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Le réveil de la culture russe

Quelques mesures de Tchaïkovski, trois vers de Pouchkine, de lointains échos de la Divine Liturgie, une flèche de Kandinsky, et l'incroyable magie de la culture russe opère un miracle... Rarement l'alliance d'un peuple avec ses arts aura produit une fusion si fertile et si aisément reconnaissable par le monde entier. L'écrivain Vladimir Fédorovski s'exprime sur les paradoxes d'un peuple incarné à la fois par Lénine et par Diaghilev.

PAR Christian Makarian, Delphine Peras, Bertrand Dermoncourt | SOCIÉTÉ | 8 janvier 2010
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L'Express


2010

L'ANNÉE FRANCE RUSSIE


JANVIER
Festival Russkoff
Arts et cinéma russes (Nice, Alpes-Maritimes)
Musique
Cycle de concerts consacrés à l'école russe (Auditorium du Louvre, Paris)
Musique
Symphonies (Intégrale) de Tchaïkovski par l'Orchestre du Mariinski sous la direction de Valery Gergiev (Paris, Salle Pleyel, les 25, 26, 29 janvier)
Festival RussenKo
Rencontres culturelles russophones (Le Kremlin-Bicêtre, Val-de-Marne)


FÉVRIER
Économie
Exposition nationale russe au Salon international de l'agriculture (Paris)
Exposition
Lydia Delectorskaya, muse et modèle de Matisse (musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis, Nord)


MARS
Exposition
Sainte Russie - L'art en Russie des origines à Pierre le Grand (Louvre, Paris)
Littérature
Printemps des poètes russe (à travers la France)


AVRIL
Événement
La Russie invitée d'honneur à la Foire internationale de Bordeaux (Gironde)


MAI
Littérature
Festival Etonnants Voyageurs : les écrivains russes à l'honneur (Saint-Malo, Ille-et-Vilaine)


JUIN
Événement
Fête nationale russe et exposition nationale russe (Grand Palais, Paris)
Exposition
Lydia Delectorskaya, muse et modèle de Matisse (musée Matisse, Nice, Alpes-Maritimes)


JUILLET
Danse
Ballet de l'Opéra de Novossibirsk aux Etés de la danse (théâtre du Châtelet, Paris)


AOÛT
Festival
Art russe (Cannes, Alpes-Maritimes)


SEPTEMBRE
Patrimoine
Le Génie romantique russe à l'époque de Gogol et Pouchkine - Trésors de la galerie Tretiakov (musée de la Vie romantique, Paris)
Théâtre
Automne théâtral russe (Paris et régions)
Danse
Création d'Angelin Preljocaj en coproduction avec le Bolchoï (Biennale de la danse, Lyon, Rhône)


OCTOBRE
Danse
Création d'Angelin Preljocaj en coproduction avec le Bolchoï (Théâtre national de Chaillot, Paris)
Exposition
Lénine, Staline et la musique (Cité de la Musique, Paris)
Art contemporain
Contrepoint russe, de l'icône au glamour en passant par l'avant-garde (Louvre, Paris)


NOVEMBRE
Festival
Sibérie inconnue (Lyon, Rhône)
Éducation
La Russie invitée d'honneur du Salon européen de l'éducation (Paris)


DÉCEMBRE
Recherche
La Russie invitée d'honneur du festival Cinéma sciences (Bordeaux, Gironde)
Économie
Rencontres d'affaires France-Russie (Paris)




ZAKOUSKI LITTÉRAIRES



Confusion de la vie littéraire russe. Longtemps contrainte à voir rouge, la littérature russe doit maintenant broyer du noir et affronter les démons d'une société phagocytée par le pouvoir. Face à ce chamboulement, les écrivains sont obligés d'improviser. [Voir plus bas l'article "De Gogol à Google"]

Cinq écrivains, cinq œuvres, pour une initiation au roman russe contemporain.



Alexandre Ikonnikov
Du fin fond de la Russie — peinte comme un insondable dépotoir — nous arrivent ces nouvelles où se mêlent le grotesque et le désespoir. Avec des héros déchus qui squattent les décombres du communisme en compagnie de popes paillards et de trafiquants d'illusions. Tableau très noir d'une terre à la dérive, où il gèle à fendre l'âme.
Dernières nouvelles du bourbier par Alexandre Ikonnikov. Traduction par Dominique Petit et Antoine Volodine. Ed. L'Olivier - 184 p. - 18 €

Vladimir Makanine
Le vieux Piotr est encore très vert et il aime la chair fraîche. Dans la banlieue de Moscou, il profite des pannes d'électricité pour se glisser dans le lit des belles endormies... Un conte licencieux où les satyres finissent dans les hôpitaux psychiatriques après avoir écumé une Russie livrée à la pénurie.
La Frayeur par Vladimir Makanine. Traduction par Yves Gauthier. Ed. Gallimard - 466 p. - 26 €

Zakhar Prilepine
Confession d'Egor Tachevski, un bidasse de Grozny qui, sous la mitraille, découvre la barbarie tout en rêvant à la sulfureuse Dacha, son amante infidèle. Un roman où la guerre — celle des armes et celle des cœurs semble être la métaphore de notre condition, lorsque les "pathologies" envahissent un monde terrassé par la démence.
Pathologies par Zakhar Prilepine. Traduction par Joëlle Dublanchet. Ed. des Syrtes - 314 p. - 22 €

