Les nouveaux caïds du polar
Ils sont islandais ou irlandais, ancien taulard ou facteur dans l'arrière-pays niçois. Ils inventent des héros qui leur ressemblent ou pas, mais chacun dans son genre enquête aussi sur lui-même. Suivez-les de près !
INDRIDASON - Chasseur de fantômes
LA MÉCANIQUE COBEN
Par Éric Libiot
Pendant que les nouveaux caïds du polar s'installent dans le paysage, Harlan Coben continue sa route sur le chemin des best-sellers, parfois pavé de bonnes intentions (et de bons livres), mais pas toujours.
Dans les bois, son nouveau roman, ressemble à ses précédents : un récit maîtrisé, des effets faciles, une écriture tendue, un univers personnel trop absent. Coben est un formidable mécanicien du thriller, pas encore tout à fait un grand auteur. Ce qui n'empêche pas d'avaler avec plaisir son bouquin de 432 pages en un week-end. Et de l'oublier aussitôt.
Fidèle à ses habitudes, Coben a construit une intrigue qui s'ancre dans le passé du héros, Paul Copeland : alors qu'il identifie un corps, il reconnaît, sous les traits du mort, Gil Perez, censé avoir disparu vingt ans plus tôt dans un camp de vacances dont il était l'un des animateurs. Découverte d'autant plus troublante pour Copeland, aujourd'hui procureur, que sa propre soeur Camille avait, elle aussi, disparu avec Perez. Et si Camille... Non, ce n'est pas possible... Mais si.
Rien d'original sous le soleil de Coben, qui continue de décrire une réalité qui n'existe pas, rendant, du coup, pour le lecteur, le frisson confortable. C'est le syndrome Mary Higgins Clark : construire un réel factice mais crédible pour éviter de se confronter, comme le font les costauds du roman noir, au bitume crasseux de la vie.
Mais Coben fait des efforts. La partie où il décrit le procureur Copeland aux prises avec une affaire de viol sonne plus juste. Tous les espoirs sont donc permis pour le prochain roman. Encore un week-end de pris.
Dans les bois, par Harlan Coben. Traduction de l'américain par Roxane Azimi. Berlfond Noir, 432 p., 21,50 euros.
Par Éric Libiot
Ce n'est pas à un vieux singe lecteur de romans policiers qu'on apprend à faire des grimaces. Que M. Indridason, écrivain islandais à succès, se prénomme Arnaldur, et son héros, policier pugnace de profession, Erlendur, n'a rien à voir avec le hasard. Et si cette anagramme est approximative (il suffit de remplacer « a » par « e » pour qu'elle soit parfaite), c'est pour mieux brouiller les cartes d'un jeu toujours trouble entre le romancier et son personnage.
Quand l'interrogatoire commence, Arnaldur Indridason feint de découvrir la ressemblance. « Pourtant, je vous jure que c'est une coïncidence, dit-il. Erlendur signifie étranger. Et Erlendur l'est à double titre : d'abord dans le paysage littéraire islandais, où le roman policier n'est pas un genre majeur, ensuite dans son propre environnement, puisqu'il appartient à cette génération qui, après la Seconde Guerre mondiale, a fui la campagne mourante pour la ville. Mais, comme beaucoup d'Islandais, il est resté au bord de la route. C'est un homme qui ne se retrouve pas dans le présent et vit dans le passé. »
Soit. Il n'empêche que cette explication sent l'alibi fabriqué à plein nez. Ce n'est pas le moment de lâcher le morceau. « Bon, convient-il dans un sourire, il doit bien y avoir quelque chose entre lui et moi. Un personnage est un mélange d'éléments extérieurs à l'auteur et d'implications personnelles. » Merci. Cela va mieux en le disant.
« Tout ce qui est lié au temps m'intéresse »
Reste à savoir ce qui lie cet inspecteur solitaire, mélancolique et dépressif à cet écrivain aux gestes parcimonieux et à la voix douce, tout de marron vêtu pour ne pas être remarqué, devenu célèbre, chez lui, à la fin du siècle dernier, et, en France, à l'aube des années 2000, dès la parution de La Cité des jarres - célèbre est ici une litote, puisque Indridason s'apparenterait, eu égard au nombre d'habitants de l'Islande, à un romancier qui, en France, vendrait 6 millions d'exemplaires par livre.
