Tahar Rahim, acteur de l'année
C'est un doublé inédit et exceptionnel. César du meilleur espoir et du meilleur acteur pour son rôle dans Un prophète, de Jacques Audiard, le voici propulsé, en un film, comme une valeur plus que sûre du cinéma français. À L'Express Styles, nous avions prévu, sans attendre le palmarès, de lui consacrer la couverture de ce numéro Spécial Homme, bluffés par l'intensité et la justesse de sa prestation.
Le comédien de 28 ans, qui s'est prêté au jeu de la série de mode, nous parle de ses débuts avec lucidité et sensibilité.
Quand on l'a rencontré pour la première fois, dans un café à Montmartre, personne ne s'est retourné sur ce petit gabarit emmitouflé dans sa parka. C'était avant la soirée du 27 février, où la France entière l'a vu saluer le courage de sa mère et monter par deux fois sur la scène du Châtelet chercher sa compression dorée. Deux césars pour son rôle dans Un prophète, de Jacques Audiard, couronné par neuf récompenses. Propulsé au cœur d'un film qui dynamite les mécanismes des castings ordinaires, il a donné corps avec une puissance de jeu incroyable à Malik El Djebena, petite frappe illettrée métamorphosée en caïd. " Il fallait une double apparition, celle d'un acteur et celle d'un héros ", dit Jacques Audiard. Un héros très discret dans sa façon d'aborder son métier de comédien, avec la conscience du travail bien fait et une énergie à déplacer les murs. Les pieds sur terre et le sourire dans les étoiles.
Le Prophète
Un prophète
Bande Originale du film
Musique d'Alexandre Desplat
Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
Avec Jacques Audiard
Tahar l'étudiant
Dans la foulée des Césars, comment vous sentez-vous ?
— Je suis fou de joie et, en même temps, ça me fait peur de porter ça sur mes épaules. Je suis très remué. La plénitude, je ne l'ai ressentie qu'au moment de monter sur scène. J'espère surtout que ces prix encourageront les réalisateurs à prendre des risques avec des acteurs quasi inconnus.
Depuis des mois, on vous parle d'Un prophète. Etes-vous rapidement sorti de ce rôle ?
— On a tourné sept semaines, jusqu'à mi-décembre 2008, et j'ai mis environ deux mois à me détacher de certains traits d'humeur du personnage. Mon cheminement de pensée avait changé. J'avais du mal avec la foule et j'étais plus dur avec mon entourage. Je devais certainement avoir moins de tact et plus d'exigences.
Jacques Audiard vous a révélé. Qu'avez-vous envie de lui dire aujourd'hui ?
— De continuer de nous faire rêver ! Je ne le remercierai jamais assez de m'avoir fait grandir et de m'avoir donné la chance de pouvoir m'investir dans ce que j'aime. Et je voudrais saluer la personne, qui est au moins égale à l'artiste, sinon plus. J'ai un profond respect pour Jacques et beaucoup d'amour pour lui. Avec Niels Arestrup, ce sont des êtres rares.
La chose la plus importante qu'il vous ait apprise ?
— De m'inspirer le moins possible des modèles de cinéma existants et de tracer ma propre voie. On a voulu composer un personnage qui ne ressemble pas à ce qu'on a pu voir avant. Même si c'est un héritage qui nous habite tous, j'essaie de garder cette ligne de conduite.
Justement, quel est le cinéma qui vous touche le plus ?
— Le cinéma américain des années 1970 est pour moi le meilleur : les films de Jerry Schatzberg, comme L'Epouvantail, ceux de Scorsese, de Coppola, de De Palma, en particulier Blow Out. Ils ont capté un truc historique qui ne vieillit pas. Taxi Driver et Raging Bull sont des films parfaits. J'adore aussi tout le romantisme populaire français de l'entre-deux-guerres, les grands films avec Gabin, Lino Ventura, Paul Meurisse, ceux de Julien Duvivier, de Jean Grémillon, de Marcel Carné. Par la lumière et les décors, ils ont réussi à transmettre l'humeur d'une époque. J'ai eu un vrai coup de cœur en voyant Le jour se lève, que je trouve d'une grande modernité.
