Martha Argerich
Beethoven : Concerto pour piano n°1 - Mozart : Concerto pour piano n°18
Martha Argerich (piano), Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, Seiji Ozawa, Eugen Jochum
BR-Klassik 403571900701 (Abeille). 1983, 1973. 63'
REEDITION
Enregistrements riches de couleurs, orchestre un peu pâle dans le Mozart.

Dialogues avec une magicienne
La rencontre entre Martha Argerich et l'orchestre ne mérite qu'un superlatif : la perfection.
Martha Argerich en concert ! Quelle splendide entrée en matière pour l'Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, qui a décidé, après bien d'autres orchestres, d'éditer ses archives sous son propre label — (BR-Klassik : lire l'article) ! L'affiche, en soi, est alléchante : Martha Argerich en 1973 et 1983, en pleine possession de ses moyens donc, accompagnée par cette magnifique machine orchestrale, grand orchestre allemand parmi les grands orchestres allemands, sous la direction de deux chefs passionnants, avec, en prime, un inédit dans la discographie de la pianiste, le Concerto de Mozart. Le miracle est que le résultat est à la hauteur des espérances...
Nous disposions jusqu'à présent de deux enregistrements officiels du Premier Concerto de Beethoven par Martha Argerich : l'un, en studio, dirigé par Sinopoli (DG) ; l'autre, capté en public en 1978 au Concertgebouw sous la direction de Heinz Wallberg (EMI). On mettra de côté d'autres enregistrements effectués sur le vif, plus ou moins officiels, et dirigés par Abbado, Atzmon et Orizio et, bien sûr, le tout premier, enregistré lorsque Martha Argerich avait huit ans en Argentine et publié notamment sous étiquette Irco.
Or, l'interprétation qu'on découvre aujourd'hui — certains explorateurs la connaissaient certes en DVD Dreamlife —, datée de 1983 et dirigée par Seiji Ozawa, est la plus achevée qu'on connaisse. Les couleurs classiques, aux médiums riches, de l'orchestre, la direction claire d'Ozawa constituent tout d'abord un cadre beethovénien idéal, à la matière à fois nourrie et athlétique, dans lequel l'énergie débordante de la pianiste est mieux canalisée, et donc plus efficace, qu'avec, par exemple, Sinopoli. Il faudrait en effet détailler chaque phrasé de Martha Argerich : dans le premier mouvement, ses traits, pas franchement orthodoxes mais tellement vivants, semblent glisser comme par magie du legato au staccato, avec un abattage convenant parfaitement à ce Concerto écrit par un Beethoven conquérant de moins de trente ans. Le mouvement lent n'est en rien le Largo métaphysique qu'on entend si souvent, mais une promenade poétique, rêveuse (là encore l'orchestre, ses bois notamment, est simplement parfait), émerveillée, allant parfois jusqu'à l'enfantin — peut-être, pour Argerich, un souvenir du concert argentin déjà mentionné, mais certainement, pour nous, une adéquation presque instinctive aux égarements des héros romantiques de Jean-Paul ou E.T.A Hoffmann. En écoutant, pour finir, ce Rondo gentiment rebelle où l'on s'amuse vraiment à suivre les pirouettes fofolles d'une pianiste qui a littéralement dompté le clavier et semble ne plus toucher terre, on comprend mieux qu'aucune trace ne subsiste de Concertos n° 4 ou n° 5 de Beethoven par Argerich : bien plus que le Beethoven héroïque et un rien grognon de la maturité, ce Beethoven virtuose et bravache est pour elle, simplement, comme un frère.
Des concertos de Mozart, Martha Argerich semble encore moins proche que de ceux de Beethoven. Au disque, on lui connaît un Concerto n° 20 avec Rabinovitch (Teldec), et un n° 25 avec Szymon Goldberg issu de la même série de live du Concertgebouw que le Premier de Beethoven cité plus haut (EMI), qui ne sont ni l'un ni l'autre déterminants dans sa discographie. Ce Dix-huitième de 1973, à l'inverse, l'est. Sa publication officielle — il a déjà été publié ici ou là sans autorisation — nous révèle en effet une Martha Argerich d'une densité inaccoutumée. Autant elle survole le piano dans le concerto de Beethoven, autant elle semble avoir trouvé ici un poids, un léger appui sur le fond du clavier, comme un abandon devant la tendresse de cette musique qu'elle refuserait de dominer. Il faut dire que la direction d'Eugen Jochum, vieux sage mais alerte mozartien, incite à la douce nostalgie, à poser les phrases plus qu'à les faire s'envoler.
La rencontre, presque improbable, de ces deux mondes, celui du chef allemand né en 1902, brucknérien devant l'Éternel, et celui de la brillante trentenaire argentine révélée au Concours Chopin de Varsovie, est ainsi un pur miracle de dialogue. Les caresses insistantes du clavier répondent aux couleurs dorées de l'orchestre, comme le pinceau un peu large venant puiser sur une palette subtile. Le mouvement lent est certainement le sommet de ce disque : pas vraiment en apesanteur, car on y marche, pas vraiment terrestre, car on y chante... Ici, ce que Eugen Jochum offre à Martha Argerich, c'est la possibilité d'une respiration, légèrement affolée certes, mais jamais empêchée par l'émotion. Même l'Allegro vivace final gardera une trace de ce voyage entre deux mondes, une pointe de regret à quitter la touche bien rare chez Martha Argerich, et qu'on aimera autant sinon plus que ses trilles et appoggiatures infiniment enjoués. Une merveille.
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