Boris Akounine
Boris Akounine, le roi du polar russe, lance son héros fétiche Eraste Petrovitch Fandorine dans une enquête qui ressuscite la Russie impériale de 1905, en plein conflit avec le Japon, alors que le Transsibérien devient la cible des saboteurs. Un savoureux cocktail d'érudition et de suspense, où le thriller va à la rencontre du roman historique.
L'Attrapeur de libellules par Boris Akounine. Traduction par Odette Chevalot. Ed. Presses de la Cité - 707 p. - 24,50 €

Andreï Guelassimov
Kostia, le narrateur, picole sec pour oublier qu'il est un rescapé du cauchemar : pendant la guerre en Tchétchénie, un sniper l'a sauvagement défiguré. C'est l'histoire tragique de ce Quasimodo éthylique que raconte Guelassimov, un petit frère de Céline dont les phrases nous explosent à l'oreille comme des obus.
La Soif par Andreï Guelassimov. Traduction par Joëlle Dublanchet. Ed. Actes Sud - 130 p. - 13,90 €


À PART ET ESSENTIEL
Vladimir Sorokine
Styliste iconoclaste
Il bouscule allègrement les normes établies et apporte une liberté de ton unique en Russie.
À PARAITRE EN FÉVRIER 2010 :
La voie de Bro [voir l'article plus bas]


André Clavel




VALERY GERGIEV
L'homme-orchestre




Puisque la musique est reine en Russie, il lui fallait bien trouver un tsar, Valery Gergiev. Avec ses yeux immenses au regard magnétique, ses sourcils interrogateurs et sa barbe de conquérant, cet Ossète à l’énergie flamboyante ressemblerait plutôt à un Cosaque moderne. À 56 ans, ce surdoué de la direction d’orchestre se trouve à la tête du théâtre Mariinski, à St-Pétersbourg, dont il a fait l’institution la plus attrayante du pays, et où il cumule la direction artistique et administrative. En plus de vingt ans de mandat, il a su imposer ses vues, allant jusqu’à frapper à la porte de Vladimir Poutine pour monter des festivals, obtenir la rénovation de son théâtre, créer une salle de concert ou engager la construction d’un nouvel opéra ultramoderne. Grâce à la volonté d’un homme à la fois craint et admiré, comme les tsars l’ont longtemps été, le Mariinski domine fièrement la vie musicale russe, allant jusqu’à éclipser son rival de toujours, le théâtre du Bolchoï, à Moscou.

Aujourd’hui, Gergiev poursuit également une carrière de chef invité à travers le monde, de Londres à New York, en passant par Vienne ou Paris ; harassante pour certains, nécessaire et salutaire selon lui. Quatre mois à Saint-Pétersbourg pour vivre avec son théâtre et huit mois à l’étranger pour le faire vivre : c’est peut-être excessif, mais ce musicien boulimique, qui dirige plus de 200 concerts par an, balaie d’un revers de main toutes les rumeurs sur ses emplois du temps surchargés ou le manque de préparation de certaines de ses prestations. De l’arrogance ? Question de mission, plutôt. Un artiste qui parvient à faire répéter son orchestre jusqu’à la dernière minute avant un concert connaît le prix de l’indépendance.

Gergiev s’est retrouvé à la tête du Mariinski à l’âge de 35 ans seulement, en 1988. Il héritait d’un vaisseau sans capitaine, qu’il a fallu piloter en pleine perestroïka. Entreprenant, le jeune directeur a multiplié les tournées et trouvé des sponsors. Il a en outre conçu un projet artistique à très long terme. Dans un premier temps, rebâtir l’ensemble du répertoire russe et en faire l’étendard du théâtre à l’étranger. Ensuite, faire jouer et chanter à sa troupe les chefs-d’œuvre de l’opéra allemand ou français. Paris doublement réussis.

Désormais, Gergiev s’est trouvé un nouveau défi : relancer la création et passer chaque année plusieurs commandes à des compositeurs vivants. Son nouveau label de disques et DVD portera bientôt ces nouvelles œuvres de par le monde. Le tsar Gergiev ? Un bâtisseur d’empires.

Bertrand Dermoncourt




LES VIOLONS DU PEUPLE



C’est un trésor inestimable, conservé à 18 degrés Celsius, dans une salle des coffres, au sous-sol d’un immeuble discret. On y pénètre en poussant une lourde porte blindée, qui donne accès à ce qu’un violoniste prendrait pour une caverne d’Ali Baba. Alignés sur des étagères en métal, d’éblouissants violons, altos et violoncelles, tous numérotés, s’offrent au regard des quelques rares visiteurs. Au total, il y a là 400 instruments signés des plus grands maîtres luthiers de leur temps. Des Amati (dont l’un date de 1628), des Lupot, des Vuillaume (en nombre suffisant pour un orchestre entier), douze Guarneri et treize Stradivarius. « Une soixantaine de ces instruments sont très exceptionnels : sur le marché, leur cote atteindrait des millions d’euros », souligne, à Moscou, Mikhaïl Goronok, à la fois violoniste, maître luthier et – comme l’indique sa carte de visite – « directeur de la collection d’Etat des instruments de musique remarquables ».

