Noël en famille
Arnaud Desplechin poursuit son autobiographie romanesque dans Un conte de Noël, en compétition à Cannes. Avec, pour une large part, les mêmes acteurs depuis plus de quinze ans. Pour L'Express, il évoque sa tribu artistique.
C 'est une histoire unique dans le cinéma français. Arnaud Desplechin, 47 ans, retrouve, de film en film, de La Vie des morts (1991) à Un conte de Noël(2008), la même bande d'acteurs pour raconter une autobiographie romanesque à la fois semblable et jamais pareille, pleine de tragédie antique, de folie et d'amour non dit. Un conte de Noël,saga autour de la greffe réelle (moelle osseuse) ou métaphorique (belle-fille, gendre, neveu) prolonge La Vie des morts, film douloureux autour du suicide d'un cousin.
Desplechin par Amalric
« Il y a certainement un peu d'Arnaud dans les trois personnages que j'ai incarnés, mais ce n'est pas sa vie qu'il raconte : c'est une zone que l'on nourrit tous les deux. Lui est plutôt du côté de Shakespeare, de Hugo. On revient vers Arnaud après l'avoir trompé avec d'autres réalisateurs. D'un film à l'autre, mes rapports avec lui changent, la complicité est devenue très affective. Cette fois-ci, j'ai osé être son prolongement dans le champ de la caméra. Près de quinze ans ont passé entre nos débuts, et voilà quelqu'un qui m'a filmé à différents âges. C'est vraiment merveilleux. »
Ce huis clos familial, en compétition à Cannes, radiographie la tribu Vuillard au cours d'affrontements très bergmaniens. Desplechin signe un cinéma-vérité débordant de fausses vérités et ouvre des tiroirs secrets sur sa propre existence. Le metteur en scène a d'ailleurs déjà fait jouer son frère, Fabrice, dans Comment je me suis disputé..., comme il évoque ses soeurs, Raphaëlle, auteure de théâtre, et Marie, écrivain, ses parents, ses amis. La fiction effaçant parfois la réalité. Ou l'inverse. Marianne Denicourt, qui fut sa compagne, lui a d'ailleurs intenté un procès (perdu) pour avoir utilisé des choses intimes de sa vie dans Rois et reine.Elle a même écrit un pamphlet : Mauvais Génie.« Sans essayer de prendre la pose, se défend Desplechin, je pense que le cinéma de Pialat ou de Garrel, dont je suis un fan absolu, relève de l'autofiction. Pas le mien. » En attendant, pour L'Express, il évoque sa famille - oui, mais de comédiens (lire aussi la chronique page 116).
{{{
Comment j'me suis disputé...(ma vie sexuelle); Rois et reine; Un Conte de noël.
Avant tout réalisateur,
Amalric a fait ses premiers pas de comédien dans Comment je me suis
disputé... (ma vie sexuelle),de Desplechin, et ce rôle de normalien
égotiste vacillant entre trois femmes lui a valu le césar du meilleur espoir
masculin. « Il a fait des essais et sa perméabilité aux autres m'a marqué. » Depuis, Mathieu Amalric est devenu le Jean-Pierre Léaud de Desplechin, tour à
tour diablotin tiraillé par les psys (Rois et reine)ou fils banni semant
la pagaille dans sa famille (Un conte de Noël). « Mais il n'est pas mon
alter ego. Il ressemble simplement aux personnages que j'imagine. Il me pique
aussi des gestes et je fais de même, ce qui me sert dans ma vie privée, pour me
sortir d'un embarras, par exemple. »
{ {{ Rois et reine; Un conte de Noël.}} }
« Son rôle de psy dans Rois et reine était écrit pour
elle. Pendant la préparation d'Un conte de Noël, Catherine est passée à
la production et, en rigolant, a déposé une photo. Elle interprète la mère,
mais c'est une mauvaise mère, qui préfère être une sœur. Pour une scène,
je l'ai même filmée comme un cow-boy allumant sa cigarette. Catherine est aussi
une mère de cinéma, l'une des actrices les plus scandaleuses, les plus
rock'n'roll qui soient. Dans Un conte de Noël, les personnages prennent
la parole face à la caméra d'une façon impolie. Quand est venu le tour de
Catherine, je me voyais en Jacques Demy et je pensais au plaisir très intime
que j'allais ressentir. Mais elle avait tellement le trac, j'avais tellement de
détails techniques à régler, que rien ne s'est passé comme je l'imaginais.
»
{ {{La Vie des morts ; La Sentinelle; Comment je me suis disputé... ; Esther Kahn; Rois et reine; Un conte de Noël.}} }
Figure familière du cinéma de Desplechin, Devos était l'une des
trois femmes de Comment je me suis disputé... Elle est montée au créneau
pour jouer Nora (Rois et reine), jeune femme divisée entre trois maris,
après les refus d'Emmanuelle Béart et de Juliette Binoche. Un conte de
Noël la projette pour la troisième fois en compagne d'Amalric. Desplechin
voit en elle « l'actrice absolue, parce qu'elle possède une façon bien à elle
de se laisser imprégner. Je pourrais la filmer des heures entières. Tout la
marque, et sa peau et son visage s'en souviennent. C'est sûrement une
disposition de l'âme ».
« Sans doute parce que j'aime le mélo, je m'identifie plus facilement aux personnages féminins et il y avait de moi dans l'Emmanuelle/Nora de Comment je me suis disputé..., poursuit-il.Le chagrin, la rigueur qui s'effondre, la culpabilité... Si l'on décide de faire un bon spectacle, il faut livrer quelque chose d'impudique et, souvent, les acteurs s'interdisent de livrer ce sentiment. Est-ce que, dans Un conte de Noël,je me sers de faits très personnels pour rendre les choses plus sensuelles, plus exactes, plus troublantes ? » Oui.
{{ {La Vie des morts ; La Sentinelle ; Comment je me suis disputé...} }}
« Depuis le début, j'ai eu beaucoup de plaisir à cadrer son
grand visage et ses grands yeux. Avec Emmanuelle Devos, elles se complétaient
bien, car elles sont différentes. Marianne a beaucoup joué de personnages
raisonnables, qui ont cette difficulté d'être trop conscients d'eux-mêmes. Par
rapport à la question de la fiction ou de l'autofiction, je pense, moi, que je
suis déjà trop dans le feuilletonesque. Ce livre de Marianne [{Mauvais
Génie}], dans lequel je suis l'un des personnages, ne peut pas être triste
et, du moment que je ne le lis pas... »
{{ {Léo en jouant « Dans la compagnie des hommes » ; Un conte de Noël.} }}
« C'est la sœur du Conte de Noël qui vit un amour
contrarié avec son frère. Et Anne est ma vraie frangine de coeur. Elle
n'a peur de rien. Mes sœurs sont un peu dans tous mes films et je
m'identifie aux deux. Filmer une histoire entre deux soeurs serait un
rêve. Quel potentiel romanesque ! »
Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin. En salles le 21 mai.
Le site officiel du festival de Cannes
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