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Ecoute en aveugle : Concerto pour violon de Jean Sibelius

Le Concerto pour violon de Sibelius est une des plus belles pages jamais écrites pour l'instrument. Depuis que le compositeur finlandais est sorti du purgatoire, les versions se bousculent. Mais même les plus grands ne sont pas forcément à la hauteur.
Cette écoute en aveugle est commentée par Franck Mallet (FM), Bertrand Dermoncourt (BD) et Philippe Venturini (PV).

PAR Bertrand Dermoncourt | ÉCOUTE EN AVEUGLE | 10 novembre 2010
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Classica

C'est à Philippe Jaroussky, qui fut violoniste avant d'être chanteur, qu'est revenu le choix de l'œuvre de cette écoute comparée, en sa qualité de rédacteur en chef du magazine Classica de novembre 2010.

(I)
(II)

L'ŒUVRE EN BREF



Genèse et création
Willy Burmester (1869-1933), qui avait été violon solo de l'Orchestre philharmonique d'Helsinki, suggéra au compositeur d'écrire un concerto pour violon. Sibelius répondit à cette requête, promettant dédicace et création. Mais au début de l'année 1904, criblé de dettes, il organisa, le 8 février à Helsinki, un concert de ses œuvres au cours duquel le Concerto en ré mineur fut créé par un violoniste de second ordre, Viktor Novacek, qui s'attira les foudres de la critique. Sibelius décida de réviser sa partition et, le 19 octobre 1905, la version "officielle" fut donnée en première audition avec Karl Halir en soliste et Richard Strauss au pupitre du Philharmonique de Berlin. Burmester, déçu d'avoir été oublié par deux fois, refusa toute sa vie de jouer le concerto.

Mouvements et durée
I. Allegro moderato - II. Adagio di molto - III. Allegro ma non tanto.
Environ 30 min.


Les contraintes de l'interprétation
L'œuvre offre une structure "classique" en trois mouvements.
Dans l'Allegro moderato, pas de dialogue, mais un affrontement. Dès qu'il prend la parole, le violon, pour bien marquer son indépendance, laisse l'orchestre à l'arrière-plan.
L'Adagio di molto en si bémol est baigné d'une atmosphère plus méditerranéenne, où orchestre et soliste acceptent de dialoguer.
Le finale en ré majeur, dans lequel un musicologue anglais voyait une "polonaise pour ours polaires", est marqué par un ostinato martelé par les cordes graves et les timbales. Toute l'étendue et les possibilités du violon y sont exploitées.





LE BILAN



1 Lin / Salonen
Sony 5081912
(1987)



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Disponible en qualité CD (LossLess)

Miraculeuse dès la première note, cette version réunit tous les suffrages. Pas moins.



2 Oïstrakh / Rojdestvenski
Melodiya 74321 34178 2
(1965)


Indisponible en numérique

Oïstrakh est impressionnant, bouleversant. Bref, irrésistible.



3 Ferras / Karajan
DG 469 202-2
(1965)



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Disponible en qualité CD (LossLess)

Le violon de Christian Ferras est merveilleux de pureté, de lumière romantique. Et Karajan est au sommet.



4 Kuusisto / Segerstam
Ondine ODE 878-2
(1996)



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Disponible en qualité CD (LossLess)
au prix du format standard MP3

Un violon à la ligne mélodique infinie qui effleure le mystère. Il manque juste un peu d'intensité.



5 Repin / Krivine
Erato 0927-49553-2
(1996)


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Disponible en qualité CD (LossLess)

Repin sait être pudique, dense : du grand style, surtout dans le premier mouvement.



6 Hahn / Salonen
DG 477 734-6
(1983)


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Disponible en qualité CD (LossLess)

Rigoureux ou superficiel ? L'écoute a donné lieu à débat... pour pencher vers le second terme.



7 Kennedy / Rattle
EMI 5 45592 2
(1986)


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Disponible en qualité CD (LossLess)

De l'émotion, de l'audace pour l'un, des effets inutiles à foison pour d'autres.