Ensemble et séparément, ces joyaux racontent l’histoire de la Russie. Leur particularité : avoir été confisqués à leurs propriétaires pendant la révolution bolchevique. Nationalisés, ils sont devenus les « instruments du peuple », utilisés par les plus grands solistes de l’ère soviétique – David Oïstrakh (1908-1974) ou Leonid Kogan (1924-1982). « Chaque violon possède une âme », dit Mikhaïl Goronok en sortant de son étui l’« Alexandre Ier », qui fut jadis la propriété personnelle du tsar, avant d’évoquer le destin d’un autre Stradivarius, rapporté en 1946 de l’Allemagne occupée par un officier de l’Armée rouge.

Le destin du «Youssoupoff » tient, lui aussi, du roman. Propriété de la famille princière éponyme, ce Stradivarius fut longtemps conservé dans le palais familial de Saint-Pétersbourg, celui-là même où le légendaire Raspoutine fut assassiné en 1916. Un an plus tard, face à la menace révolutionnaire, Felix Youssoupoff prend soin d’emmurer le violon avant de s’enfuir. « Même sous la torture, les majordomes du prince ont refusé de révéler la cachette, finalement découverte, par hasard, en 1924. »

En 2009, la collection d’Etat fondée voilà quatre-vingt-dix ans a vécu des heures historiques. Sur l’initiative du chef d’orchestre Youri Bashmet, tous ses Stradivarius et Guarneri ont été, pour la première fois, présentés ensemble au public, à l’occasion d’une série de concerts organisés à Moscou, Saint-Pétersbourg ainsi que dans l’Oural et en Sibérie. « Si ces violons sont ceux du peuple, alors il faut les lui montrer », estime Bashmet, pour qui cette tournée représente « un événement aussi considérable que le vol habité de Youri Gagarine, au début de la conquête spatiale. Accompagnés de gardes armés jusqu’aux dents, nous avons traversé la Russie en train à bord d’un wagon scellé. La compagnie d’assurances a exigé que chaque musicien dorme avec son instrument. À Omsk, à Novossibirsk et à Ekaterinbourg, les gens pleuraient de joie, se souvient-il, ému. C’était la première fois qu’ils entendaient le son d’un Stradivarius. Après le concert, ils juraient qu’ils raconteraient cela à leurs petits-enfants. »

Axel Gyldén, avec Alla Chevelkina



LA DANSE



Ekaterina Krysanova
nouvelle star du Bolchoï


« Ses possibilités sont illimitées. Elle est douée.» dit son professeur Svetlana Adyrkhaeva
(voir l'article en bas de page)





LE CINÉMA




Avec Tsar (sortie 13 janvier 2010), le cinéaste russe Pavel Lounguine met en scène une figure du Mal emblématique de son pays. Il s’explique sur un sujet qui résonne aujourd’hui encore. (Lire l’article d'Eric Libiot)

« Ils ne peuvent se représenter notre puissance sous d'autres dehors que ceux de la barbarie. Il en a toujours été ainsi jusqu'à présent et ce préjugé ne fera que croître à l'avenir. »
Cette amère tirade du prince Mychkine, dans L'Idiot, de Dostoïevski (publié en 1869), offre un cinglant résumé de la réalité russe, autant qu'une prophétie singulière. Vingt ans après l'effondrement du bloc soviétique, la Russie se cherche toujours une voie privilégiée, qui ne saurait être trouvée dans l'imitation, en laissant au monde la même impression d'âpreté.

Dans la psyché collective de cette immense nation, le rêve de grandeur et l'aspiration messianique tricotent une cote de mailles qu'un tsar un peu habile n'a plus qu'à revêtir. De la politique, il n'y a sans doute rien de bien fameux à attendre ; de l'économie, guère plus. Mais le peuple russe a donné au monde bien plus que le Politburo et le Gosplan, que le secret glacial du Kremlin et l'arrogance des oligarques, que Poutine et Gazprom. Quelques mesures de Tchaïkovski, trois vers de Pouchkine, de lointains échos de la Divine Liturgie, une flèche de Kandinsky, et l'incroyable magie de la culture russe opère un miracle, étrange lévitation qui porte instantanément vers l'intérieur de soi. Défiant la dureté de ses propres maîtres, de son sol ou de ses envahisseurs, la Russie a cultivé le génie à profusion, donnant naissance, dans une logique naturelle, à l'art abstrait comme à la dissidence. À l'échelle de l'histoire universelle, Malevitch et Soljenitsyne compteront-ils moins que Lénine ? Rarement l'alliance d'un peuple avec ses arts aura produit une fusion si fertile et si aisément reconnaissable par le monde entier.

Malgré la crise, les injustices sociales criantes, les difficultés de la vie quotidienne, l'aspiration culturelle des Russes reste aujourd'hui un marqueur d'identité ; leur patrimoine, un objet de fierté légitime et une grande porte ouverte sur l'étranger. Il existe, à Moscou, 175 théâtres, d'innombrables salles de concerts, officielles ou underground, et l'on y traduit la plupart des auteurs français contemporains. La culture russe laisse s'exprimer tout ce qui n'est pas autorisé par ailleurs, montre une créativité foisonnante, révèle un sentiment d'honneur inaltérable et entame un dialogue universel. En 2010, l'Année France-Russie et son avalanche d'événements montreront combien les Français ont à apprendre de ce pays-continent recouvert de neige autant que de clichés.

Christian Makarian


Fédorovski
"Le pays du rire et des larmes"



Vladimir Fédorovski fut diplomate, membre du PC soviétique et travailla au côté de Brejnev puis de Gorbatchev. L'écrivain, qui a signé de nombreux livres sur la Russie*, revient sur les paradoxes d'un peuple qu'incarnent à la fois Lénine et Diaghilev.

