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Verdi
de vive voix

Giuseppe Verdi a quatre-vingts ans au moment de son ultime Falstaff, comédie parfaite, opéra de la jeunesse et de la jubilation. Cette œuvre fait l'objet d'un chapitre du nouvel essai d'André Tubeuf consacré à Giuseppe Verdi, Verdi de vive voix.
Extrait.

PAR Classica | LIVRES | 23 mars 2010
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Classica





"Falstaff", le festin


Ed. Actes Sud / Classica
281 p. - 17 €


C'est un véritable parcours avec Verdi que nous offre André Tubeuf. Cette quête personnelle nous emporte très loin sur les sentiers de la révélation. Au bout du chemin, nous redécouvrons une grande voix de la musique, tout simplement.

Comme tous les volumes de la collection Classica, ce Verdi est enrichi d'un index, de repères bibliographiques et d'une discographie.

Quatre-vingts ans. Par les critères de l'époque, c'est carrément âgé. Or ce qui va envahir la scène, l'inonder, est tout le contraire : la jeunesse, le jaillissement, le renouveau. Verdi pourrait être fatigué, las en tout cas, après ces années d'effort invisible mais forcené. Vouloir à toute force le bref, le ramassé, quand la nature vous a fait pour l'espansione, l'effusion, qu'il n'y a qu'à laisser aller : on s'arrache cela à soi-même, on le paye de son sang. Pourtant il ne s'est pas reposé sur les lauriers juste conquis. Il l'a bien dit au souper après Otello : si c'est avec Boito, il est prêt à s'y remettre. Tout de suite. Et tout de suite ce fut. Et c'est allé autrement vite. Triomphe ne suffit pas pour qualifier ce qui se passait à la Scala le 9 février 1893.

Falstaff est théâtralement feu d'artifice ; pour Verdi ce soir-là, ç'a été en plus bouquet final. De son vivant et lui présent, apothéose. Il finissait en beauté mais, c'est sûr, il finissait. Falstaff ne le résumait pas et ne le couronnait pas seulement, Falstaff le changeait ; jamais on n'aurait imaginé qu'il puisse faire cela ; jamais non plus il n'avait fait si bien. Aucun signe de fatigue, ni d'usure. Mais il avait assez dit savoir où il voulait aller : et depuis plus de quarante ans qu'inflexiblement et infatigablement il y allait, chaque étape intégrant les essais de la précédente, ses erreurs aussi, eh bien, il y était.

Il avait traité avec Shakespeare d'égal à égal, il l'avait fait tenir, imprenable comme est Shakespeare, dans ses termes lyriques italiens, comme en vertu d'une harmonie préétablie. Après Otello, réussite déjà confondante, un élément restait à apprivoiser, moitié peut-être la plus inimitable du génie de Shakespeare : la variété, une souveraine fantaisie dans le quotidien et même le trivial, le rire enfin, qui sonne si faux dans l'opéra qui se veut noble ; la désinvolture à l'égard des règlements et conventions, volatilisant l'espace de jeu, changeant l'action en jeu. Falstaff fait tenir tout le théâtre du monde, cette burla qui de tout est le fin mot et le mot de la fin, dans les cent minutes fluides d'une action désinvoltement diverse et magiquement suivie. La musique n'y est plus qu'agilité et vif-argent ; le chant, oubliant les grâces et les agilités d'autrefois, s'y veut et s'y retrouve prose, parole. L'action en scène tourbillonne, fantaisie bientôt envolée sur une pirouette qui prend, comble de culot, la forme contraignante entre toutes, celle de la fugue. Jusqu'à l'espace théâtral qui abolit ce qui le limite, s'ouvre à toutes souplesses, dérobades, esquives. Taverne, Tamise, tout est là, la forêt aussi, et dans la forêt la féerie. Avec même suivi serré et même économie, Verdi et Boito dispensent ici ce qu'Otello ne pouvait intégrer : la lumière du plein midi et celle, bitter sweet, du clair-obscur ; la gaîté, l'allant, l'entrain (qui en art sont ce qui supporte le moins l'art) ; le bigarré et le burlesque ; enfin, à son plus débridé, la fantaisie. De cinq actes de Shakespeare Otello faisait quatre. C'est deux ou même trois de ses pièces que Falstaff, génialement, ramasse en une, ajoutant une figure — non sans toupet — à la galerie shakespearienne des personnages éponymes immenses et un qui, pour une fois, n'est pas (ne fait pas) sérieux. À côté des princes fous et des sanguinaires, Hamlet, Macbeth, Lear, Richard III, ce fat knight, une grandiose bedaine : Falstaff. Où Verdi irait-il encore, qui lui soit ainsi progrès, et renouveau ? Le voici presque plus près de Monteverdi que du Verdi d'Aida.

