet d'un «philtre d'amour» qui l'aurait rendu fou et l'aurait conduit au suicide.
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