Permafrost musical
PAR Jean-Luc Caron |
LES BRÈVES |
21 avril 2009
La musique des compositeurs de l’Europe du Nord a quelque chose de commun avec les terres arctiques : un « permafrost » d’oubli et d’ignorance les recouvre littéralement. Les dernières parutions de labels méritants et courageux nous proposent de dégeler cette situation.
Naxos 8570737 - 2000 - 67’ - Note 9 Écouter et télécharger
L’intérêt profond de Carl Nielsen pour les diverses analyses de la psychologie humaine a marqué une partie de sa production. La Symphonie n° 2 (1901-1902) dite « Les quatre tempéraments » explore avec une acuité et une subtilité captivantes les caractères colérique (Allegro flamboyant), flegmatique (Allegro impassible et résigné), mélancolique (Andante sensuel et pataud) et sanguin (Allegro nerveux et érubescent). La Symphonie n° 3, composée une dizaine d’années plus tard, baptisée « Sinfonia Espansiva », constitue une étape majeure vers davantage d’originalité. Son Allegro espansivo s’avère être tout simplement une fresque merveilleuse, entraînante et insolite tandis que l’Andante pastoral suivant, rêveur et lointain fait intervenir deux voix solistes sur la voyelle « a ». L’Orchestre de la Radio danoise et Michael Schønwandt chantent et enchantent ces partitions majeures du premier XXe siècle. Une référence.
Naxos 8570738 - 1999 - 71’ - Note 8 Écouter et télécharger
Même sans connaître le nom de Jakob Gade (1879-1963), tout le monde a déjà entendu voire fredonné le fameux air intitulé « Jalousie, Tango tsigane », composé en 1925. Nous sommes dans un registre placé à équidistance entre la musique semi-légère, le cisèlement délicat de beaux thèmes et l’étalement non dissimulé de sentiments romantiques. Les autres pièces enregistrées de ce Danois, également pour orchestre, s’expriment dans un panel similaire (Suite d’amour ; Romanesca, Tango ; Douces secrets, valse lente…) fait encore d’insouciance, de souplesse, de charme désuet, toutes qualités soulignées avec efficacité par l’Orchestre symphonique d’Odense conduit par son chef zurichois Matthias Aeschbacher. Une réédition justifiée.
Dacapo 6220509 - 1998, 66’ - Note 7 Écouter et télécharger
Et de sept ! Quelle belle intégrale des mélodies d’Edvard Grieg (1843-1907) ! Soigneux dans le choix des textes, délicat dans la mise en musique des paroles, attachant dans l’accompagnement pianistique, Grieg peut se vanter d’avoir offert à la Norvège un corpus irremplaçable. Une création tellement respectueuse et imprégnée de l’héritage amoureux d’un passé culturel adoré et aspirant finalement à l’indépendance de la nation. La mezzo-soprano finlandaise Monica Groop assure brillamment cette magnifique aventure. Et, de parution en parution, confirme de remarquables qualités vocales et interprétatives. Le Britannique Roger Vignoles (précédé par Love Derwinger et Ilma Ranta pour les trois premiers volumes) apporte son attachante et lumineuse contribution, preuve de toute l’attention qu’apportait Grieg à ce genre pour lequel il se sentait particulièrement inspiré. On sait dès à présent que cette somme fera date et ravira les amoureux de la chanson, même privés d’une traduction française des textes.
Bis CD1757 - 2007 - 68’ - Note 7
Pelle Gudmundsen-Holmgreen (né en 1932) aura peut-être l’occasion de se faire connaître davantage du grand public grâce à son œuvre Last Ground pour « quatuor à cordes et océan » composée en 2006. Le Quatuor Kronos en fait ressortir les belles pages, la respiration et la construction, secondé par les bruits de l’océan retravaillés par son collègue et compositeur lui-même, Wayne Siegel, à Aarhus. L’écoute en est plus qu’intéressante et se montre dispensatrice de satisfactions auditives, non aseptisées et dépourvues de vulgarité. Très différents, Moving Still (2004) pour baryton et quatuor à cordes sur des textes de H. C. Andersen et Concerto Grosso pour quatuor à cordes et ensemble symphonique (1990-2006) narrent la rencontre d’un esprit original et multiple avec son temps. À découvrir donc.
Dacapo 6220548 - 2007 - 67’ - Note 7 Écouter et télécharger
Longtemps l’histoire de la musique a minoré l’importance de créateurs nettement moins médiatisés que les grandes têtes de chapitre. Paul von Klenau (1883-1946) compte parmi les premiers. Danois ayant effectué sa carrière en Allemagne et en Autriche, il adopte les canons esthétiques modernes comme le prouve son Premier Quatuor à cordes en mi mineur (1911) très belle œuvre s’attelant à déstructurer la tonalité. N’oublions pas qu’il fréquenta assidûment Alban Berg et son cercle. Semblent résulter directement de ces relations deux autres quatuors à cordes (1942 et 1943) dans lesquels la tonalité vole en éclats. Néanmoins ses œuvres, jamais enregistrées jusque-là, enrichissent dignement le genre grâce, entre autres, à une excellente lecture du Quatuor à cordes de Sjaelland.
Dacapo 8226075 - 2008 - 70’ - Note 7 Écouter et télécharger
Avec sa Symphonie n° 3, Joonas Kokkonen (1921-1996) confère ses lettres de noblesse à la néo-tonalité ainsi qu’une profondeur frappante à son expressivité et une concision remarquable. L'ultime et Quatrième Symphonie se révèle d’un abord plus aisé, d’un mélodisme plus simple et plus ductile et d’une polyphonie plus gracieuse que la précédente. L’Orchestre symphonique de la Radio finlandaise manie superbement l’élégance et la rudesse. Sakari Oramo dissèque les intentions de Kokkonen avec grande acuité. Quant au violoncelliste Marko Ylönen, il insuffle assez de vie et d’énergie au Concerto de 1969 pour satisfaire un large public.
