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Le masturbateur et sa rabatteuse

Sa «grande affaire» a beau être «d'aimer et d'être aimé», Sartre est surtout un don Juan avide de séduire plutôt que de jouir et de faire jouir, et désireux de compenser par là un physique peu avenant.

PAR Jean Montenot | SOCIÉTÉ | 20 avril 2008
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«J 'étais plutôt un masturbateur de femmes qu'un coïteur!» Ainsi s'exprime Sartre au soir de sa vie, pressé par les questions de Simone de Beauvoir dans La cérémonie des adieux. Le Castor veut comprendre pourquoi son vieux compagnon a «toujours eu cette froideur sexuelle tout en aimant énormément les femmes». Sartre répond sans détour: «Comme j'étais convenablement sexué, je bandais rapidement, facilement. Je faisais l'amour souvent, mais sans un très grand plaisir. Juste un petit plaisir à la fin, mais assez médiocre.»

Déflorée avant tant d'autres par Poulou (c'est le surnom donné à Sartre par sa mère), Simone de Beauvoir a pu écrire sans mentir à son amant américain (qui, lui, l'a sexuellement comblée): «Sartre est un homme chaleureux, vivant en tout, sauf au lit» (Lettres à Nelson Algren, p. 218). Sa «grande affaire» - il le note dans son carnet le 28 février 1940 comme en écho à Stendhal qu'il admirait - a beau être «d'aimer et d'être aimé», Sartre est surtout un don Juan avide de séduire plutôt que de jouir et de faire jouir, et désireux de compenser par là un physique peu avenant.

Il avoue préférer caresser que pénétrer. Un passage un peu hot, limite hard, à la fin de L'être et le néant, l'explique: «L'obscénité du sexe féminin est celle de toute chose béante; c'est un appel d'être comme d'ailleurs tous les trous; en soi la femme appelle une chair étrangère qui doive [sic] la transformer en plénitude d'être par pénétration et dilution. [...] Sans aucun doute le sexe est bouche, et bouche vorace qui avale le pénis, mais c'est avant tout que le sexe est trou.»

Des liaisons dangereuses pour les autres

Le couple modèle de la jeunesse des années 1960 n'en était donc pas un, et le célèbre pacte des amours nécessaires et des amours contingentes, on le sait désormais, s'est traduit par le renoncement mutuel au bout de quelques années à toute sexualité entre Poulou et le Castor.

Il reste que, pour les tiers provisoirement inclus, ces parties de jambes en l'air, façon Liaisons dangereuses, ne furent pas toutes des parties de plaisir. En témoigne Bianca Lamblin, née Bienenfeld, la Louise Védrine des Lettres au Castor, à qui Sartre enleva sa virginité: «J'étais troublée et je ne comprenais pas qu'il ait renoncé à son habituelle gentillesse; c'était comme s'il voulait brutaliser quelque chose en moi (mais aussi en lui-même) poussé par une impulsion destructrice et non par le désir naturel d'entamer des relations charnelles heureuses» (Mémoires d'une jeune fille dérangée).

Sadique, Sartre? Un peu, sans doute. Le philosophe de la liberté était prêt à tout abandonner sauf... à s'abandonner lui-même dans le plaisir.

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