8 Mutter / Previn
DG 447 895-2
(2000)



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Disponible en qualité CD (LossLess)

Mutter n'en finit pas de se regarder jouer, de s'admirer. C'est ce qu'on appelle de la vulgarité.

Etrange destin que celui de l'unique concerto de Jean Sibelius ! Une première version de l'œuvre, créée en 1904, fut éreintée. Le compositeur présenta un an et demi plus tard une partition révisée, qui depuis s'est imposée. Mais lentement. Le premier enregistrement ne fut réalisé que bien des années plus tard, en 1935... C'est dans les années 1960 que le Concerto, op. 47 est enfin devenu une pièce majeure du répertoire, tout en restant bien à part, à cheval entre le romantisme et la modernité. Aujourd'hui, tout le monde veut l'enregistrer : nous en avons ainsi dénombré près de cent versions différentes !

Les historiques

À tout seigneur tout honneur, c'est Jascha Heifetz, accompagné par Thomas Beecham, qui réalisa le premier enregistrement discographique (EMI). On peut détester ou adorer cette "performance" du grand violoniste, réitérée en 1951 puis 1954 (RCA). Henryk Szeryng fut également récidiviste (1951, 1965, 1978), mais il ne s'imposa pas, contrairement à Ginette Neveu, dont le disque de 1945 (EMI, et de nombreux autres repiquages) n'a jamais cessé d'être une référence. Deux autres pionniers oubliés, Georg Kulenkampff et Anja Ignatius (les deux captés en 1943), nous reviendront sans doute un jour. Parmi ces versions "historiques", il faudrait également connaître les prestations brillantes de Ivry Gitlis (Vox 1957, de préférence à Doron 1978), celle, perfectible mais très sensible, de Yehudi Menuhin (EMI, 1955) et la lumière incomparable de Ida Haendel, qui a laissé de nombreux témoignages des années 1950 à 90 (notamment chez EMI).

Les Russes, quant à eux, proposent un Sibelius différent, volontiers passionné : on citera notamment Julian Sitkovetski, Michael Vaiman, et bien sûr David Oïstrakh (1954 à deux reprises, 1959, 1965 et 1966). Le "roi David", c'est l'intensité du chant, un archet d'une incomparable fermeté, une sonorité vibrante, sans égale. Des cinq versions, celle enregistrée avec le Grand Orchestre symphonique de la Radio d'URSS et Guennadi Rojdestvenski (Melodiya) s'impose comme "la" grande version historique à connaître : nous la gardons bien évidemment pour notre écoute en aveugle. Regrettons, pour conclure sur les "anciens", l'absence de versions signées Mischa Elman, Arthur Grumiaux, Leonid Kogan, Nathan Milstein ou encore Joseph Szigeti...

Les stars

Après ces pionniers, tout le monde a donné "son" Concerto de Sibelius, notamment Isaac Stern (Sony), Zino Francescatti (Sony) ou Itzhak Perlman (RCA puis EMI) : autant de versions virtuoses mais sans profondeur. Plus exhibitionnistes encore, Joshua Bell (Sony) et Maxim Vengerov (Teldec) sont à écarter sans regret. Dans un genre très dramatique, nous préférons deux autres versions qui nous semblent plus intéressantes : Anne-Sophie Mutter (DG) et Nigel Kennedy (EMI), reconnues pour leur lyrisme incandescent, un élan irrésistible... ou énervant ! L'écoute tranchera.

De nombreuses stars restent en deçà des défis de cette partition difficile. Gidon Kremer (RCA puis EMI), Kyung-Wha Chung (Decca), Shlomo Mintz (DG), Thomas Zehetmair (Teldec) ou Viktoria Mullova (Philips) pèchent par froideur ou dureté. Rayonnants, Gil Shaham (DG), Sergeï Khachatryan (Naive), Pierre Amoyal (Erato), Julian Rachlin (Sony) et Salvatore Accardo (Philips) sont dévalorisés par un accompagnement pataud ou en retrait. Ce n'est bien sûr pas le cas de Christian Ferras (DG, 1965), avec le Karajan des grandes années berlinoises : il est sans hésiter parmi nos "finalistes".