Ondine ODE10982, 2006, 62’, note 7
Exceptionnelle fut la notoriété d’Oskar Merikanto (1868-1924) dans sa Finlande natale. Nettement plus étendue, longtemps en tout cas, que celle dont jouissait pourtant Jean Sibelius, de trois ans son aîné. À l’inverse de celui de Sibelius, le catalogue de Merikanto se cantonne (et donne toute sa mesure) pour l’essentiel dans le domaine de la miniature lyrique pour piano et dans celui de la chanson romantique. Les Finlandais ont très longtemps raffolé de ses productions. En dépit d’une voix fatiguée et éraillée, le baryton Jorma Hynninen allie sérénité et transport. Il brille par une grande force expressive et un enthousiasme intact. Ilkka Paananen, au piano, nous révèle un accompagnement (quasi partenarial) délicat et soyeux. Dommage qu’encore une fois l’on nous prive d’une (indispensable) traduction française des poèmes retenus.
Ondine ODE11112 - 2007 - 60’ - Note 6
Le succès ne se dément pas pour Per Nørgård unanimement considéré comme « le » grand compositeur danois contemporain. Sa vaste production aborde tous les genres avec une égale aisance. Sa musique souvent traversée de fulgurances, d’éclats en série et de traits géniaux peut également pâtir de faiblesses et de remplissages laborieux. C’est le cas avec cet enregistrement — parfaitement interprété par le Quatuor Kroger dont les débuts publics remontent à l’année 1999 — des Quatuors à cordes n° 7 (1994), n° 8 (1995-97), n° 9 (2001) et n° 10 (2005). Chacun d’eux prouve l’indéniable métier du maître plus que septuagénaire mais traduit cependant une sorte d’auto-complaisance narcissique rendant l’écoute rapidement décevante et lassante.
Dacapo 8226059 - 2007 - 71’ - Note 4 Écouter et télécharger
Tout au long de sa longue et brillante carrière, Veljo Tormis (né en 1930) s’est passionnément investi au profit de la musique chorale de son Estonie natale. Fruit de son immersion dans la culture du chant estonien et du renouveau du folklore national du début du XXe siècle (notamment du regilaul, corpus de chants runiques anciens du pays le plus septentrional des États baltes), Veljo Tormis est également, et de manière concomitante, culturellement et artistiquement façonné par sa fréquentation de la culture russe (études au Conservatoire de Moscou entre autres). Les Holst Singers, solide formation chorale britannique et son conducteur Stephen Layton déclinent avec justesse une série de partitions finement ciselées oscillant entre traditionnel et modernité.
Hyperion CDA67601 - 2007 - 72’ - Note 7 Écouter et télécharger
Sveinbjörn Sveinbjörnsson (1847-1927), Islandais de naissance, musicalement formé à Copenhague puis Leipzig pendant les années 1870, passe la majeure partie de son existence professionnelle à Edimbourg comme compositeur et professeur de piano. Sa musique reflète fidèlement l’art de son maître allemand Carl Reinecke, lui-même fasciné par les esthétiques de Robert Schumann et de Felix Mendelssohn. C’est dire si les deux Trios avec piano, les Pièces lyriques pour violon et piano et la Sonate pour violon proposées ici déclinent de belles mélodies, se complaisent à distiller un lyrisme délicat et adhèrent avec talent mais sans génie aux canons romantiques de l’époque. Les instrumentistes, islandais, superbes et intimistes défendent parfaitement des partitions équilibrées mais dépourvues de rebondissement.
Naxos 8570460 - 2007 - 72’ - Note 6 Écouter et télécharger
L’Age d’Or de la musique danoise (entre 1800 et 1850 environ) compte parmi ses représentants (outre Gade, Hartmann, Kuhlau, Kunzen, Lumbye…) l’excellent mélodiste Niels Peter Jensen (1802-1846), aveugle mais flûtiste virtuose et organiste d’église. Pédagogue, il compta parmi ses élèves le futur maître du romantisme scandinave, J. P. E. Hartmann. Deux instrumentistes danois accomplis, Rune Most à la flûte et Frode Stengaard au piano, jouent avec entrain et doigté deux belles Sonates op. 6 et op. 18 ainsi que deux des trois Fantaisies ou Caprices op. 14. Toutes ces pièces se délectent d’un même élan lyrique et pastoral, chaleureux et flâneur, discipliné et soucieux d’exploiter, sans faire de vagues, une esthétique harmonieuse appréciée de tous en son temps.
Dacapo 8226054 - 2007-2008 - 69’ - Note 6 Écouter et télécharger
Plusieurs œuvres orchestrales de Jean Sibelius reviennent ici à un orchestre des antipodes, le Symphonique de Nouvelle-Zélande, formation confiée pour l’occasion au chef finlandais Pietari Inkinen. Cette collaboration aboutit à un résultat très correct mais cependant pas transcendant. La concurrence discographique, on le sait, s’avère très rude tant en qualité qu’en quantité. Néanmoins Chevauchée nocturne et Lever de soleil op. 55 reçoit une lecture convenable tout comme la musique conçue pour la pièce Kuolema (La Mort) d’où est extraite la très célèbre et incontournable Valse lente. Le prix attractif de ce CD devrait satisfaire ceux qui ne disposent encore d’aucun enregistrement.
Naxos 8570763 - 2007 - 64’ - Note 6 Écouter et télécharger
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