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Erik Satie
« Avant-dernières pensées »

Sélection CD
Au-delà des tubes rebattus d'Erik Satie, Alexandre Tharaud nous dresse un portrait original du compositeur.

PAR Franck Mallet | LE RÉPERTOIRE DES CD DE A À Z | 3 février 2009
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Classica

Alexandre Tharaud, ric Le Sage (piano), Isabelle Faust (violon), Jean Delescluse (tnor), Juliette (chant), David Guerrier (trompette)

Harmonia Mundi 2 CD HMC902017.18. 2008. 2 h 07'

NOUVEAUTE      

Superbe prise de son quilibre, dfinie.

La note de Classica :

L'un des mérites de ces « Avant-dernières pensées » est que la majorité de ses interprètes, en particulier le ténor Jean Delescluse et Alexandre Tharaud, sont depuis longtemps en osmose avec l'œuvre de Satie. Le mérite en revient d'abord à Alexandre Tharaud, qui a finement rassemblé les pièces en deux disques distincts : « Solo » pour le premier, « Duos » pour le deuxième, consacré à la musique de chambre avec plusieurs inédits ou raretés.

Bien sûr, on y retrouve les six célèbres Gnossiennes et la Première Gymnopédie, mais l'interprète n'hésite pas à en renouveler le ton, la saveur. Écoutez la Gnossienne n° 1 : le mouvement est allant, sans précipitation, et lorsque l'accord est répété, la dynamique n'est jamais la même, le rythme est modulé à l'extrême sous les doigts de l'interprète, quitte à mettre l'accent sur une note, et dramatiser un silence en le retenant un peu plus. Du coup, la phrase n'est jamais la même, comme chez tant d'interprètes qui répètent sans comprendre le même accord. D'une tristesse à faire pleurer les pierres, la Gnossienne n° 3 atteint ici un dépouillement, une grandeur aussi bouleversants qu'un Andante chez Schubert. Le pianiste a choisi de séparer les six Gnossiennes par des pièces au ton varié, donnant ainsi un large éventail de la palette du musicien. Des rythmes allègres du Piccadilly, des Pantins dansent, de Gambades et de Valse-ballet, on passe à l'intimité humoristique des Descriptions automatiques, puis aux miniatures allègres et moqueuses des Avant-dernières Pensées ou des Embryons desséchés.

Autre surprise de cet album, les sept pièces du Piège de Méduse jouées pour la première fois sur un piano préparé, telles qu'elles avaient dû l'être, lorsqu'elles furent exécutées lors d'un concert privé chez les parents de Roland-Manuel. Satie, souhaitant illustrer les danses d'un singe garni de paille, avait fait placer des feuilles de papier entre les cordes du piano, précédant ainsi de vingt-cinq ans l'invention « officielle » du piano préparé de John Cage ! D'une éloquence souveraine, l'interprète retrouve dans ces pièces pour piano seul de Satie l'éclat et le sens de la narration qui distinguaient son intégrale du piano de Ravel (Harmonia Mundi). À l'opposé, le pianiste et chef d'orchestre Reinbert de Leeuw avait donné en trois disques (Philips) une vision plus méditative, abstraite et ténébreuse d'Erik Satie qu'il est intéressant de connaître, aux antipodes de celle-ci.

Les « Duos » du second CD ne sont pas moins savoureux. Rejoint par Éric Le Sage pour les pièces à quatre mains (Trois Morceaux en forme de poire et La Belle Excentrique), Alexandre Tharaud en offre une version jubilatoire. On n'avait pas entendu depuis longtemps une telle entente chez deux pianistes pour exprimer le bonheur simple et direct de ces musiques enchantées. Tout est là, dosé à merveille : le panache, la danse, l'ironie, les citations en clins d'oeil et la ritournelle. Si Alexandre Tharaud s'était déjà distingué dans des Schubert à quatre mains avec Zhu Xiao-Mei (pour le même éditeur), il retrouve cette même complicité pour Satie, grâce à Éric Le Sage, véritables funambules exécutant des entrechats sur leur fil. Inséré dans le ballet Relâche, un Entr'acte cinématographique fut réalisé par le jeune René Clair (1924), pour lequel Satie écrivit une partition d'orchestre. Une fois encore, le compositeur se révèle un précurseur, jetant là, quelques décennies plus tôt, les principes de la musique répétitive de Steve Reich et Philip Glass. Transcrite par Darius Milhaud pour piano à quatre mains en 1926, sa course furieuse, débridée et fantaisiste, retrouve avec les deux interprètes sa veine ubuesque et futuriste.

C'est une bonne idée de confier à Juliette quatre mélodies, destinées à l'origine à une chanteuse de caf'conc'. Elle plus convaincante dans le style mi-parlé mi-chanté de Chez le docteur et J'avais un ami, que dans le lyrisme empourpré de Je te veux et de La Diva de l'empire. Daphénéo, les cinq Ludions et Allons-y-chochotte par le ténor Jean Delescluse sont un modèle d'élégance. La voix est claire, souple et naturelle, bien dans l'esprit de son illustre prédécesseur Hugues Cuenod (Nimbus), avec en plus ce sens du phrasé propre à Gérard Souzay : du grand art. Ce large panorama de l'œuvre de Satie ne serait pas complet sans les rares Choses vues à droite et à gauche (sans lunette) pour violon et piano, où l'instrument d'Isabelle Faust sait se faire primesautier dans l'art du contrepoint.

Incompris Satie ? Désormais proche et choyé grâce à Alexandre Tharaud et ses amis, dont on espère qu'ils n'en resteront pas là, tant on aimerait les découvrir dans les Nocturnes, les Ogives, les Danses gothiques, les Sarabandes ou ce chef-d'œuvre absolu qu'est Socrate.

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