Qu'est-ce qui définit le mieux l'âme russe, selon vous ?
— Au-delà des sempiternels clichés — la vodka, le caviar, les œufs de Fabergé, les ballets russes, l'amour à la cosaque, etc. — l'âme russe repose sur trois éléments essentiels : la géographie, l'histoire, le climat. La géographie, ce sont les steppes, les grands espaces, ces vastes plaines tantôt nues, tantôt couvertes de maigres forêts. Le climat, très rude, pousse également les Russes à une sorte de métaphysique singulière. Quant à l'histoire de la Russie, elle est très féroce, sans doute plus que celle des autres nations : au cours du XXe siècle, les Russes ont tué 25 millions de leurs compatriotes, c'est un chiffre avéré. Le pouvoir russe, souvent despotique, a toujours été perçu comme une idole écrasante et dominatrice. Certes, tous les peuples aiment vivre dans le mensonge, dans une douce illusion. Mais les Russes le font de telle manière que cela génère des paradoxes. L'âme russe a quelque chose à la fois de désastreux et d'étonnant.

Quels sont ces paradoxes, précisément ?
— Le grand écrivain Ivan Bounine, prix Nobel de littérature en 1933, disait : " Nous avons été si heureux, nous avons si bien pleuré." Voilà exactement l'un des paradoxes russes : le goût de la fête et la tentation du désespoir, le rire et les larmes, la joie et la tristesse, tout et son contraire, les excès, le désir de l'absolu, l'émotivité. Je vois deux personnages emblématiques de cette ambivalence : d'un côté, Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le pseudonyme de Lénine (1870-1924), un homme d'exception mais qui a provoqué un désastre et condamné inutilement pendant soixante ans le pays au suicide ; de l'autre, Serge de Diaghilev [1872-1929], un touche-à-tout de génie, fondateur des Ballets russes, qui deviendra le symbole de la modernité artistique et un modèle pour beaucoup. " Le seul homme assez universel pour être comparé à Léonard de Vinci ", selon la formule de Nijinski. « C'est le plus grand artiste du XXe siècle », disait aussi Picasso. Ces deux grandes personnalités, Lénine et Diaghilev, sont les deux faces opposées de la Russie, l'une sombre et l'autre lumineuse.

Quid de la "Russie éternelle", au juste ? Est-ce une Russie fantasmée ?
— Non, la Russie éternelle existe vraiment. C'est une invention du XIXe siècle — je crois bien que l'expression est de Tchekhov — mais qui reflète quelque chose de réel. C'est-à-dire la permanence de mythes, de figures historiques, de mensonges aussi. Prenez Ivan le Terrible, enlevez-lui son masque et vous trouvez Staline. Enlevez celui de Staline et vous découvrez le président Andropov, pour certains aspects, ou Poutine pour d'autres. Quoique : Poutine, c'est plus Raspoutine que Staline ! Et derrière Alexandre Ier, on retrouve Gorbatchev. Il y aussi l'omniprésence des hommes de l'ombre : Catherine II, Ivan le Terrible, Poutine, chacun a eu le sien. Je pense enfin au clivage entre les slavophiles et les occidentalistes. Les premiers disent : " Notre pays est particulier, il n'a rien de comparable ", ce sont eux les tenants de la Russie éternelle. Alors que les autres disent : " Notre salut passe par un rapprochement avec l'Occident, nous faisons partie de l'Europe. "

D'où vient cette attirance réciproque entre la Russie et la France ?
— Elle remonte à Catherine II (impératrice de 1762 à 1796) et même avant, avec Pierre le Grand (qui régna de 1682 à 1725). Mais je crois que c'est l'âge d'or de la culture russe, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, qui fascine les Français et qui sera à l'honneur pendant cette année France/Russie 2010. On y trouve des personnages très divers : des Russes "méridionaux" comme Gogol, des Russes très cérébraux, tel Dostoïevski que les Français adorent, ou encore les "vrais" Russes, Tolstoï et Tourgueniev, notamment. Par ailleurs, les Russes aiment le côté cartésien des Français, leur retenue... et leurs grands vins ! Inversement, les Français apprécient le côté excessif des Russes, leur absence de limites, de mesure. Et puis, n'oublions pas que l'apport de leur culture chez vous a été considérable. Diaghilev disait très justement : " Nous nous sommes si bien intégrés en France parce que nous ne sommes pas venus pour prendre, mais pour donner."

Propos recueillis par Delphine Peras




MUSIQUE
"Les Russes à l'unisson"



Y a-t-il un autre pays au monde qui vibre autant pour son répertoire national, ses compositeurs, ses orchestres ? Cette tradition profondément enracinée dans la culture populaire a résisté à toutes les épreuves de l'Histoire.

Saint-Pétersbourg, une place majestueuse au cœur de l'ancienne capitale russe. Des dizaines et des dizaines de personnes attendent dans le froid. Une longue file se forme, rappelant les années de pénurie. Mais nous ne sommes plus sous l'ère soviétique, et l'attente ne vise pas l'ouverture d'un magasin d'alimentation.

Que font ces badauds ? Ils guettent patiemment l'ouverture du guichet du théâtre Mariinski. Que cherchent-il ? Des billets pour l'opéra ou le ballet, au nombre limité, réservés au public russe : des places en roubles, dix fois moins chères que celles des "étrangers", qui, eux, ne font pas la queue mais paient en dollars !

