Et maintenant Classica s'écoute. Retrouvez Bertrand Dermoncourt et ses invités pour un débat passionné autour de 10 interprétations d'une œuvre fameuse.
Johann Sebastian Bach
Passion selon saint Jean (Écoute en aveugle)
Il existe une centaine de versions discographiques du chef-d’œuvre de Bach : laquelle choisir ?
Ecoutez l'intégralité du podcast de cette écoute comparée commentée par Xavier Lacavalerie (XL), Bertrand Dermoncourt (BD), Philippe Venturini (PV) et Eric Taver (ET). (Durée : 2h31min)
Jusqu’à une date récente, la Passion selon saint Matthieu était toujours préférée à la Saint Jean. La « grande » Passion avait les faveurs exclusives de Furtwängler, Klemperer ou Karajan, qui n’ont pas jugé bon d’enregistrer la « petite ». L’ambition démiurgique de la Saint Matthieu s’accordait sans doute mieux à l’approche romantique de ces chefs. En revanche, la « révolution baroque » s’est pleinement retrouvée dans la Saint Jean : le pathos, la rhétorique, la dramatisation de l’œuvre ont offert un terrain idéal aux explorations des ensembles spécialisés. Et ce dès les années 1960, sur instrument modernes, avec Werner, Münchinger ou Richter, le plus convaincant sans doute de cette période. Un peu plus tard, et jusqu’à nos jours, le Suisse Michel Corboz poursuivra dans cette veine ; nous retenons, pour notre comparatif, son premier enregistrement pour Erato, de 1977.
L'ŒUVRE EN BREF
■ Genèse et création
La Passion selon saint Jean a sans doute été jouée pour la première fois le Vendredi saint 7 avril 1724 en l’église Saint-Thomas de Leipzig. L’œuvre est donc antérieure de cinq ans à la Passion selon saint Matthieu. Il en existe plusieurs versions, correspondant à différentes exécutions. Elles présentent des variantes plus (trois airs ajoutés en 1725) ou moins (des modifications d’orchestration) importantes. On joue généralement la version de 1724, reconstituée car il n’existe pas de partition originale.
■ Durée
environ 1 h 50 min.
■ Les contraintes de l'interprétation
D’abord une question de discours. Que doit-on privilégier : l’expression ? le figuralisme ? le piétisme ? Peut-on tenir
les trois éléments ensemble ? Ensuite, la prestation des chanteurs et des instrumentistes. Chaque partie, notamment celle de l’Évangéliste, est d’une extrême difficulté.
■ Les extraits retenus
Nous avons retenu le chœur introductif «Herr» (I) et quatre arias : pour soprano «Ich folge» (II), pour ténor «Ach, mein Sinn» (III), pour basse et choeur «Eilt» (IV), pour alto «Es ist vollbracht» (V), avec les récitatifs qui les précèdent.
LE BILAN DE L'ÉCOUTE
1 - NIKOLAUS HARNONCOURT
Teldec 2 CD • 74862-2 (1994)
Une version sans compromis qui interpelle tout de suite l’auditeur. Un enregistrement profondément humain.
2 - KARL RICHTER
Archiv 10 CD • 463700-2 (1964)
La plus belle surprise. Plus de quarante ans d’âge mais toujours bouleversante. Et quels chanteurs !
3 - TON KOOPMAN
Erato 2 CD • 94675-2 (1993)
De nombreuses satisfactions. Des chanteurs perfectibles, mais une référence sur instruments d’époque.
4 - MICHEL CORBOZ
Erato 2 CD • 45406-2 (1977)
Une relative déception. Longtemps en tête des discographies, la Saint Jean de Corboz a pris un coup de vieux.
5 - JOS VAN VELDHOVEN
Channel 2 CD • 22005 (2004)
Pas convaincant. Veldhoven se veut différent mais il reste malgré tout superficiel.
6 - ERIC ERICSON
Proprius 2 CD • 2016/17 (2005)
Le plus grand revers. Poussif, incohérent, maniéré : trop de scories pour emporter l’adhésion.
Les années 1980 voient un renouvellement de la discographie avec le triomphe des enregistrements sur instruments d’époque. Pour l’écoute en aveugle, nous avons choisi les versions les plus différentes qui soient : Harnoncourt l’éloquent (Teldec, 1994 – un enregistrement plus ancien, de 1965, lui a été attribué à tort car il n’y tient que le continuo), Ericson le classique (Vanguard, 1993), Koopman le poète (Erato, 1993) et enfin van Veldhoven le minimaliste (Channel, 2004).
Manquent évidemment à l’appel de nombreuses versions méritantes.
