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Lagrène et Dutronc
Comme deux manouches avec guitare

Cela n'a pas été facile, mais on y est arrivé : réunir Biréli Lagrène et Thomas Dutronc — deux univers aux antipodes mais animés par une même passion pour le jazz gitan et la chanson — qui se sont rencontrés lors d'un concert privé pour L'Express, pour fêter le centenaire de la naissance de Django Reinhardt, le père du jazz manouche. Ils ont joué ensemble il y a neuf ans, L'Express célèbre leurs retrouvailles.

PAR Paola Genone | SUR SCÈNE | 14 janvier 2010
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L'Express

Thomas Dutronc — jean blanc, baskets, guitare sous le bras — arrive essoufflé, ému de retrouver Biréli Lagrène, qui, égal à lui-même, se fait attendre. Il débarque enfin en annonçant qu'il a oublié sa guitare : " Mais un confrère va m'en apporter une..." Biréli et Thomas, c'est la rencontre entre deux mondes aux antipodes. L'un, fils de, a fait ses classes auprès de l'autre, enfant des caravanes. Mais, à les voir glousser, on sent que ces deux-là sont "copains d'abord".

Biréli Lagrène et Thomas Dutronc lors d'un concert privé pour L'Express.
Voir la vidéo de leur formidable duo improvisé à L'Express




BIRÉLI LAGRÈNE




1966 : Naissance à Soufflenheim (Alsace)
1980 : Enregistre Routes to Django. Tournée avec Stéphane Grappelli.
1986-1993 : Tournée avec Paco de Lucia et Al Di Meola. Enregistre Viaggio avec Richard Galliano.
2001 : Son disque Gipsy Project s’écoule à 22 000 exemplaires.

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Disponible en qualité CD (LossLess)

2007-2009 : Se produit avec John McLaughlin. Enregistre plusieurs albums, parmi lesquels Move et Summertime, avec le guitariste Sylvain Luc.

  
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THOMAS DUTRONC




1973 : Naissance à Paris
1995 : Collabore avec son père sur l’album Brèves Rencontres.
2001 : Ecrit Mademoiselle pour Henri Salvador.

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Intègre le groupe de Biréli Lagrène, Gipsy Project.

2002 : Crée l’AJT Guitar Trio.
2009 : Comme un manouche sans guitare est sacrée meilleure chanson originale aux Victoires de la musique.

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Django Reinhardt est né dans une roulotte, bercé par le son des guitares. Quels sont vos premiers souvenirs musicaux ?
Thomas Dutronc : Quand j'ai eu l'âge de m'intéresser à la musique, mon père ne chantait déjà plus. Ses guitares gisaient dans un couloir. À 17 ans, j'ai découvert Django Reinhardt et le ciel m'est tombé sur la tête. Je me suis mis à repiquer tous ses solos. Je rêvais d'une vie itinérante : je l'ai vécue, à ma façon... parisienne. Je me baladais de soirée en soirée avec ma guitare et je picolais.
Biréli Lagrène : J'ai grandi dans une maison, à Soufflenheim, en Alsace, jusqu'à l'âge de 4 ans. Puis, un jour, mon père a décidé d'acheter des roulottes pour toute la famille. Il nous a emmenés sur un terrain vague et a lancé : " On est manouches. C'est ici qu'on habite maintenant." Je détestais ça ! Alors je passais mon temps sous une table avec une guitare : j'ai appris à en jouer en la couchant par terre, car j'étais trop petit pour la tenir dans mes bras.

Etre ou ne pas être manouche... ?
B. L. : C'est à la fois un univers musical et un style de vie faits d'ambiances tantôt festives, tantôt déchirantes. Mais il y a beaucoup de musiciens, comme Thomas, qui n'ont pas vécu dans ce monde et qui se le sont approprié. Ils font partie de la famille. Sauf qu'ils n'ont jamais été victime du racisme et ils ont moins de difficulté à se fondre dans d'autres genres. Je déteste être confiné dans la case "musicien manouche".
T. D. : J'ai souffert de ne pas être manouche, de ne pas avoir cette tradition. Moi, j'ai appris sur le tas. À 18 ans, un copain m'a conseillé de faire un tour à la Chope des puces, un petit café de Clignancourt où se réunissent les jazzmen manouches. J'ai eu l'impression de débarquer dans un film des années 1930 : dans un coin, un vieux mec jouait en buvant du whisky, un jeune improvisait sur une guitare rafistolée... Ils avaient leurs codes : ils portaient des moustaches à la Django, parlaient en langue manouche, s'appelaient "cousin"... J'ai appris à jouer grâce à eux.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?
B. L. : C'était à Paris, il y a plus de dix ans. Je ne savais pas que Thomas jouait. Pour moi, il était le fils de Jacques Dutronc. J'ai fini par l'écouter : il était très doué et très timide. On est devenus potes. Je lui ai proposé d'intégrer mon groupe, Gipsy Project. Il a commencé par assurer la rythmique. Il avait du mal à se lancer comme soliste. Pourtant Thomas connaît chaque note des solos de Django, ce qui est très rare. On a joué ensemble un an et demi et il a pris son envol.
T. D. : La première fois qu'on m'a forcé à jouer avec Biréli, c'était en Corse. J'avais 23 ans. J'étais encore nul à la gratte, pas bien dans ma peau... Avec lui, j'ai fait ma première tournée. On est parti aux Etats-Unis, au Japon... J'ai décidé de quitter son groupe pour fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve. Pour Biréli, "on joue pour s'envoler". Je n'en suis pas capable. Je n'ai pas son talent.

