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Monsieur Debussy antidilettante

À propos du "Songe musical, Claude Debussy" (Gallimard), de Jean-Yves Tadié

PAR Sylvain Fort | Allegro ma non troppo | 11 février 2009
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Est paru récemment un livre attestant – c’est toujours salutaire – qu’écrire sur la musique est en soi un genre littéraire.

Ce genre – cet art ? – requiert toute la sensibilité musicale possible, mais surtout une plume, disons, sismographique, apte à rendre les variations nerveuses suscitées par l’audition musicale.

Davantage : il requiert la capacité à percevoir et exposer l’humeur du temps où cette musique est née, l’humeur, en ce temps, de son compositeur, et, au cœur de cette distance historique, capter ce qui, dans cette musique, s’adresse encore à nous.

Tout cela se trouve, à un haut degré, dans Le Songe musical, Claude Debussy, de Jean-Yves Tadié, chez Gallimard.

Il n’est pas indifférent que cet ouvrage paraisse dans la collection « L’Un et l’Autre » : parlant de tel écrivain, tel artiste, les auteurs sont priés de parler aussi d’eux-mêmes, de ce qui, dans leur histoire personnelle, les rapproche de la figure dont ils dressent le portrait.

Certains, dans cette collection, en profitent pour parler surtout d’eux-mêmes, pour régler des comptes absurdes, ou pour ne parler de rien du tout, et flotter dans des fictions vagues.

Jean-Yves Tadié parle de lui avec pudeur, et chaque notation personnelle touche au plus juste, mentionnant des liens de hasard avec Debussy, des traces retrouvées, et s’accompagnant presque toujours dans ces aveux de soi d’un médiateur, Marcel Proust.

Se tisse insensiblement un entrelacs, dialogue continu entre Debussy, Proust, et l’auteur revoyant sa propre vie, son enfance surtout – sa grand-mère roumaine, ou son grand-père qui eut, coïncidence, Adrien Proust dans son jury de thèse, ses parents mélomanes n’aimant pas les voix…

L’érudition ne vient pas écraser tout cela : le savoir de Tadié est si décanté, si quintessencié, qu’il irrigue le propos sans le boursoufler. Fargue, Valéry, Wagner, Jankélévitch passent comme des voix familières, le cinéma n’est pas absent de ces références.

Et puis, Tadié préfère sans cesse la question ouverte, l’interrogation sur la création, les relations entre poésie et musique, le sens du développement musical, sur l’émotion, sur le secret et le mystère, plutôt que les excavations de correspondances, thèses, sommes et bibliographies.

Qui a lu la biographie de Proust de Jean-Yves Tadié et les très savantes notes qui rendent si volumineuse son édition dans la Pléiade d’À la Recherche du temps perdu sait bien que l’auteur est un universitaire de haute école. Mais l’on ne passe pas pour rien sa vie avec Proust : on sait les hiérarchies de l’esprit et de la sensibilité, où l’érudition occupe une place utile, utilitaire, souvent secondaire.

Les questions, plus d’une fois, restent ouvertes, en suspens. Elles n’admettent de réponse que toute personnelle. Et l’on perçoit comme une joie à s’interroger ainsi, fût-ce sans pouvoir répondre, comme un plaisir de l’indéfini, du jeu infini des sensations et des idées.

Bien des intellectuels – Tadié en est un, ne fût-ce que socio-professionnellement – rechignent à exposer aux lecteurs leur sensibilité. Et souvent, cette sensibilité, lorsqu’elle se risque, apparaît comme desséchée par les méthodes académiques, voire arriérée comme un enfant qu’on aurait délaissé, lui préférant des occupations plus sérieuses (la glose, la bibliographie, la leçon).

Tout au contraire, ici, la sensibilité est mûre, mais libre encore : elle se nourrit, discrètement, d’une passion, d’un amour, d’une fascination ardente pour le mystère de la création debussyste, d’une curiosité inépuisée des rapports de sensibilité entre Debussy et Proust, une quête inachevée de sens et de sensations, d’un questionnement sur l’art.

Aucun lyrisme ici, mais un cheminement sobre et profond dans la recherche des harmonies secrètes du monde et des êtres, de la mémoire et du temps qui passe.

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