Les stars de la rentrée
L'éditorial de François Busnel sur la rentrée littéraire 2008.
Ce sont les stars de la rentrée littéraire. Dans les librairies, à la télévision, sur les ondes, partout où l'on parle encore de livres, elles sont à la fête. Elles ? Mais oui, elles... Les deux femmes les plus romanesques du moment, nous serine-t-on gaiement. Des icônes. Des divas. De véritables personnages de roman. Oui, sans doute. Seulement, voilà, il y a un hic : les auteurs de ces fameux « romans » se prennent volontiers pour Saint-Simon mais sont de lamentables scribouillards. Leurs livres ? De longs articles plus ou moins creux, qui ressassent les dossiers de presse et exploitent les confidences. Ecrits en quelques semaines dans une langue approximative, ils sont remplis d'anecdotes croustillantes, généralement invérifiables. Retracent-ils un destin, comme le prétendent les éditeurs qui, se pourléchant, les publient à un rythme effréné ? Même pas. Sauf si l'on veut croire que la fabrique de soi passe par le déballage de sa sexualité, de ses ruptures, de ses détresses. « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre », notait déjà Goethe. Pour notre malheur, ces pseudo-mémorialistes qui veillent sur les chambres à coucher ne notent que les mesquineries et les petitesses de ces dames, de leur présidentiel époux et de leurs célèbres amants, transformant ainsi chaque lecteur en valet de chambre. Fangeux, serviles, cyniques, flattant l'hypocrisie dont chacun s'accommode, ces ouvrages prétendent saisir l'Histoire alors qu'ils participent à la crétinisation du monde.
On pourrait en rire, balayer l'affaire d'un haussement d'épaules. Tout cela ne serait pas grave, en effet, si ces affligeants nanars n'écrabouillaient la rentrée littéraire et son lot de grands romans par leur surmédiatisation et l'absence totale de distance critique dont on fait preuve à leur égard. Car il y en a, des bons livres, en ce début 2008, et pas qu'un peu ! Cormac McCarthy, Jorge Volpi, Jiang Rong, pour ne parler que des écrivains étrangers, publient de véritables chefs-d'oeuvre. Nicolas Fargues, Annie Ernaux, Henry Bauchau, ou même Yann Moix, chez les Français, relèvent allègrement le défi. Et si l'on tient absolument à rester en politique, la pochade désopilante de Patrick Rambaud (où se pavanent la baronne d'Ati et le marquis de Benamou) ou encore le très iconoclaste récit de Régis Debray sur les traces de Chateaubriand en Terre sainte méritent assurément le détour.
Les deux stars de la rentrée littéraire sont donc Cécilia et Carla. Bonjour tristesse ! A Lire, les stars de la rentrée s'appellent Sagan et Beauvoir. Aucun rapport. Pourtant, là encore, la tentation est forte de céder à la folie du grand déballage. Ecartons-la d'emblée. La biographie d'un artiste n'a d'intérêt que lorsqu'elle éclaire son oeuvre. Encore faut-il avoir une oeuvre ! Dans le cas de Sagan et de Beauvoir, l'oeuvre est là, devant nous, offerte à la lecture. Plongeons...
Françoise Sagan, d'abord. Pourquoi Sagan ? Parce que son premier roman reste un choc. Parce que le livre que lui consacre Annick Geille, qui l'aima pendant trois ans et vécut près d'elle dix autres années, est l'un des plus beaux témoignages qui soient : superbement écrit, il raconte la vie d'une femme amoureuse qui n'arrive plus à aimer. Parce qu'une enquête menée tambour battant par Marie-Dominique Lelièvre retrace le destin littéraire d'une femme qu'elle définit à juste titre comme « une héroïne littéraire dont la vie prolonge et dépasse l'oeuvre romanesque ». Sagan est un écrivain secret, malgré le mythe qui l'entoure - le jeu, la drogue, l'alcool, les femmes, les hommes, les dettes, cette façon bien à elle d'épuiser la nuit... On a beaucoup raillé la Sagan déglinguée, celle qui avalait ses mots, perdait son style, bâclait certains de ses livres. C'est oublier que l'on ne se relève jamais tout à fait du succès. Pas plus en littérature qu'en amour. Or, du succès, Sagan en eut plus qu'à son tour. Et si Sagan était la Fitzgerald française ?
Sagan n'aimait pas Beauvoir. Qui se déclarait impressionnée par cette gamine de vingt-cinq ans sa cadette mais ne chercha jamais à la fréquenter. Et pourtant, que de points communs ! Jacques Chancel, qui radioscopa les plus grands artistes des cinquante dernières années et publie un quinzième et remarquable volume de son journal (Les années turbulentes, 2005-2007, Plon, 436 p., 21 €), me faisait remarquer l'autre soir qu'il faudrait écrire la rencontre de ces deux monstres sacrés de la littérature française du XXe siècle. Imaginez quelle pièce de théâtre ce pourrait être ! Et quels dialogues, si l'on puisait dans les romans de l'une et de l'autre ! Suggérons à Annick Geille, qui connaît si bien Sagan, et à Danièle Sallenave, qui analyse si finement Beauvoir (Castor de guerre, Gallimard, 600 p., 25 €), d'unir leurs talents pour, à la manière d'un Jean-Claude Brisville composant Le souper ou L'entretien de M. Descartes avec M. Pascal le Jeune, réconcilier celles à qui les femmes d'aujourd'hui doivent tant. Sagan et Beauvoir, c'est, à tout prendre, bien plus excitant que Carla et Cécilia, non ?
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