Johann Christian Bach
"La dolce fiamma" : Airs d’opéras oubliés

Classica Répertoire

Par Dominique Fernandez | CLASSICA | LE RÉPERTOIRE DES CD DE A À Z | 3 novembre 2009
 

Johann Christia Bach (1735-1782), Philippe Jaroussky (contre-ténor), Le Cercle de l'Harmonie, Jérémie Rhorer

Virgin Classics 5099969456404 (EMI). 2009. 63'

NOUVEAUTE     STEREO

Enregistrement très clair, excellente aération.

La note de Classica :







Flammes d’aujourd’hui

La voix de Cecilia Bartoli nous a subjugués, celle de Jaroussky nous entrouvre l’univers mystérieux et troublant des castrats.



Il fallait être le onzième et dernier fils de Johann Sebastian Bach pour oser se libérer de la tutelle paternelle, et se permettre cette suprême transgression : passer au catholicisme et écrire des opéras. En terre protestante on était confiné dans la musique religieuse. Les benjamins jouissent d’une liberté beaucoup plus grande que les aînés, et Johann Christian sut profiter de cette chance. Il était parti pour l’Italie, à l’âge de vingt et un ans. Élève du célèbre Padre Martini, celui qui avait guidé à Bologne la main du jeune Mozart, il découvrit le répertoire lyrique alors à la mode : Porpora, Jommelli, Traetta, et écrivit pour les castrats son premier opéra, qui fut représenté à Turin en 1761. D’emblée, un coup de maître, comme en témoignent les divers airs inclus dans le présent disque. Celui où le personnage attend la mort dans son cachot est d’une simplicité touchante.

S’étant transféré ensuite à Londres, Bach y rencontra un des grands castrats, Tenducci, dit "il Senesino" (parce que né à Sienne) et écrivit pour lui les deux admirables rondeaux chantés ici. L’introduction soudaine du forte-piano, dans le premier ("Sentimi, non partir"), produit cet effet magique que Mozart exploitera dans certains de ses airs. À Londres, Bach s’occupa de la famille Mozart, et en particulier du jeune Wolfgang Amadeus, sur lequel il eut une grande influence. Et, en effet, pour caractériser le style de Bach, disons qu’il appartient à la dernière phase du baroque, un style moins âpre, qui renonce à escalader les cimes aiguës de la pure virtuosité, pour s’arrondir en cadences mélodieuses, en douceurs caressantes. Ce glissement vers l’aimable est particulièrement sensible dans la partie orchestrale, aux inflexions déjà mozartiennes.

Un répertoire idéal pour Philippe Jaroussky, qui remet à l’honneur ce compositeur injustement oublié, en choisissant certains des grands airs qu’il écrivit pour des castrats. Aisance, fluidité, continuité d’un souffle qui reprend vigueur au moment où il paraît s’épuiser, charme irrésistible d’une voix qui semble tomber d’un ailleurs étrange : le contre-ténor est au meilleur de lui-même et nous offre ce qui est peut-être son plus beau disque. "Cara, la dolce fiamma" est un exemple parfait de cette vitalité alanguie qui brûle en s’apaisant.

La comparaison de cet enregistrement avec celui de Cecilia Bartoli va relancer la polémique : comme voix de substitution pour les castrats disparus, faut-il préférer un contre-ténor ou une mezzo ? La confrontation de ces deux artistes est passionnante. Il ne s’agit pas de choisir, ni de décider : de toute façon, aucun des deux ne peut remplacer ce qui est définitivement perdu, et dont nous n’avons même pas une idée. Il me semble — mais ce n’est qu’une suggestion timide — que si Cecilia Bartoli a une voix somptueuse, cette voix reste une voix de femme, la voix d’une belle Romaine opulente ; alors que, chez Philippe Jaroussky, on se rapproche davantage de l’ambiguïté qui distinguait les castrats de tous les autres chanteurs. De la première se dégage un sentiment de plénitude, de la seconde l’inquiétude, la peur, le vertige. Avec l’une on est rassuré sur soi-même, avec l’autre on doute de qui on est. À ce niveau d’excellence, le jeu est égal.

 

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