Et la plus jeune génération ? Elle est très bien représentée : tous les grands espoirs du moment (ou presque : manque à l'appel une Julia Fischer) se sont mesurés à Sibelius. Midori (Sony), Sarah Chang (EMI), Boris Belkin (Decca), Ilya Gringolts (DG), Leila Josefowicz (Philips), Marie Scheublé (Arion), Akiko Suwanai (Philips), Katrin Scholz (Berlin), Vilde Frang (EMI) ou Lisa Batiashvili (Sony) retombent, à des degrés certes divers, dans les erreurs de leurs aînés. La concentration d'Hilary Hahn (DG), l'autorité de Vadim Repin (Erato) nous ont impressionnés. Ils se retrouveront parmi les "huit".

Les "spécialistes"

Depuis les années 1970, de nombreux disques prétendent combler les amateurs de Sibelius, avec un soliste "spécialiste" et un chef ad hoc, souvent finlandais. Mais Miriam Fried/Okko Kamu (Finlandia), Joseph Swensen/Jukka-Pekka Saraste (RCA), Silvia Marcovici/Neeme Järvi (Bis), Dylana Jenson/Eugene Ormandy (RCA), Christian Tetzlaff/Thomas Dausgaard (Virgin) ne peuvent servir de grande référence. La version Leonidas Kavakos/Osmo Vänskä (Bis) reste passionnante car elle présente les deux versions (1904 et 1905) du Concerto. Celle de Frank Peter Zimmermann et John Storgards (Ondine, une première version du violoniste chez EMI était bien plus plate), "Choc" le mois dernier, aurait pu être retenue. Mais nous avons préféré proposer deux enregistrements d'une grande pureté stylistique, ceux de Pekka Kuusisto/Leif Segerstam (Ondine, 1996) et de Cho-Liang Lin/Esa-Pekka Salonen (Sony, 1987).



LES HUIT VERSIONS RETENUES

La version Mutter/Previn est d'emblée violemment rejetée par tous les protagonistes. "Trafiquée" pour BD, "laborieuse et vulgaire" (FM), "artificielle" (PV) : autant de qualificatifs très négatifs. La violoniste allemande a les moyens de ses idées, mais celles-ci sont trop nombreuses et la multiplication des intentions ne fait pas une interprétation cohérente. Ce disque, qui possède de nombreux supporters (notamment à Classica : Xavier Rey et Éric Taver !), nous a laissés de marbre, d'autant que l'accompagnement nous est apparu comme le plus épais de la confrontation. À réécouter, dans d'autres dispositions.

PV et FM n'ont pas plus aimé, pour des raisons similaires, la version Kennedy/Rattle. Pour PV, "le violoniste force constamment le trait sans raison" dans une interprétation qui "déborde d'effets inutiles". FM ajoute que "ce n'est pas toujours très propre" et que l'orchestre de Birmingham "sonne bien mal, avec des cordes laides, des vents poussifs et des cuivres braillards". BD sera le seul à défendre cette version, selon lui "engagée", "sur le fil", et finalement "émouvante" malgré ses excès.

Changement de décor avec Hahn/Salonen, qui nous divisent à nouveau. Cette fois, FM est enthousiaste, notamment dans le premier mouvement. Il aime "l'espace sonore, la finesse et l'expressivité" de l'orchestre, le sérieux de la soliste, sa "justesse absolue", sa "saine virtuosité" dans le finale. BD est un peu déçu au fil de l'écoute par cette version "euphonique" mais "trop sage, métrique", manquant selon lui de "couleurs et de variété". PV est plus radical : "Ces artistes n'ont rien à dire !" clame-t-il dès le premier mouvement. Le finale, aux "fins de phrases négligées", est par ailleurs jugé "purement démons-
tratif
" par BD et PV. Alors, rigoureux ou superficiel ? Dur de conclure à propos d'un disque... si controversé.