Le soir venu, ce sera à nouveau la cohue, des bousculades indescriptibles pour trouver son siège. Mais, une fois tout le monde assis, l'attention sera complète. Car tous les artistes le disent : en Russie, on joue et on écoute avec plus d'intensité qu'ailleurs. Pourquoi ? Est-ce la facilité d'accès de tous à la musique, qui ne coûte pas plus cher que le cinéma, qui explique cet enthousiasme ? Ou le climat qui invite à se réfugier dans les grandes salles ? Pas seulement. L'histoire tourmentée du pays invite l'art à servir d'exutoire. En outre, une prédisposition atavique pour la musique s'est révélée, depuis plus d'un siècle, dans l'extraordinaire qualité de la vie musicale locale : le nombre de compositeurs, d'instrumentistes virtuoses et de chanteurs de génie formés sur place est incalculable. Les Russes ont un amour de la musique à nul autre pareil.

Pour l'écrivain Dominique Fernandez, qui a beaucoup écrit sur la question, " le peuple russe trouve dans les œuvres de ses compositeurs l'écho direct de ce qui le tourmente et l'enthousiasme ". Comme la littérature, la musique parle à tous, directement. C'est, explique-t-il, " la mise en forme vocale et instrumentale des émotions de chaque Russe, le journal de bord sonore de sa vie intime ". Pas un plaisir d'esthète, ni un besoin d'être à la mode, et encore moins une parade sociale : en Russie, on va au concert pour la musique, et pour rien d'autre, afin d'y vivre des émotions fortes. Tolstoï pleurait, dit-on, à l'écoute de l'Andante cantabile du premier Quatuor de Tchaïkovski. Aujourd'hui encore, il n'est pas rare de trouver une salle en larmes après une exécution d'un Concerto de Rachmaninov ou d'une Symphonie de Chostakovitch. Un Occidental y verra le signe d'une hypersensibilité déplacée, le symbole du mauvais goût ; pour un Russe, au contraire, ce sera la preuve d'un concert réussi, de la communion fraternelle entre le public et les artistes. Là-bas, " ce qui est grand, poursuit l'auteur du Dictionnaire amoureux de la Russie, est ressenti comme une émanation du peuple ". Ainsi, des hommes et des femmes de toutes conditions connaissent Pouchkine et la Symphonie pathétique par cœur, car pour eux c'est là que se trouve "l'âme russe", et non pas dans la politique, la science ou la philosophie. Il est d'ailleurs absurde de parler de "mélomane" en Russie. Le mot n'existe pas. Une telle spécialisation serait absurde dans un pays où tout le monde est censé aimer la musique et jouer d'au moins un instrument.

Des Opéras sur tout le territoire, des artistes décorés par Vladimir Poutine

Comment expliquer un lien aussi fort ? Depuis le fond des âges, des témoignages font état d'une tradition de chants populaires et liturgiques. Cet essor précoce est interrompu au XIIe siècle par l'Eglise orthodoxe, qui mit l'art profane et les instruments de musique hors la loi. L'histoire reprend à l'avènement des Romanov, au début du XVIIe siècle. Sous le règne de Pierre le Grand et de ses successeurs, il s'agit de copier ce que fait l'Europe. Saint-Pétersbourg fut construit sur des modèles italiens, et la musique emprunte elle aussi à la patrie de Vivaldi. Quelques compositeurs immigrés bâtissent les premières saisons d'opéra.

Mais cette occidentalisation à marche forcée provoque bientôt une réaction nationaliste : une musique russe moderne est encore à inventer. Après le choc des guerres napoléoniennes, et grâce à Pouchkine ou Lermontov, le pays réapprend sa langue. En musique, Mikhaïl Glinka (1804-1857) pose les bases d'un art authentique et original. Chacun de ses deux opéras ouvre l'une des deux voix du théâtre lyrique russe. Le drame national et historique avec La Vie pour le tsar, et l'opéra féerique avec Rouslan et Lioudmila. La première veine fut notamment illustrée par Moussorgski (Boris Godounov) ou Prokofiev (La Guerre et la paix), la seconde par Rimski-Korsakov ou Stravinski. Bizarrement, c'est le plus "occidental" des compositeurs russes, nourri de Mozart et des classiques allemands, qui est, encore de nos jours, traité en héros national : Piotr Illitch Tchaïkovski. Peut-être illustre-t-il encore cette aspiration à la fusion des influences d'un pays situé aux confins de l'Orient et de l'Occident.

Aujourd'hui, la Russie est certainement l'endroit du monde où la tradition musicale nationale est la plus vivace. 34 Opéras répartis sur le territoire et plus encore d'orchestres symphoniques et de conservatoires veillent à la maintenir. Cet archipel est encore en partie organisé sur le modèle soviétique, avec ses "unions des compositeurs" et autres "artistes émérites" décorés par Vladimir Poutine.

L'Etat garde aussi la main sur les grandes institutions de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Là, de nouveaux lieux voient le jour (comme le Moscow International Performing Arts), plus clinquants les uns que les autres. La musique classique et les stars du genre y sont constamment sollicités pour des concerts de gala organisés à l'intention des nouveaux riches. Le marché de la musique est devenu un véritable enjeu touristique et commercial. Quel contraste avec l'indigence des provinces ! Quelle différence avec le reste de la vie musicale ! C'est que, comme en tous domaines, il existe plusieurs Russies. Archaïque et contemporaine, énergique et désinvolte, inventive et désenchantée. Incomparable.

