Avignon 2009
Babel à Boulbon

Par Laurence Liban | L'EXPRESS | THÉÂTRE | 3 juillet 2009
 

À Avignon, à la Carrière de Boulbon, Amos Gitaï adapte La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, spectacle qui sera représenté du 7 au 13 juillet. Une distribution internationale et une Jeanne Moreau narratrice rejouent l’épisode de la conquête romaine en Judée. Reportage.


Il est 21 heures tapantes lorsque le taxi repart vers Avignon, nous laissant, dans la solitude d’un soir chaud et parfumé, à l’orée de la carrière de Boulbon [ci-dessus]. C’est là que le réalisateur israélien Amos Gitaï et son équipe répètent pour la première fois La Guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres, d’après l’œuvre de Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs. De la falaise de craie à demi-dévorée par l’ombre s’élève une mélopée singulière, écho lointain à celles que fit résonner Peter Brook dans le Mahabharata. Au loin, un lapin file, agile. Lieux déserts tellement habités.

D’emblée, Christine Chalas, l’assistante du réalisateur, annonce que Jeanne Moreau, la narratrice du spectacle, ne viendra pas ce soir. Dommage. La veille, dans le mistral qui fouettait durement, elle était présente au rendez-vous qui réunissait les différents éléments de la troupe : cinq Israéliens, un Américain, un Palestinien et quatre Français. Tant de langues à entendre, à se mêler, à se répondre... Assis en bas des gradins, micro en main, Amos Gitaï est entouré d’une dizaine de personnes, dont sa conseillère artistique, Chloé Obolensky. Certains, comme l’acteur Eric Elmosnino, portent des châles aux couleurs éteintes, préfiguration des costumes à venir. La scène évoque quelque conjuration autour d’un chef aux cheveux noirs et bouclés.

Gradins dans la carrière


AVIGNON 2009
63e édition
Insoutenable gravité


Du texte, du texte, du texte. La 63e édition du Festival d’Avignon a résolument remis la parole écrite au centre du jeu, avec mises en scène fleuves et hauts personnages. Il y aura même un Victor Hugo, ce qui n’était pas arrivé depuis belle lurette ! Et qui dit texte, dit comédien, ce qui réjouit le cœur s’il est vrai que le théâtre, dans sa pureté originelle, c’est quelqu’un qui parle à quelqu’un qui écoute.

Jeanne Moreau, Eric Elmosnino, Mireille Perrier, Jacques Bonnaffé, Cécile Garcia-Vogel, Clotilde Hesme, des Allemands, des Néerlandais, des Polonais, des Québécois, des Africains… Plus que jamais, Avignon, c’est Babel, la rencontre et le bonheur de la rencontre. Pourtant – qu’on nous permette de nous en amuser – Hortense Archambault et Vincent Baudriller, les patrons des lieux, n’utilisent que les mots massacre, guerre ou torture dans leur présentation de la manifestation. Comme s’ils craignaient le reproche d’insoutenable légèreté de l’être festivalier. Au contraire, ils veulent un festival citoyen, concerné, témoin de son temps. Qu’il le soit est la moindre des choses. Mais n’est-il pas temps de réhabiliter le principe de plaisir ?


Devant eux, terreuse et caillouteuse, la piste est habitée par trois hautes tours en échafaudages métalliques. Ce sont les fortifications d’où tomberont le feu et l’huile bouillante, qu’attaqueront de redoutables béliers et où mourront femmes, enfants et guerriers. Au milieu de ces géants de métal, émouvante dans sa fragilité, une petite table est installée sur une estrade à peine surélevée. C’est là qu’hier Jeanne Moreau, robe et manteau de soie bleu ciel, a lancé les premières paroles de l’historien Flavius Josèphe. Ce soir, elle est remplacée, en toute modestie, par la dramaturge de Gitaï, Marie-José Sanselme, laquelle ne se prive pas de brocarder gentiment « l’immense talent » de cette nouvelle Jeanne.

« Lorsqu’on annonça à Néron les revers subis par les Romains en Judée, il fut envahi d’appréhension. À qui confier l’Orient ébranlé ? » Ainsi commence l’extraordinaire récit-reportage de Josèphe, qui raconte l’insurrection des Juifs contre les Romains, en l’année 66 de notre ère. Juif lui-même et devenu romain à cause de la guerre, Josèphe était le scribe des vainqueurs. Un moyen de consigner, aussi, l’histoire du peuple juif.