A quel âge l'envie de jouer vous a-t-elle pris ?
— Je n'ai jamais eu de révélation. Adolescent, j'étais amoureux du dispositif du cinéma plus que de l'art. Ma vie était ennuyeuse et je passais mon temps dans les salles. J'y allais quatre à cinq fois par semaine, jusqu'à me donner mal à la tête en regardant trois films d'affilée... À 14 ans, on veut du mouvement. J'avais besoin d'un espace où m'émanciper et je ne le trouvais pas ailleurs. Belfort est une ville de 50 000 habitants et il n'y a pas grand-chose à faire, une fois qu'on a fini les cours : le dernier bus s'arrête à 19h45 et, après, la ville dort. C'est l'image qui m'a permis de m'évader. Plus tard, j'ai commencé à m'intéresser vraiment à ce que je voyais et le virus s'est déclenché.
Que s'est-il passé entre le moment où vous avez quitté Belfort et le premier docu-fiction de Cyril Mennegun, Tahar l'étudiant, inspiré de votre quotidien ?
— J'ai fait une fac de sport à Strasbourg en 2000. J'avais reçu un dossier à la maison qui confirmait mon inscription alors que je ne l'avais jamais rempli ! Sans doute une erreur administrative, mais j'y suis allé... J'étais en spécialité natation et, au bout d'un an, je m'ennuyais ferme. J'ai réfléchi à une filière qui me donnerait un peu plus de confort. Comme j'ai un bac scientifique, j'ai commencé des études de maths et d'informatique à Marseille et j'ai arrêté au bout de deux mois. Là, je me suis dit qu'il fallait vraiment que je suive mes envies. Ma sœur m'encourageait à obtenir une licence, par sécurité, et je l'ai décrochée en section cinéma à Montpellier. Mon envie de jouer ne m'a pas lâché et je suis monté sac au dos à Paris en septembre 2005.
Comment se sont passés vos débuts de comédien ?
— J'étais conscient des difficultés de ce métier et je m'étais donné dix ans avant de penser à chercher ailleurs. Pour payer mes cours et ma chambre, j'avais deux boulots. Le week-end, je travaillais en boîte de nuit et, la semaine, je gravais des logiciels informatiques. Le patron avait vu le docu-fiction Tahar l'étudiant, que j'avais préparé en licence et il m'a accordé des facilités pour suivre mes cours de comédie. J'ai rencontré un agent, pas mal couru les castings et j'ai décroché mi-2006 un rôle dans la série de Canal + La Commune, écrite par Abdel Raouf Dafri [coscénariste d'Un prophète]. J'ai joué en 2008 au théâtre, en commençant les essais pour le film de Jacques Audiard. Je l'avais croisé pendant un trajet en voiture, un jour où il était passé sur le tournage de La Commune. On s'est juste dit bonjour, je ne voulais surtout pas la jouer " j'adore ce que vous faites ". On s'est revus le jour de la projection, et il m'a dit des choses très encourageantes. À partir de ce moment, j'ai senti que j'avais des chances de passer le casting. Les essais étaient rudes, il fallait s'accrocher. Aujourd'hui, je comprends pourquoi Jacques Audiard m'a fait autant galérer. Je voulais ce rôle et j'ai donné tout ce que j'avais pour saisir ma chance. Mais le vrai travail a commencé quand il m'a dit oui.
Avez-vous reçu beaucoup de scénarios depuis Un prophète ?
— Avec mes voyages pour le film, je n'ai pas pu les lire tous ! Ça m'a fait plaisir de recevoir des projets aussi variés, dont certains en cours : The Eagle of the Ninth, de Kevin Macdonald, Chienne, du Chinois Lou Ye, et Des hommes libres, d'Ismaël Ferroukhi, que je vais tourner cet été. C'est encourageant de se dire qu'on ne me voit pas que d'une couleur.
Le cinéma français a longtemps catégorisé les acteurs d'origine maghrébine : est-ce valable pour votre génération ?