Comment le jazz manouche a-t-il évolué ?
B. L. : Tout a changé lors du cinquantenaire de la mort de Django Reinhardt, en 2003. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à jouer devant 2 500 personnes ! Le genre s'est popularisé grâce à des musiciens non manouches, comme Thomas ou Sanseverino. Ils lui ont apporté une autre dimension en ajoutant le chant. Aucun manouche n'aurait osé le faire. Quant à moi, je suis revenu à la tradition : trois guitares, une contrebasse, un violon. Puis j'ai ajouté d'autres timbres, par exemple le saxophone.
T. D. : Django, à mon avis, on ne peut pas trop y toucher. Le jazz manouche, c'est lui et ses héritiers, comme Biréli.
B. L. : Je viens de découvrir que Thomas est un intégriste !
T. D. : J'aurais rêvé être comme Django et Biréli, capable de tout faire : un lyrisme très pudique avec deux notes ou un truc très virtuose. Ça me fait bien marrer quand on parle de moi ou de Sanseverino comme de musiciens de jazz manouche. Je ne suis pas d'accord. Nous, on s'accompagne d'une musique avec un ton à la Django. C'est amusant et j'adore ce que je fais, mais ça reste de la chansonnette.

S'éloigner de Django... Une épreuve audacieuse ?
T. D. : Il n'y a pas de fin avec Django. On peut renouveler à l'infini son répertoire. Pourtant, il a lutté toute sa vie pour dépasser les limites du genre en allant vers les autres : Stéphane Grappelli, Duke Ellington... Mais son accent reste une marque de fabrique. Que l'on retrouve chez tous ses héritiers : on reconnaît un musicien de jazz manouche les yeux fermés, qu'il joue un standard ou une chanson de variété.
B. L. : Django a été un tremplin et un père spirituel. Mais, à 18 ans, j'ai eu envie d'autre chose. Je me suis mis à jouer de façon beaucoup plus rock. Ma famille m'a pris pour un fou. Je suis parti pour New York, où j'ai joué avec le grand bassiste Jaco Pastorius. Je ne suis revenu au jazz manouche qu'en 2001. J'avais atteint une maturité qui me permettait d'improviser de façon plus personnelle. J'interpréterai cette musique tant que j'en aurai envie. Si je sens que c'est fini, le diable lui-même ne me fera pas revenir en arrière.

Propos recueillis par Paola Genone


CENTENAIRE DJANGO REINHARDT
Festival les Nuits manouches
à l’Alhambra, Paris (Xe)
Du 19 au 30 janvier 2010
www.alhambra
■ TCHAVOLO SCHMITT le mardi 19 Janvier
■ CHRISTIAN ESCOUDE le mercredi 20 Janvier
■ STEEVE LAFFONT le jeudi 21 Janvier
■ RAPHAEL FAYS le vendredi 22 Janvier
■ Soirée "Django et rien d'autre !" le samedi 23 Janvier, avec RAPHAEL FAYS, STEEVE LAFFONT, YORGUI LOEFFLER
■ LUDOVIC BEIER & ANGELO DEBARRE le mardi 26 Janvier
■ YORGUI LOEFFLER le mercredi 27 Janvier
■ DAVID REINHARDT le jeudi 28 Janvier
■ COSTEL NITESCU + Soirée Supplémentaire "Django et rien d'autre !" le vendredi 29 Janvier avec RAPHAEL FAYS, STEEVE LAFFONT, YORGUI LOEFFLER
■ Soirée "Django et rien d'autre !" le samedi 30 Janvier avec RAPHAEL FAYS, STEEVE LAFFONT, YORGUI LOEFFLER

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