La tristesse du monde
Insoumis aux lois communes du commerce mais virtuose du marketing, Bernard Coutaz avait toujours une stratégie d’avance sur les autres
Il exerçait avec fierté ses métiers d’éditeur et de distributeur de disques ; Bernard Coutaz, le PDG d’Harmonia Mundi, nous a quittés le 26 février à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Ce n’était pas un homme docile, mais son impertinence mêlée de lucidité, son indépendance farouche et ses talents de chef d’entreprise se confondent avec la réussite de son label. Toutes ses qualités font aussi de lui un modèle pour les producteurs en herbe.
Bernard Coutaz avait fondé Harmonia Mundi en 1958, riche d’une première expérience de journaliste et d’écrivain dans la mouvance de la gauche catholique. Installée à Saint-Michel-de-Provence puis à Arles, la firme s’est imposée en misant sur des répertoires réputés invendables : on ne trouvera pas d’opéra italien dans cette « harmonie du monde », mais une histoire de l’orgue, de la musique contemporaine et puis, surtout, de la musique ancienne après la rencontre déterminante avec le contre-ténor Alfred Deller en 1968. Aujourd’hui encore, Harmonia Mundi doit son excellente image de marque à ses nombreuses réussites dans les enregistrements d’oeuvres sur instruments anciens. Le parcours du label a d’ailleurs suivi celui du mouvement « baroque », jusque dans son exploration récente du répertoire romantique.
Insoumis aux lois communes du commerce mais virtuose du marketing, Bernard Coutaz avait toujours une stratégie d’avance sur les autres. Pourfendeur du CD à ses débuts, il fut le premier à lancer une série économique sur ce support. Grand critique d’Internet, il négociait avec iTunes et investissait dans un site haut de gamme. À sa manière, c’était un visionnaire, jaloux de sa réussite. Il fallait voir le plaisir avec lequel ce patron pas comme les autres racontait le pèlerinage à Arles de toutes les « majors » du disque, venues lui proposer de racheter Harmonia Mundi. Mais revendre pour voir ensuite son petit empire disparaître n’aurait pas eu de sens pour lui. De son vivant, Bernard Coutaz avait réglé sa succession.
Sa seconde épouse, Eva, lui succède au titre de PDG pour diriger une multinationale au chiffre d’affaires de 46 millions d’euros en 2009 (avec un résultat net de plus d’un million, beau ratio en temps de crise !), riche aussi de six filiales (Allemagne, Benelux, Espagne, États-Unis, Royaume-Uni et Suisse), de 200 salariés et d’un réseau de 43 boutiques en France. La dernière pirouette d’« Harmonia Coutaz » est peu connue mais mérite qu’on la médite : 40 % du chiffre d’affaires actuel de la maison de disques provient d’une diversification réussie dans la distribution… de livres ! La librairie, avenir des producteurs de musique ?
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