Les versions suivantes ont été tout aussi discutées mais constamment appréciées, et ainsi difficiles à départager. Vadim Repin et Emmanuel Krivine sont très appréciés par BD dans le premier mouve-
ment : "Voilà du grand style, l'évidence même !" Il apprécie particulièrement le "chant pudique, lyrique et dense" de Repin, "bien projeté" et magnifié par une prise son "idéalement équilibrée". PV partage son avis, en soulignant le climat "juste", les "grands horizons désolés" ouverts par Repin et Krivine. Malheureuse-
ment, cette "maîtrise impressionnante" (FM), "distante mais éloquente" (PV), se mue en "indifférence" (FM) dans les deux derniers mouvements, moins appréciés. Néanmoins, une belle référence moderne.

Sans les réserves assez fortes de FM, Kuusisto/Segerstam auraient pu figurer plus haut encore dans le classement. Il est vrai que cette version se situe très à part dans la discographie. Ici, on touche "le mystère, l'ambiguïté, les demi-teintes" (PV). La sonorité du violon est "pure, claire" et en même temps "très nourrie" pour BD, qui apprécie également "la tenue de la ligne mélodique", qui lui semble "infinie". Le second mouvement, "doucement lyrique" (BD), et le finale, "magistralement phrasé" (PV), finissent de convaincre les deux auditeurs, également impressionnés par la fusion du soliste dans l'orchestre de Segerstam. Le hic pour FM ? Un manque cruel d'"intensité". Résultat ? "Ennuyeux, appliqué." À vous de tenter l'expérience et de juger.

Ferras et Karajan, bien identifiés, occupent eux aussi une place à part dans cette discographie décidément très riche. Avec "un violoniste lové dans l'orchestre", une direction "d'une grandeur unique" (BD), un "orchestre puissant, aux réserves infinies", cette version est la plus romantique de toutes. PV admire sa "beauté apollinienne", un violon "merveilleux de ton, de pureté, de lumière". FM trouve tout de même ces belles atmosphères "un peu hors sujet" et "plus proches de Brahms ou Bruch" que de Sibelius.

David Oïstrakh est encore plus impressionnant. "Pugnace, intense, irrésistible" pour PV, "d'un lyrisme très concentré, rapsodique", selon BD. Tout simplement "bouleversant" (FM). D'un tempo très vif, cette interprétation emporte tout sur son passage et dégage un sentiment de "mélancolie" ({PV) très... "{russe" (FM}}) ! L'orchestre de Rojdestvenski assume lui aussi cette subjectivité, la prise de son est âgée mais digne. "Comment résister ?" conclut dès lors PV. Effectivement...

Ce sont finalement Cho-Liang Lin et Esa-Pekka Salonen qui s'imposent comme la grande référence moderne de l'œuvre. "Miraculeuse" dès la première note pour BD, cette version réunit tous les suffrages et toutes les qualités. Jusqu'aux plus contradictoires. Elle est à la fois "claire et engagée" (BD), "sobre et brillante" (PV), "sophistiquée et évidente" (FM). La maîtrise de la technique et des sonorités est éblouissante mais ne tourne jamais à la démonstration. "Poétique, engagé", toujours "fin et racé", le violoniste américain suscite une admiration sans réserve. Esa-Pekka Salonen également. Pour la première des quatre versions qu'il a enregistrées, le chef finlandais est particulièrement convaincant, préservant tous les mystères de l'œuvre sans rien cacher de sa riche orchestration. Dire beaucoup sans se livrer jamais complètement, n'est-ce pas justement le secret des grands artistes ?

Bertrand Dermoncourt



Un grand merci à David Blecher et à l'équipe de Présence Audio Conseil, 10 rue des Filles-du-Calvaire, Paris-3e, qui nous ont accueillis.

Votre avis

Note des internautes : 01234

Publié par mikelee (2 messages) il y a environ 1 an
01234 Et Marina CHICHE , l'étoile montante de la sensibilité française ??

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