— J'ai conscience de tous ces clichés accumulés, mais je n'en ai pas fait l'expérience dans mes rôles. Dès le départ, mon agent m'a envoyé sur des projets variés. Les choses avancent et c'est plus que légitime. Sur un plan plus personnel, j'ai du mal avec les gens qui fantasment votre parcours, sous prétexte que vous venez d'un milieu ouvrier et que vous avez grandi dans une famille nombreuse d'origine algérienne.
Parlez-nous de votre premier tournage après Un prophète ?
— Kevin Macdonald, le réalisateur du Dernier Roi d'Ecosse, m'a fait passer des essais sans avoir vu le film de Jacques Audiard. J'ai un petit rôle, celui d'un prince gaélique maquillé d'argile et habillé de peaux de bête. C'était une expérience déstabilisante, car je suis arrivé en Ecosse en novembre au milieu de l'aventure, avec peu de temps de préparation. Je n'ai eu que six heures de coaching en gaélique ancien, dont je n'avais jamais entendu la sonorité ! C'était intéressant de se retrouver en périphérie, après avoir été au centre.
Vous enchaînez fin mars à Paris sur le prochain film de Lou Ye, le réalisateur d'Une jeunesse chinoise.
— C'est l'histoire de deux corps qui se rencontrent et ne peuvent se séparer, doublée d'une histoire d'amour impossible. Le croisement entre deux classes sociales et deux univers opposés, à un moment charnière de leur vie. Le film décrit ce qui se passe entre eux, ce que les autres ne voient pas. Raconter une liaison selon un schéma ressassé — tout va bien, les problèmes apparaissent, on rencontre un amant puis c'est la rupture... — ne m'intéressait pas. Là, c'est atypique et ça me plaît.
Vous reconnaissez un seul tabou dans le jeu, la nudité.
— On verra mon corps, puisqu'il y a des scènes d'amour, mais j'ai beaucoup de gêne avec la nudité. Me déshabiller pour la scène d'entrée dans la prison d'Un prophète a été très difficile, même si j'avais conscience que c'était un viol de l'intimité qui servait le propos. Mon éducation a bien sûr une influence. Je ne fais pas ce métier pour me torturer, mais pour me dépasser. Dans quelques années, j'y arriverai peut-être, mais pour l'instant c'est très dur pour moi.
C'est formidable et aussi violent de se retrouver propulsé au milieu des sollicitations de ce métier. Comment vous êtes-vous protégé ?
— C'est vrai que j'ai eu un démarrage costaud ! Le danger serait de prendre le pouvoir qu'on vous donne — les cadeaux, l'argent pour venir dans une soirée, toutes ces choses bidon... — et d'en devenir esclave. J'ai une famille et des amis très clairs avec ça, qui me permettront toujours de voir mon propre reflet dans leurs yeux. Je ne suis pas dupe des moments exceptionnels que je vis ! D'être un angoissé me protège aussi. C'est dans ma nature de ne pas savoir recevoir les compliments, sans doute un mécanisme de défense. Le jour où vous y croyez, c'est le début de la fin ! Il y a assez de gens qui se sont brûlé les ailes.
Cannes, les Césars, les Oscars... comment réagit votre famille ?
— Je n'aurais pas osé imaginer une entrée comme ça dans le cinéma et eux, encore moins. Du coup, à travers leur regard, j'ai encore plus conscience du rêve que je vis.
Vous avez un appétit de jeu hors normes, comme le dit Jacques Audiard ?
— J'essaie de donner toujours plus que ce que j'ai, sinon je suis mal et ça me rend dingue. J'ai pleuré une fois sur le tournage d'Un prophète, je n'avais pas réussi une scène et j'ai pété les plombs ! J'ai besoin d'apprendre à me connaître. Je suis en construction par rapport à beaucoup de choses. La force du jeu d'acteur, c'est de dépasser ses propres limites, on ne sait pas jusqu'où ça peut vous entraîner. Quand je tourne, je me sens vivre.
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