Chez les anciens, on signalera, surtout pour les Évangélistes, les enregistrements de Kleiber (Gebhardt, 1938, avec Pataky), Ramin (Berlin, 1954, Haefliger), Forster (EMI, 1961, Wunderlich) et Jochum (Philips, 1967, à nouveau avec Haefliger). Parmi les versions plus récentes, celles de Gardiner (Archiv, 1986), Kuijken (DHM, 1987), Herreweghe (HM 1987 – le chef belge ayant également enregistré en 2001 la version de 1725) ou Suzuki (Bis, 1998), intéressantes à divers titres, restent trop décoratives. Ajoutons la version chantée et dirigée par le ténor Peter Schreier (Philips, 1988). Souvent citée en référence, elle n’a pas été retenue pour cette écoute. Très personnelle, cette vision est difficilement appréciable dans une écoute en extraits – c’est la limite de l’exercice !
« Version paillette »
La plus grande déception est venue du disque d’Eric Ericson, qui cumule de lourds handicaps : des problèmes de justesse (les hautbois de l’introduction !), un Évangéliste maniéré (Howard Cook) et des solistes trop neutres – à l’instar de l’ensemble de l’interprétation. Selon BD, c’est « toujours rapide mais poussif » ; sentiment également partagé par ET (« petit, incohérent ! ») et XL (« d’une affligeante banalité, bêtement appliqué »). Toutefois, PV souligne les « qualités d’articulation » du chœur d’entrée, apprécié malgré la prise de son de concert trop réverbérée. Au final, trop de scories et d’indifférence pour vraiment emporter l’adhésion.
La version de Jos van Veldhoven et de sa Netherlands Bach Society intéresse d’emblée par ses choix de réalisation : un continuo inventif (parfois trop) confié au théorbe, au violoncelle ou à l’orgue, et un chanteur ou deux par partie seulement dans les chœurs. On obtient ainsi une certaine lisibilité, soulignée par tous les auditeurs, mais l’interprétation n’arrive cependant pas à convaincre. « Des moments séduisants » pour PV, qui regrette un « manque d’intensité ». BD trouve l’Évangéliste « éthéré mais satisfaisant ». Il est gêné par les
effets du continuo « madrigalesque (…), confondant Bach et Monteverdi ». « On est plus au XVIIe siècle qu’au XVIIIe », poursuit ET, qui juge en outre l’ensemble des solistes au-dessous du niveau requis. XL est plus sévère encore : il note la « fausse intensité » de cette « petite version paillette » ne proposant « {pas de véritable
discours} » ni de « continuité dramatique ». Il estime finalement
cette version « superficielle » alors qu’elle se veut avant tout différente. Mais cela ne suffit pas pour faire un bon disque.
Un drame non vécu
Il est plus surprenant de trouver la version de Michel Corboz parmi les déceptions puisqu’elle a régulièrement figuré en tête des discographies depuis sa parution. Le « Herr, unser Herrscher » d’entrée laissait pourtant présager de belles intentions, « des sentiments forts » (PV), « un cri » (ET), « un appel » (BD), et cela malgré les « attaques brouillonnes » (XL). Gros problème tout au long de l’écoute : l’orchestre est « terne » (PV), « flou » (BD), le continuo « d’une grande platitude » (ET) et souvent « ennuyeux ». Les solistes, pour PV, ont tendance à « se croire à l’opéra », ce qui pour lui est rédhibitoire. XL et ET, au contraire, apprécient le ténor Werner Krenn pour sa technique. La mezzo Felicity Palmer déçoit, tout comme la basse (Huttenlocher, dépassé). Seul véritable point fort de cette version qui a pris un sérieux coup de vieux : l’Évangéliste Kurt Equiluz, alors au sommet de son art, « digne » (BD), « superbe » (PV), « probe » (ET).
Enfin ! La version de Ton Koopman offre de nombreuses satisfactions : une constante « clarté » (BD), de « belles articulations » (PV), « un climat intimiste » (XL), « des nuances dynamiques éloquentes » (ET) qui expriment un « dolorisme » émouvant et une « proximité avec l’assemblée » (ET). Pour PV et BD, les parties chorales constituent de véritables pietà. Les airs ne sont cependant pas aussi réussis. Ils manquent d’engagement et montrent les limites du chant baroque actuel, avec une soprano trop neutre (Barbara Schlick, « un peu serrée » selon ET, « appliquée » pour XL), un contreténor maniéré (Kai Wessel), une basse dépassée (Klaus Mertens) et un Évangéliste (Guy de Mey) « dans l’affliction » (BD). L’accompagnement, toujours mesuré et coloré, manque également de « relief » (PV). Quel sens donner à cette interprétation ? Enregistrée avec soin, d’une plastique sonore irréprochable, sans défaut interprétatif majeur, elle semble décrire un drame mais ne le vit pas. Elle reste cependant une référence sur instruments d’époque et une voie d’accès possible pour découvrir cette Passion selon saint Jean dans de bonnes conditions.