Que Windsor prenne un coup de soleil à l'italienne, c'est attendu. Ce qui l'est moins, c'est que ses merry wives, héroïnes shakespeariennes en titre, se laissent si peu éclipser par le héros que Verdi choisit de faire éponyme. C'est la première prouesse de Boito (qui ici a préséance) et Verdi, elle saute aux yeux quand on est au théâtre. Aux quelques comparses une silhouette, des façons vocales caractérisées suffisent. Bardolfo et Pistola, le Dr Cajus sont du stock où Shakespeare et la commedia dell'arte puisent à l'envi. Osera-t-on dire, révérence gardée aux barytons stars qui s'y font très fortement valoir (et eux seuls dans la soirée) par un solo splendide, Ford aussi ? Eux sont les intervenants nécessaires pour que l'intrigue se serre, et la burla explose — simples pions sur l'échiquier ; et pions plats, parce qu'on n'a pas besoin qu'ils soient plus que ça. C'est délibérément une pierre dans le jardin de tous les messieurs ici, le bourgeois comme le knight, ils vont être pris, roulés dans la farine, truffés, eux qui croyaient prendre. Ford n'est que ce plat et pauvre type promu pseudo-héros d'opéra, le bourgeois de province fat de son drap, son or, sa femme, sa fille, et de l'omnipotence qu'il se croit sur celles-ci ; simple repoussoir — et non sans cruauté — pour les prétentions ridicules (blagueuses) mais jamais odieuses de Falstaff qui pour l'or du monde ne ferait, égoïstement buté dans ses courtes vues, le malheur de personne. Qu'elle est vilaine, toute cette clique à Ford ! S'il n'y avait pas sur la fin de cette histoire l'indulgence plénière de minuit sonné, si Falstaff n'était pas si bon garçon pour finir (et beau joueur), si l'amour en somme, l'amour jeune, ne triomphait pas, il y aurait de quoi devenir misanthrope non pas, mais misandre sûrement. On ne fera qu'en rire à la fin : mais on aimerait qu'Alice dès le baisser du rideau mette les vraies cornes qu'il mérite à ce mari champion d'un ordre anglais d'avance victorien, pauvre d'humour et étroit de vues. Patience. Au grand stock de l'opéra les Ford finissent barbons, et carrément cocus.

Incroyables sont, au regard, le relief et la vivacité des femmes. Pour Mrs Quickly, Verdi y a mis du sien. Une rondeur à l'opéra, et entremetteuse en plus, ça paye. Il lui a soigné l'opulence du timbre, des effets écrits sur mesure, à sa riverenza ; la scène succulente qu'on lui voit jouer, elle va, se parodiant, la raconter aux commères, et pour comble de (notre) bonheur, derechef nous la jouer. Mais il l'a voulue comédienne, pas seulement ni même principalement vocale, récusant une toute jeune et extraordinaire Guerrini. Aussi toute Quickly simplement bonne fait un tabac, pas besoin d'y ajouter des mines et des effets poitrinés. Plus en retrait dans ce quatuor (il en faut bien une), la bella Meg. Shakespeare la mettait à parité avec Alice ; Verdi la prive du privilège que Nicolai dans ses Lustigen Weiber von Windsor lui conservait, mère d'Anna (ici hypocoristiquement rallongée en Nanetta) ; ainsi voici Alice non seulement centre de l'intrigue amoureuse qui prend place chez elle, attisée en outre par la jalousie de son Ford de mari ; lui est transférée aussi la part de sympathie qui va aux mères joueuses mais sages, qui avec bec et ongles défendent le bonheur de leur couvée contre la courte vue égoïste des maris. Comme idéalement on y imagine (elle fut chanteuse d'opéra, une Thaïs : sûrement elle avait les notes) Françoise Rosay, l'inimitable bourgmestre femelle de la si shakespearienne Kermesse héroïque ! Tenant en main tant de ficelles, et les tirant avec l'adresse de quelqu'un qui cependant mène musicalement le plus endiablé des ensembles vocaux pépiants (et l'achève à découvert, éblouissante, très prima donna soudain), comment faire qu'Alice ne soit pas ici, de fait, meneuse de jeu ? Dans la gigantesque manigance elle réussit tout ce qu'elle machine. Sans un air pour elle, elle est premier emploi dans une troupe de luxe, une Tebaldi pour De Sabata, une Schwarzkopf pour Karajan. L'anti-Falstaff (l'anti-Messieurs aussi) par excellence. L'héroïne.

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