Ce qui fait beaucoup. Mais n'a pas l'air d'impressionner cet ancien journaliste et critique de cinéma, fan de Hitchcock et adepte, dans l'écriture, de l'école américaine hard boiled (Hammett, Cain, Burnett...), qui dégraissait au maximum le style en flinguant le moindre mot dépassant de la phrase.
Erlendur Sveinsson, lui aussi, fait dans le laconique. Il bosse. S'accroche au dossier. Mais faut pas qu'on l'emmerde. À chacune de ses enquêtes, il exhume un morceau du passé de son pays. Et déterre ses propres douleurs enfouies. « Tout ce qui est lié au temps m'intéresse, souligne Indridason. Je suis fasciné par sa force de destruction, par ce qu'il renferme et ce qu'il cache. » Le polar comme quête de soi. Vieille antienne qui réunit, plus souvent qu'on le croit, le personnage et son auteur - nous y voilà.
Dans L'Homme du lac, c'est la découverte d'un squelette vieux de quarante ans qui permet un retour dans les années 1950, lorsque de jeunes Islandais partaient vivre la grandeur du communisme stalinien, de l'autre côté du Rideau de fer, et en revenaient perclus de désillusions - quand ils revenaient. Erlendur fouille, cherche et lève le voile sur une époque taiseuse. Indridason, lui, invente des fictions qui n'en sont pas tout à fait et offre des histoires à un pays qui n'en faisait guère. Pour l'un et l'autre, une façon d'exister.
L'Homme du lac, par Arnaldur Indridason. Traduction de l'islandais par Éric Boury. Métailié, 359 p., 19 euros.
CONNOLLY - Diable de catho
Par Delphine Peras
Né en 1968 à Dublin, où il vit toujours, John Connolly est irlandais jusqu'au bout des ongles - ou plutôt de la petite croix de bois qui orne son cou... Mais c'est aux Etats-Unis qu'il situe ses polars morbides, au gré des enquêtes de Charlie Parker, flic new-yorkais devenu détective privé après la mort atroce de sa femme et de sa fille. « Car ce pays offre un matériau inépuisable pour raconter des histoires universelles », confie l'écrivain.
L'esprit vif, un sourire de gosse, cet ex-journaliste de l'Irish Times reconnaît que sa fascination ferait long feu s'il vivait outre-Atlantique. De même qu'il a peu à voir avec son héros, rongé par le chagrin et la culpabilité. « Parker est né de cette question : comment survit-on au pire ? Le polar est pour moi une façon d'explorer ce qui me fait peur, une sorte de catharsis. » Pourquoi ce nom, en référence au célèbre saxophoniste ? « Parce que j'aimais bien le côté spirituel de son surnom, ''Bird''. Certains lecteurs, qui pensaient que j'allais parler de jazz, ont été déçus... »
Les autres ne le seront pas en lisant La Proie des ombres, la sixième aventure de Charlie Parker, aux prises avec une sombre affaire d'abus sexuels. Le personnage effondré, erratique des débuts a repris du poil de la bête, même s'il reste tourmenté par son empathie pour les individus borderline. Par ailleurs, Connolly fait enfin l'économie du fatras mystico-sataniste qui plombait son précédent opus. « Vous avez vu ? Cette fois, je ne mentionne pas du tout Dieu ! » souligne, amusé, ce catholique fervent.
La Proie des ombres, par John Connolly. Traduction de l'anglais (Irlande) par Jacques Martinache. Presses de la Cité, 442 p., 20,50 euros.
BENOTMAN - Du flingue à la plume
Par Éric Libiot
Il n'y a pas que la musique. La littérature, aussi, est un cri venu de l'intérieur. C'est en tout cas ainsi que la vit Abdel Hafed Benotman, ancien taulard, voleur récidiviste et romancier. Qui raconte des hommes et des femmes cassés par le système social, brisés par la prison et enfermés dans une réinsertion qui leur offre peu d'espoir. La carrière d'écrivain d'Abdel Hafed Benotman avait commencé par le récit biographique, le formidable Eboueur sur échafaud, elle se poursuit par des histoires sur un monde qui se tait.
