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Auguste Comte le vérolé sentimental

La vie sexuelle du fondateur du positivisme gravite autour de trois prénoms: Pauline, la maman, Caroline, la putain, et Clotilde, la sainte.

PAR Jean Montenot | SOCIÉTÉ | 20 avril 2008
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Son premier amour véritable, Pauline, est adultère. On ne connaît d'ailleurs que le prénom de cette femme de vingt-cinq ans et déjà mère. Comte a vingt ans quand il confie, à son ami Valat, n'avoir «rien éprouvé jusqu'alors pour une femme» et qu'avant Pauline il n'avait «connu que l'ombre des plaisirs physiques de l'amour auprès de ces dégoûtantes beautés de la rue de Valois» (17 avril 1818).

La femme adultère a fait découvrir au jeune polytechnicien le sentiment de l'amour, sentiment qu'il étendra à l'humanité tout entière à mesure qu'il s'éloignera de sa pratique charnelle. La passion sensuelle pour Pauline s'émousse d'ailleurs vite et la libido du futur grand-prêtre de l'humanité peut se fixer sur un autre objet.

Flânant un soir de fête du côté du Palais-Royal, il avise une jeune femme, Caroline, à vrai dire une gourgandine dont la mère, désargentée et «non moins dépourvue de principes que de sentiments» («Addition secrète» au Testament de Comte), avait déjà vendu la virginité à un avocat de rencontre, maître Cerclet.

Par la suite, ce dernier a installé, pour donner le change à la police, la demoiselle comme libraire dans un cabinet de lecture du boulevard du Temple. C'est là même que, deux ans plus tard, Comte la retrouve par hasard. L'ancienne folieuse* manipule désormais les in-folio. Il lui fait sa cour, lui donne des cours d'algèbre. Les «leçons ont fructifié, et l'enseignement a été mutuel» (à Valat, 5 avril 1824). L'enseignement finit par déboucher sur un mariage sinon d'amour du moins de raison: Comte imaginait avoir besoin d'une femme pour l'escorter dans le monde et espérait que la reconnaissance fût un sentiment plus durable que la passion.

Caroline, de son côté, voulait échapper à sa condition. De plus, toujours inscrite sur les registres de la police, elle était obligée, sous peine de sévères sanctions, de se soumettre, comme c'était alors l'usage pour les filles de joie, à un contrôle sanitaire bimensuel.

Enfin, Auguste, dont la santé mentale avait été ébranlée par un choc nerveux dû au surmenage, avait besoin de tranquillité. Bref, il épouse Caroline Massin, «ouvrière en linge» pour l'état civil. Parmi les témoins... maître Cerclet, l'ancien protecteur. Il est possible, sinon probable, que l'impécuniosité structurelle du philosophe ait contraint Mme Comte à revenir à ses anciennes pratiques. La santé mentale fragile et le caractère du philosophe eurent au bout de quelques années raison de cette alliance.

Clotilde: la femme parfaite

La troisième figure, Clotilde, est la soeur d'un jeune disciple de Comte, Maximilien Marie. Cette femme de trente ans a été abandonnée par son mari, Amédée de Vaux, percepteur à Méru (Oise). Celui que Comte appelait «l'homme fatal» était parti avec la caisse et avait dû s'enfuir en Belgique. Leur rencontre est un coup de foudre sentimental et spéculatif pour Comte.

Devant le tombeau de Clotilde, Comte dira: «Le positivisme religieux commence le 16 mai 1845, quand mon coeur proclama inopinément devant ta famille émerveillée la sentence caractéristique: on ne peut pas toujours penser, mais on peut toujours aimer...» Plus prosaïque, juste après la rencontre, Clotilde s'est contentée de dire à sa sœur: «Comme il est laid! Comme il est laid!»

Il est vrai que, effet sans doute de la petite vérole, Comte avait le visage couvert d'érysipèle. Même si elle a songé un instant faire de Comte le père de l'enfant qu'elle désirait, elle refuse finalement de se donner charnellement à l'amoureux transi. Comte y voit une preuve de sa supériorité morale, et la perfection de Clotilde illumine dans tous les sens du terme le philosophe. Clotilde est béatifiée par la chasteté. Ne manquait que le martyre: la tuberculose frappe la jeune femme - l'amour phtisique est sans issue!

Au chevet de Clotilde en train de mourir, le vieux philosophe vérolé promet: «Non, jamais aucune autre!» La mort propulse Clotilde de Vaux au rang de sainte de la nouvelle religion et, par contrecoup, précipite dans l'esprit du philosophe Caroline, entre-temps elle aussi défigurée par la vérole, dans le rôle de l'indigne épouse. Sex is tragedy!

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