Bertrand Dermoncourt



DE GOGOL À GOOGLE



Tiraillée entre une tradition légendaire et un présent sans perspectives, la littérature russe implose. Pour mieux renaître ?

La littérature russe est en pleine crise. Hier, elle chatoyait comme un gigantesque samovar où des géants attisaient les charbons ardents d'une prose chevillée à l'absolu. Aujourd'hui, elle doit affronter les démons d'une société phagocytée par un pouvoir cynique, et le désarroi est tout simplement vertigineux car les écrivains ont le sentiment d'être les otages du pathétique sabordage spirituel dont leur patrie est le théâtre.

Pour eux, tout a changé depuis que le golem soviétique s'est effondré. Les institutions culturelles du passé ont disparu. La littérature n'a plus de comptes à rendre à l'Histoire. L'époque de la clandestinité et de la dissidence — qui stimula tant de voix magistrales — est révolue. Les figures radieuses qui servaient de sémaphores dans la tempête — celles d'Axionov, de Zinoviev ou de Soljenitsyne — ont tiré leur révérence. La Toile a remplacé le samizdat. Les éditeurs privés essaiment de toutes parts, dans une pagaille incroyable. Les grandes revues qui fédéraient les énergies créatrices — la prestigieuse Novy Mir, par exemple — ont perdu leur aura. Les vents de l'occident ont balayé les vieilles habitudes, en déposant sur la terre russe les germes d'inspirations nouvelles. Face à tous ces chamboulements, les écrivains sont désormais obligés d'improviser, de louvoyer à l'aveuglette et de réinventer les règles du jeu littéraire. Si leur liberté est maintenant totale, ils ne peuvent pas vivre de leur plume, pour la plupart : chez eux, l'aide à la création n'existe pas et les livres, trop chers, se vendent mal — les plus gros tirages atteignent péniblement les 50 000 exemplaires dans un pays qui compte 140 millions d'habitants.


Les écrivains cherchent l'inspiration dans les rebuts de la société

Résultat, la littérature russe est la proie d'une réalité économique chaotique et, en même temps, elle semble condamnée à régresser vers une sorte de degré zéro, afin de se reconstruire. Une reconstruction d'autant plus douloureuse qu'elle se fait sur les ruines d'une nation tour à tour vampirisée par l'hydre bolchevique et par les nouveaux satrapes du Kremlin. Tous les écrivains contemporains, en un chœur tragique, témoignent de ce malaise en stigmatisant "une Russie dégringolée dans la misère et le brigandage", comme disait Soljenitsyne dans ses Esquisses d'exil. Oui, un chœur tragique : longtemps contrainte à voir rouge, la littérature doit maintenant broyer du noir. Sinistrose à tous les étages, comme l'annonce un jeune auteur à la plume incendiaire — Alexandre Ikonnikov — dans un recueil au titre emblématique, Dernières nouvelles du bourbier, où il dissèque les maux d'un pays sans projets, sans lendemains, qui fut le dépotoir de la terreur avant de devenir une nécropole remplie d'âmes mortes.

Telle est la nouvelle donne : un retour à la case enfer... Jadis jetés dans les poubelles de l'Histoire s'ils n'obtempéraient pas, les écrivains cherchent aujourd'hui leur inspiration dans les rebuts de la société. Vladimir Makanine [voir ci-dessus, dans l'encadré] recrute ses gueules cassées et ses cœurs fêlés dans les asiles psychiatriques — "nous avons des neuroleptiques mais plus de prophètes", ironise-t-il. Arkadi Babtchenko, et Andreï Guelassimov [voir ci-dessus, dans l'encadré], donnent la parole aux éclopés céliniens qui furent sacrifiés dans la boucherie tchétchène. Iouri Bouïda met en scène la pègre des bas-fonds. Natalia Klioutchareva rameute la foule des marginaux errant entre Saint-Pétersbourg et Moscou. Anatoli Koroliov se glisse dans les toiles de Jérôme Bosch pour dresser "un panorama du malheur humain". Zakhar Prilepine [voir ci-dessus, dans l'encadré] se tourne vers les gamins déshérités des banlieues. Irina Denejkina peint une jeunesse défoncée à la drogue et à la pornographie la plus trash. Leur point commun ? Entonner le requiem d'une génération perdue en s'agrippant rageusement à la même écriture hyperréaliste, froide et crue, sans trouver le moindre fétu d'utopie dans la débâcle.

Mafieux et dealers, soudards et soûlards, enfants du chaos, tels sont les personnages favoris de la littérature russe, sorte de bateau ivre dérivant sur un océan de vodka frelatée. Elle coule à flots — de La Soif, de Andreï Guelassimov [voir ci-dessus, dans l'encadré] au Troisième souffle de Valéri Popov — en emportant dans son déluge les idéaux d'une humanité humiliée qui sera brutalement passée de "l'archipel du goulag" à "l'archipel du goulot", avant de se réveiller avec une terrible gueule de bois.

