Ludwig van Beethoven
Variations Diabelli, op.120 - J. S. BACH : Partita n°4
Le CD du mois
Le piano de Stephen Kovacevich est d'une rare et prodigieuse liberté, loin des diktats actuels que le bon goût impose.
Stephen Kovacevich (piano)
Onyx 4035 (Abeille). 2008. 77'
NOUVEAUTE
Relief, puissance et dynamique du piano.

Plus de quarante ans après sa première lecture des Variations sur un thème de Diabelli de Beethoven (Philips), Stephen Kovacevich nous offre une nouvelle approche tout aussi passionnante de l'œuvre.
L'urgence dont il témoigne et que l'on appréciait déjà dans son intégrale des Sonates pour piano mûrie entre 1991 et 2003 (EMI, note 10) s'avère une fois encore fascinante. La maturation de l'œuvre, l'intelligence du texte fusionnent avec un sens quasi-charnel de la pulsation. On ne sait pas exactement s'il s'agit d'une captation en concert ou bien d'un enregistrement en studio. Mais, dès la première Variation, nous entendons un interprète qui prend tous les risques et nous apprécions d'autant plus quelques imperfections laissées ici et là.
Le son du piano de Kovacevich se caractérise par une prodigieuse liberté si rare aujourd'hui : maîtrise absolue de la dynamique, du toucher, de l'emploi de la pédale, respect scrupuleux des nuances sur lesquelles on glosera par la suite à loisir... Ici, tout semble surgir d'une même forge sans que le calcul intellectuel n'altère la spontanéité des étincelles. Que de nuances, d'expressivité ! Le thème de la Valse que l'on sait si anodin — pour ne pas dire un peu stupide — s'ouvre sur un univers qui devient de plus en plus grave et tragique au fur et à mesure que la tension s'accroît. Le jeu du pianiste se révèle aux antipodes de la quête de perfection d'un Alfred Brendel ou d'un Maurizio Pollini dont les différentes versions des Variations cherchaient une pureté et une grâce (parfois entrevues). Sous les doigts du pianiste américain, la quête de beauté plastique a perdu toute signification car il a choisi de sculpter dans la masse, peu importe le choix du piano, certainement plus neutre ici que dans la plupart des versions entendues. Tout comme chez Richter, Yudina et Backhaus, Stephen Kovacevich concentre le son avec une violence inouïe. Il engage un combat entre l'architecture et la vie intérieure qui bouillonne en chaque Variation.
Les contrastes de dynamiques, de tempos sont extrêmes, poussés jusqu'aux limites physiques de la vélocité et de la force physique. On peut ainsi rêver à la réaction de l'auditoire écoutant le compositeur jouant cette pièce sur un pianoforte porté à la limite de la désintégration ! Quant à l'interprète qui nous occupe, on lui contestera aisément le fait que ses Variations soient moins caractérisées que chez d'autres comme Serkin, Arrau, Lefébure... Elles donnent en effet l'apparence d'un bloc sonore qui se soucie moins de la finesse de la coloration que de l'énergie et du sens de l'interprétation telle que la concevait Beethoven. Le message beethovénien nous apparaît tel que nous l'imaginons, au bord du gouffre. De son côté, l'auditeur est comme envoûté par une conception aussi dévorante de l'espace. Beethoven ne composa « que » trente-trois variations, s'arrêtant faute de temps. Le voyage pourrait se poursuivre presque indéfiniment jusqu'à l'épuisement de l'interprète. Un jeune pianiste pourrait-il atteindre cette violence symphonique, puis une telle ironie dans les Variations 21 et 22 ou bien cette suprême légèreté dans la Fughetta de la Variation 24 sans avoir bien vécu, sans contourner certains détails qui nous apparaissent ici comme des ornements superflus ? Le retour non pas à l'aria initial comme dans les Variations Goldberg de Bach, mais à un hommage à Mozart et Haydn dans l'ultime pièce est d'autant plus touchant. On y perçoit pour la première fois le désabusement qui, peut-être, assaillit Beethoven, s'effrayant d'être allé trop loin dans l'audace...
En complément de ce CD, la Partita en ré majeur de Johann Sebastian Bach est tout aussi intrépide avec ses trilles frémissants d'énergie et, dans son immense Ouverture, le rebond incessant de ses relances. Glenn Gould est surpassé dans sa propre conception et la matière sonore du clavier de Kovacevich apparaît beaucoup plus creusée et riche d'intentions. Curieux toucher, en opposition radicale avec celui des Variations de Beethoven ! L'Allemande évoque le récitatif du ténor d'une cantate. La narration est magnifique et l'on quitte l'esprit du clavecin pour celui du piano. L'impulsion donnée par la Courante est magistrale tout comme le chant exalté dans l'aria qui suit. On pourrait aussi évoquer la manière de capter l'attention en jouant sur les fluctuations des doubles et triples croches de la main droite dans la Sarabande. Cette Partita, la moins connue des six, dévoile la lente et fructueuse assimilation par l'interprète de tous les styles du jeu pianistique.
Un disque magistral.
Les Sonates pour piano de Beethoven chez EMI :
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