Marche de nuit sans lune est un roman d'amour. A l'eau de rose empoisonnée. Avec plus d'épines que de pétales. Lui s'appelle Dan ; elle, Nadine. Leurs regards se croisent derrière les grilles d'un fourgon cellulaire. Coup de foudre. Dan va sortir, Nadine a encore de la « boîte » à faire. Elle craint pour son gamin, il lui promet de s'en occuper. Il tiendra sa promesse. Autant par amour que par désir de rachat.
Des gars passés du flingue à la plume, il y en eut : Chester Himes, José Giovanni, Edward Bunker... Chacun a pris des chemins différents, entre humour corrosif, histoire de mecs et réalisme. Benotman, lui, voix à part dans le polar français, reste un écorché romantique dont le style dit la souffrance, l'envie d'aimer et le désir de relever ceux qui tombent.
Marche de nuit sans lune, par Abdel Hafed Benotman. Rivages/Noir, 254 p., 8,50 euros.
CHAINAS - La tournée des assassins
Par Baptiste Liger
C'est à Monaco, juste à côté du casino, qu'on a rendez-vous avec Antoine Chainas. Même si ce n'est pas pour jouer de l'argent. « C'est fascinant de regarder les gens devant une machine à sous, lance-t-il. Ils sont envoûtés par cet engin lumineux qui leur vole leurs pièces et, quand ils perdent, ils tapent dessus avec une violence incroyable. Le casino exploite un dérèglement social, mais il est toléré par les autorités. »
En matière de déviance, cet espoir du polar français s'y connaît : dans ses romans très noirs, il dépeint une faune underground où l'on croise des pédophiles, des zoophiles, des sadomasochistes et autres meurtriers rituels. « Quand j'étais jeune, j'ai beaucoup traîné avec des marginaux. Si vous êtes choqué en me lisant, sachez que ce que je décris est largement en dessous de la réalité. » Puis il ajoute, un sourire aux lèvres. « J'ai déjà fait une cure de désintoxication, aussi. Mais, rassurez-vous, j'ai de nombreux amis flics... »
D'ailleurs, Antoine Chainas a rejoint l'administration. Ni la PJ, ni la gendarmerie, mais... La Poste. Titulaire d'un DEA d'études audiovisuelles, ce garçon mystérieux multiplia les boulots - guitariste de jazz, employé dans une morgue puis dans un centre d'essais nucléaires. Après une expérience de journaliste localier, le voici à présent facteur dans l'arrière-pays niçois. « Mes collègues ne savent pas que j'écris ; la plupart de mes administrés non plus. » Peut-être vaut-il mieux pour lui.
L'an passé, on avait découvert Antoine Chainas avec Aime-moi, Casanova, croisement improbable entre Bukowski et San Antonio. Chez lui, on oscille sans cesse du premier au second degré, les descriptions brutes laissent soudain la place à des saynètes gore au jargon argotique.
Cette recette explosive, on la retrouve, plus épicée encore, dans son deuxième roman, Versus. Jeune flic placardisé, Andreotti se retrouve propulsé à la Brigade des moeurs, tenue d'une main de fer par le major Nazutti. Raciste, homophobe et antigauchiste, ce chef misanthrope tente d'élucider une série de meurtres de pédophiles.
À chaque page, on frôle le Mal absolu
Qui assassine ces bourreaux d'enfants ? Dans un sud de la France quasi irréel, la chasse à l'homme est lancée, et personne n'en sortira indemne. Le lecteur non plus, qui vit là une expérience assez déstabilisante : à chaque page, il frôle le Mal absolu et s'identifie à un héros qui déborde de haine pure.
« C'est peut-être pour que vous vous interrogiez en creux sur votre propre morale, souligne Chainas. Sans me comparer à Michel Foucault, en explorant les marges, je cherche avant tout à parler de la société dans sa globalité et des normes qu'elle construit. » Dès lors, faudrait-il voir en Versus une libre adaptation de Surveiller et punir, revue et corrigée par l'esprit pulp ?
Versus, par Antoine Chainas. Gallimard/La Noire, 538 p., 21 euros.
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