Face à ce fiasco, certains se réfugient douillettement dans la nostalgie tsariste — c'est le cas de Boris Akounine, grand maître du polar [voir ci-dessus, dans l'encadré] — et d'autres choisissent le camp du sarcasme, de la dérision, du grotesque à la Gogol. Parmi eux, les deux auteurs les plus sulfureux et les plus commentés de la scène littéraire, Vladimir Sorokine et Viktor Pelevine. Le premier a déchaîné les milices poutiniennes, en 2002, après avoir publié Le Lard bleu, un roman-dynamite où l'on voit Staline forniquer avec Khrouchtchev et où l'obscénité la plus déjantée sert de miroir à l'anarchie ambiante. "L'ours russe se prépare à un hiver métaphysique", prophétise Sorokine. Et il ajoute : " Si la Russie était coupée du monde, ce dont on rêve au Kremlin, elle plongerait immédiatement dans le XVIe siècle d'Ivan le Terrible. "


Une odyssée collective vers les ténèbres

Son complice Pelevine navigue sur les mêmes eaux boueuses depuis qu'il a dégainé, il y a une dizaine d'années, sa Mitrailleuse d'argile, une fable ubuesque qui mêle surréalisme et parodie, satire politique et delirium psychédélique. Il a signé avec ce roman culte un magistral éloge de la folie, seule chance de survie dans une nation qui a troqué la barbarie stalinienne contre le capitalisme le plus sauvagement immoral. Un monde que le trublion des lettres russes définit avec un mot-valise : "bandier", contraction de "bandit" et de "banquier".

Honnis par le pouvoir, Sorokine et Pelevine reprennent donc les chemins de la dissidence dans une jungle où on les accueille à coups d'autodafés. Leurs pairs livrent le même combat — perdu d'avance ? — en souscrivant à ces mots de Edouard Limonov, l'enfant terrible de l'ère Eltsine : " Notre société ne peut rien proposer à notre jeunesse, excepté les sinistres professions de flic et de soldat, l'ivrognerie débridée ou la vie lugubre des prisons." Et Zakhar Prilepine lui répond : " En Russie, il reste peu de choses en lesquelles nous pouvons croire. Ce pays se nourrit des âmes de ses fils, et c'est cela qui le fait vivre. Ce ne sont pas les saints, ce sont les maudits qui le font vivre."

Triste bilan. Sombre perspective. Dans cette odyssée collective vers les ténèbres, on aurait bien de la peine à trouver des plumes qui s'aventurent encore sur la voie du rêve et du merveilleux — à part celle de la lumineuse Ludmila Oulitskaïa — afin d'aller réchauffer la vieille âme russe dans la datcha où elle s'est exilée, oubliée de tous. Cette âme-là, depuis Dostoïevski, a toujours aimé la souffrance et c'est pour cela qu'elle est attachante : mais le froid, aujourd'hui, est si glacial, si redoutable qu'il risque bien de la fendre à tout jamais.

André Clavel


Sorokine , styliste iconoclaste

Bernard Kreise, son traducteur, parle de ce grand écrivain en délicatesse avec le pouvoir.

En février 2010 paraîtra aux éditions de L'Olivier La Voie de Bro, un roman de Vladimir Sorokine. Le livre raconte la vie du fondateur de la secte des adorateurs de la glace tombée du ciel en 1908. Elle infiltre le pouvoir stalinien, notamment les services de répression. Puis le récit dérive peu à peu pour montrer comment le totalitarisme se diffuse dans toute la société. Sorokine dévoile le rapport entre les totalitarismes allemand et soviétique, où les écrivains doivent être des "ingénieurs des âmes" et les hommes, des machines efficaces. " Ce qu'évoque Sorokine, c'est un pouvoir confisqué par un petit groupe au fonctionnement clanique, absolutiste, et sa démonstration reste actuelle, affirme Bernard Kreise, son traducteur en français. D'une écriture étonnante, ce livre rappelle les souvenirs de jeunesse de Nabokov, dans la grande tradition russe."

Quelle place Vladimir Sorokine occupe-t-il sur la carte de la littérature russe ?
Bernard Kreise : Son rôle est essentiel. Né en 1955, il a commencé à écrire à la fin de la période soviétique et il bouscule allègrement les normes établies, tout en étant un grand styliste. Ce qu'il apporte de neuf, c'est une liberté de ton unique. Sans la moindre censure, il va jusqu'au bout de ses choix et son côté iconoclaste est considérable, que ce soit par rapport à l'histoire de son pays, aux auteurs du passé ou au pouvoir actuel. Ses livres se vendent bien en Russie et ils sont traduits dans de nombreuses langues. Il est également scénariste, dramaturge et librettiste : il a écrit le livret de l'opéra de Dessiatnikov, Les Enfants de Rosenthal, dont la création a été donnée au Bolchoï en 2005.

Y a-t-il des difficultés particulières pour le traduire ?
— C'est particulièrement difficile ! Il maîtrise tous les styles, du plus classique au plus fou, et il est aussi capable de parodier les grands auteurs de son pays, ce qu'il fait, par exemple, dans Le Lard bleu, l'un des romans les plus ravageurs de toute la littérature russe. Et pour exprimer le retour du refoulé propre à la société russe actuelle, il joue dans certains livres sur une langue archaïsante, difficile à rendre en français.

Quelles sont ses relations avec le pouvoir ?
— Mauvaises. Les jeunesses poutiniennes ont manifesté contre lui et jeté un de ses livres dans une cuvette de WC. On lui a intenté un procès pour pornographie. Dans Journée d'un opritchnik comme dans La Glace, il dépeint la violence du pouvoir, son hypocrisie, son utilisation de l'Église orthodoxe et du nationalisme russe. Et dans Le Lard bleu, il règle ses comptes avec le stalinisme de façon radicale, alors que le pouvoir souhaite réhabiliter Staline.