Dans la tourmente
La version de Karl Richter, la plus ancienne de cette compétition (elle est parue chez Archiv en 1964), constitue la plus belle surprise. Une fois acceptés ces « phrasés océaniques » (BD) et ce « continuo d’opéra » (ET) à l’opposé des pratiques interprétatives actuelles, on découvre un enregistrement « impressionnant » (XL), qui délivre « un message liturgique fervent » (ET). Et avec quels chanteurs ! Evelyn Lear, soprano « magnifiquement timbrée » (ET), « proche du texte » (BD), Hertha Töpper, alto « profonde, au timbre nostalgique » (ET), Ernst Haefliger, ténor « héroïque » (XL), « lyrique, plus chanteur qu’Évangéliste » (ET). Le chœur ? « Pléthorique et lourdingue » pour PV, tour à tour « massif » ou « séraphique » (ET), il vit le drame à l’égal de l’orchestre. Cette vision théâtrale de la Passion, intensément interprétée, bouleverse BD et XL. ET est à la fois séduit et distant, tandis que PV, qui admire « l’urgence, la puissance dramatique » de nombreux passages, n’est pas totalement convaincu par cette « version du passé, colossale » mais finalement « artificielle ». Tout cela est histoire de goût.
Nikolaus Harnoncourt, qui arrive en tête de cette écoute, offre une version sans compromis : sa Saint Jean – et c’est certainement sa qualité primordiale – ne laisse jamais indifférent. Dès les premières notes, elle interpelle l’auditeur avec véhémence. Les « appels pressants » (PV) du I forment ainsi une véritable « tourmente » orchestrale et vocale. Au fil de l’écoute, les mêmes remarques reviennent : « engagement », « souffle », « expressivité », « proximité avec le texte », jusqu’à l’exacerbation du symbolisme de la partition. Harnoncourt est ainsi le seul à traduire le « sentiment de l’inexorable » du I (BD), la « lumière » du II (ET), « le tumulte intérieur » du III (PV), la foi intense du IV ou la « déploration » du V (XL). Cette « débauche d’intentions » (BD) n’est-elle pas « trop sophistiquée » (ET) ? Pour Harnoncourt, la musique baroque, et celle de Bach en particulier, vit justement par la représentation des affects. Il use et abuse de cette rhétorique avec une volonté de convaincre qui fait la richesse et la limite de cette version. C’est justement ce qui rend cet enregistrement profondément humain et l’empêche de sombrer dans la tentation de l’incarnation démiurgique.
Rappelons pour conclure qu’il existe des DVD de Richter et Harnoncourt, les deux parus chez Deutsche Grammophon. Le chef allemand a été capté à Diesen en 1970, avec Peter Schreier en Évangéliste, l’Autrichien en 1985 à Graz, avec Kurt Equiluz. Deux visions complémentaires et d’une intensité exceptionnelle, à visionner en attendant de nouvelles versions de la Saint Jean.
| Profil | Message |
|---|---|
|
jamicha il y a environ 1 an |
1 message |
|
art-kane il y a plus de 2 ans
en réponse pour la date d'enregistrement, voir http://www.bach-cantatas.com/Vocal/BWV244-Richter.htm
il y a 5 versions avec des dates d'enregistrement qui diffèrent (de 1958 à 1979), à comparer avec les durées d'enregistrement et artistes ... S'il sait d'un enregistrement Deutsche Grammophon, la référence donnée est un enregistrement de Mai 1971 qui a fait l'objet d'un DVD video (4th recording of Matthäus-Passion BWV 244 by K. Richter. Filmed at Bavaria Studios, Munich, Germany.) Ceci étant dit, un grand merci pour ce passionant comparatif ![]() on en voudrait plein, plein, plein d'autres !!! // Modifié le 30/5/2009 15:24. |
2 messages |
|
bec il y a plus de 2 ans
La version DG dans la collection double de la Passion selon Saint Jean de Bach par Richter est-elle la même que celle que vous recommandez dans une version coffret 10 disques (classica avril 2009)
J'ai vu que le disque existait mais je n'arrive pas à obtenir de date d'enregistrement, seulement la date de parution qui est de 1999; merci de votre réponse. Un abonné qui lit la revue depuis le numéro 1 de répertoire Bernard Ethuin-Coffinet Sens ethuin-coffinet@orange.fr |
1 message |
Fil d'actualités
-
11:54Qobuz | János Sebestyén est mort
-
09:49
-
06:36
-
00:05Qobuz | Spécial Henri Sauguet (1)
-
hier
-
hier
-
hierQobuz | Maria João Pires, à la française
-
hierQobuz | Madonna chic et M.I.A. choc
-
hier
-
hier
-
hier
-
hier
-
lun.
-
lun.Qobuz | QIBUZ / Lundi 6 février 2012
-
lun.Qobuz | Nuage indé
-
dim.Qobuz | Leema Acoustics Elements
-
dim.
-
dim.
-
dim.Qobuz | Tu chantes, Charles ?
-
sam.Qobuz | l'Amérique à bord du Soul Train
-
ven.
-
ven.
-
jeu.
-
jeu.Qobuz | Sauguet et le théâtre (4)
-
jeu.
-
jeu.Qobuz | Un Cosma symphonique au Châtelet
-
jeu.
-
jeu.
-
mer.L'Express Styles | Le dancefloor mélancolique de We Have Band
-
mer.L'Express Styles | Les "Old Ideas" de Leonard Cohen, le gentleman chanteur




jami