Enfin, les premiers projecteurs sont allumés et les micros au point. « Il est 21 h 45. Le public attend aux barrières depuis un quart d’heure déjà », anticipe Gitaï en anglais. Soudain, le percussionniste Shahar Even Tur grimpe l’escalier d’une des tours de métal et commence un formidable solo sur les marches et les montants de l’édifice. Les sons cognent la roche claire, rebondissent, retombent et repartent encore, secs et meurtriers comme des rafales de mitraillette, frappés tellement fort que le musicien a déjà cassé deux jeux de baguettes. Puis le solo prend fin comme cesse une escarmouche nourrie dans une campagne en guerre. Le moment est venu pour les deux acteurs jouant Titus de gagner leurs places au premier étage de deux des tours disposées face aux gradins. L’Américain Jerome Koenig, ancien acteur de John Cassavetes, commence en anglais, l’Israélien Gérard Benhamou reprend le même texte en français. Tel est le système imaginé pour la représentation. Deux jeunes femmes, Mireille Perrier la Française et Tamar Capsuto l’Israélienne, joueront le peuple. Deux jeunes hommes, Eric Elmosnino et Shredy Jabarin, incarneront les rebelles sous le nom d’Eléazar.

« Un, deux, trois. Go ! » lance le metteur en scène. Gérard Benhamou part bille en tête dans le récit de la prise de Yodfad, ville de Galilée, et de la résistance acharnée des assiégés. Le ton est de circonstance, véhément et épouvanté. Gitaï l’arrête : « Moins dramatique. Tu n’en as rien à foutre de tous ces juifs qui foutent le bordel ! » s’amuse-t-il. Et le Titus francophone de reprendre sur le ton neutre du reportage : « Les citernes seront bientôt épuisées, la ville sera forcée de se rendre. Mais les habitants trempent des vêtements dans l’eau et les pendent aux créneaux. À ce spectacle, la stupeur s’empare de nos hommes. Les juifs dépensent des quantités d’eau pour se moquer d’eux, alors qu’ils sont censés ne rien avoir à boire. »


Et Gitaï mène son monde à la baguette de son humour. Un humour coupant qui fait mouche dans le rire franc ou le rire jaune. Sous ses airs de nounours, l’homme est pattes de fer dans gants de velours. Il exige attention, silence et concentration. Pas de bavardages autour de lui, un minimum de mouvement. Pas assez rapide, un technicien en fait les frais : « Eh ! Tu dors ? Reste en alerte. Je ne vais pas réveiller tout le monde chaque fois que j’ai besoin de toi ! » À un autre : « Tu m’écoutes ? C’est bien, parce que, d’habitude, les gens du son n’écoutent pas. Ils regardent les lumières. »
Il faut dire que cette première répétition intervient à quinze jours de la générale. On n’est pas dans l’urgence mais le temps est compté. Chaque comédien a travaillé son texte au cordeau. Mais affronter l’immense falaise incurvée et apprivoiser sa noble élévation nécessite la détermination et la ruse du guerrier. Pour cela, les musiciens sont là, charmeurs de serpent aux mains nues. Gitaï consacre au son une attention presque amoureuse. Face à la pureté de la carrière, qui lui évoque les ruines de Massada, la forteresse juive, il rêve à une musique sans apprêt. Alors que le percussionniste tire d’une timbale des sons dignes d’un orchestre symphonique, Gitaï quitte son siège, lui qui est resté assis tout le temps de la répétition, et se coule dans la pénombre. Le voici qui revient avec une baguette de fer, qu’il heurte contre un gros rocher. Puis c’est un morceau de bois qu’il frotte à même le sol.

Les sons se suivent, mats, brillants, longs, étouffés. C’est dans cette voie qu’il faut chercher. Puis c’est au tour du violoniste Alexey Kotchetkov, du conservatoire de musique de Tel-Aviv. Davantage ceci, moins cela. Pas comme ci, pas comme ça. Par les mots, Gitaï semble créer les notes que produit l’instrumentiste. Staccato, no. Glissando, si. Ma non troppo. Plus tard, sous le regard discret des étoiles, les musiciens joueront leur partition rauque, tendue, maintenant l’émotion à distance pour susciter une image mentale aux couleurs sourdes et fortes.


Dansent les fantômes et court le lichen

Mais la nuit s’avance et le froid monte, raréfiant les moustiques. Les éclairagistes, emmenés par Jean Kalman, mystérieux dans un long manteau noir, peaufinent les lumières, transformant le lieu en espace de beauté ou d’effroi, faisant danser des fantômes et courir le lichen. Et les langues se faufilent, mystérieuses, séduisantes : l’hébreu qui râpe le palais, le français qui déroule ses méandres, l’arabe qui exalte sa beauté furibonde, l’anglais qui invite Shakespeare... Babel est dans la carrière et c’est somptueux. Mais l’heure n’est pas à la contemplation des beautés supérieures.

« Un, deux, trois. Go ! » Mireille Perrier et Tamar Capsuto s’élancent dans l’arène. Jambes nues, bras nus. Fines, frêles. La force sombre de leurs voix surprend. Dans les tours, les deux Titus somnolent plus ou moins en attendant leur heure. Des ombres glissent, s’éclipsent, reviennent avec des gobelets de café fumant. Il est minuit largement passé. Est-ce le fumet de la boisson magique ? Amos Gitaï propose une première pause. Pour lui et les siens, la nuit est encore jeune. La Guerre des Juifs ne fait que commencer.

 



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