Propos recueillis par André Clavel



DANSE : LA LOI DE L'OUEST



Il y a cent ans, les Ballets russes révolutionnaient la chorégraphie. Depuis, l'étranger n'en finit pas d'attirer les étoiles de la galaxie Diaghilev. Mais nul n'a remplacé le chorégraphe.

Vahe Martirosyan, Arman Grigoryan, Artur Babajanyan : ce jour-là, le public vérifiait les noms sur les programmes. Et la salle était en apesanteur devant leurs musculatures de panthères pliables comme le papier dans un origami. Heureux spectateurs de la représentation privée qu'ils donnaient à Paris, invités par Micha Avakov, ancien de l'école Vaganova et du Kirov de Leningrad, assistant de la chorégraphe Ethery Pagava.

Jadis, le verdict du danseur étoile Serge Lifar — " C'était bien, mais je n'ai pas joui " — disait, a contrario, le violent plaisir qui noue les tripes face au danseur exceptionnel. Paris a joui quand les Ballets russes de Diaghilev y ont donné leurs spectacles, à partir de 1909. On découvrit les ballets d'hommes, l'orange et le turquoise dans les décors, les costumes couleur chair, les virtuoses dansant ce qui leur avait toujours été interdit. Le Mariinski avait sanctionné Nijinski pour un costume indécent, bridé Pavlova, Karsavina, Fokine, refusé une chorégraphie à Diaghilev : celui-ci emmena avec lui les premiers de la classe du ballet impérial. D'où la rage qui rendit leurs spectacles si sexy.

Un siècle plus tard, la jouissance a été vue, lue, chantée, dansée : que reste-t-il de la puissance des hommes de Diaghilev ? En échanges bilatéraux avec l'Opéra de Paris, le Mariinski rebaptisé Kirov en 1935 et le Bolchoï viennent régulièrement régaler l'Ouest. On a célébré le centenaire des Ballets russes au palais Garnier : Le Riche est un troublant Nijinski dans L'Après-midi d'un faune, Martinez égale Massine dans Le Tricorne. La reconstitution menée par la machine académique du ballet national français est réussie. Le travail d'archives n'ôte pas sa nécessité au travail de création. La rage de 1909, ce n'est plus dans le répertoire de Diaghilev, désormais au panthéon de la danse, qu'on la trouve.



Longtemps l'école classique de Pétersbourg-Leningrad et Moscou capta la vitalité chorégraphique du Caucase à l'Oural et de la mer Noire à la Baltique. Personne ne pleure la prison des peuples : les ballets "russes" puis "soviétiques" c'étaient Nijinski, le Polonais ; Balanchine, le Géorgien ; Lifar, l'Ukrainien ; Noureïev, le Tatar, tous réfugiés politiques. En 1989, Vahe, Arman et Artur auraient été élèves de Vaganova puis artistes du peuple de l'Union soviétique... à moins qu'ils ne soient allés en camp pour leur liberté de danser. En 1909, Diaghilev les aurait menés du Mariinski ou du Bolchoï à Paris. En 2009, ils sont solistes du ballet Spoerli de Zurich. Avec quelques autres d'Erevan, ils se battent en justaucorps pour l'image de leur patrie, l'Arménie. Ce que l'identité arménienne y a gagné, ils le paient en combat singulier face au show-business international. Les Ballets russes sont aujourd'hui une diaspora qui affronte aux quatre coins du monde la dure loi de l'Ouest. Elle recèle des pépites en attente d'un orpailleur tel Diaghilev.

Elisabeth Hennebert


Ekaterina Krysanova, nouvelle star au Bolchoï

Envoûté, ensorcelé, le public du Bolchoï applaudit à tout rompre. Depuis la scène, la jeune étoile Ekaterina Krysanova, 24 ans, salue la salle. Le dernier Lac des cygnes de la saison – ce ballet créé ici même en 1877, sur une musique de Tchaïkovski et une chorégraphie du Français Marius Petitpa – vient de s’achever : vibrant et expressif, flamboyant et enflammé. « Le style Bolchoï, c’est une plus grande liberté d’expression des sentiments qu’ailleurs ; l’émotion doit être palpable sur scène », résume la directrice des relations publiques, Ekaterina Novikova. Elle évoque les autres marques de fabrique de la « maison » : la « respiration des bras » des ballerines (dont la légèreté de mouvement évoque une gestuelle de fées) et la renversante beauté des danseuses des corps de ballets, ces « seconds rôles » sélectionnés, aussi, selon des critères strictement esthétiques.

Dès le lendemain, voici Ekaterina Krysanova qui répète déjà Casse-Noisette, avec son professeur particulier, Svetlana Adyrkhaeva, 71 ans. « Les possibilités de Ekaterina sont illimitées, assure celle qui, sous Khrouchtchev et Brejnev, fut une immense gloire du Bolchoï. Elle saute aussi bien qu’elle tourne, elle possède la musicalité. Elle est douée. Et c’est une travailleuse qui aspire à s’améliorer chaque jour. » Et dire qu’à l’âge de 9 ans Ekaterina fut recalée à l’examen d’entrée à l’école du Bolchoï… pour y être admise à l’âge tardif de 16 ans !

Axel Gyldén, avec Alla Chevelkina

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