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Deleuze-Guattari

La machine désirante: libérer le désir étriqué et expérimenter...

PAR Alain Rubens | SOCIÉTÉ | 20 avril 2008
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En Mai 68, il fallait jouir sans entraves. Au printemps 1972, une bombe explose à grand fracas éditorial. C'est L'anti-Œdipe du philosophe Gilles Deleuze et du psychanalyste Félix Guattari. Une machine de guerre incendiaire lancée contre Freud, le père fondateur. En gros, il faut saper la psychanalyse familialiste et déboulonner le triangle œdipien: papa, maman et l'enfant.

Ce dernier, après avoir franchi le cap du désir interdit pour la mère et s'être identifié au père, deviendra un «bon» petit sujet hétérosexuel. Un trajet trop balisé pour être honnête et un scénario joué d'avance. Cette façon de nouer un objet préalable au désir est intolérable pour le tandem Deleuze-Guattari qui déboule sur la scène théorique.

Il faut ouvrir le désir à tous les vents. Chacun devient machine désirante et la jouissance va se nicher dans tous les azimuts. C'est un désir/usine à produire des agencements multiples. Le désir est agencement. Par exemple, si un homme désire une femme en tailleur Chanel, c'est en fait la bourgeoisie B.C.B.G. qu'il entend culbuter et, au-delà, la «classe dominante».

Il faut libérer le désir étriqué - qu'on pense au névrosé supplicié dans ses inhibitions - et lui faire produire des expérimentations toujours plus vastes. Cette machine désirante n'est pas une métaphore pour faire joli. Nous sommes ces flux, intensités, connexions et ruptures de flux... De la pure viscosité libidinale qui adhère à tout et n'importe quoi. Pensons à notre regard, au gré de notre envie, qui compose et recompose un paysage lors d'une balade à la campagne, à notre perception chan-geante d'une foule dans une rue, de figures choisies dans un café... C'est le côté soft.

La folie comme création

Mais c'est la schizophrénie qui fait tourner la machine désirante à toute allure. Deleuze n'en a jamais pincé pour la souffrance psychique, mais il est fasciné par Antonin Artaud, le poète «fou». Tout, dans son œuvre, n'est qu'intense chambardement. Inhumain, il se pense sans père et sans mère. Défiant tous les codes, son invention verbale est infinie, ses expérimentations d'identité sont multiples.

Bref, cette hallucinante plasticité psychique abat toutes les cloisons. Le philosophe marxiste Kostas Axelos s'adresse à Deleuze, au plus fort de son succès: «Honorable professeur français, bon époux, excellent père de deux charmants enfants, ami fidèle, progressiste exigeant de profondes réformes dans tous les domaines où sévissent exploitation et oppression... voudrais-tu que tes élèves et tes enfants suivent dans leur "vie effective" la voie de ta vie, ou par exemple celle d'Artaud?» (1) Tout est dit.

Règne de la liberté ou empire de la perversion? Va pour la machine désirante, mais il faut savoir qui est aux manettes.

1) Cité dans Gilles Deleuze-Félix Guattari, biographie croisée par François Dosse, La Découverte, 2007

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