Le tour de l'Italie
Politique, langue, droit, arts, lettres, musique, sciences et spiritualité : c’est inouï tout ce que, nous autres de culture romane, nous devons aux Italiens, assurément nos plus proches cousins. De Dante, le poète fondateur, jusqu’au prometteur Paolo Giordano, Prix Strega (le Goncourt transalpin) en passant par Buzzati ou Italo Calvino, Lire fait le tour des époques et des cités de la Péninsule. En saluant la vraie spécialité de l’Italie actuelle : non point la pasta, comme le veut l’insistant cliché, mais le polar. Signe distinctif ? Le polar italien est social et ancré dans la réalité d’une ville ou d’une province. Quant à l’érudition, Pietro Citati, le plus redouté des critiques italiens, rappelle, dans l’entretien, qu’il est bien plus précieux de sentir que de savoir. D’où cette invitation au voyage, en écho à la fameuse chanson de Lilicub : « …s’en aller tous les deux dans le sud de l’Italie… E va la nove va la douce vie… »
De Dante à Umberto Eco et la littérature contemporaine
DANTE par Roberto Benigni
L’acteur triomphe en Italie avec un spectacle captivant intitulé Tutto Dante (Tout sur Dante) : il mêle à la lecture de La divine comédie des considérations sur la vie politique, intellectuelle, mondaine, artistique. Lecteur infatigable, le comédien et cinéaste italien raconte « son » Dante.
Pourquoi avez-vous choisi Dante ?
— Roberto Benigni : Parce que c'est le plus grand poète de tous les temps. Shakespeare embrasse le monde, mais Dante, lui, va plus loin : au cœur de territoires insoutenables. Dante est un cadeau du ciel fait aux hommes. De tous les écrivains, il est celui qui est le mieux à même de nous arracher les sentiments les plus profonds et les plus personnels. Mais surtout Dante est très actuel. C'est là le propre des grands poètes : ne pas être de son temps mais de tous les temps.
Qu'y a-t-il d'actuel dans La divine comédie ?
— R.B. : Dante est celui qui a le plus modifié notre conception de l'amour. La divine comédie n'est pas seulement un chef-d'œuvre de la littérature, utilisant en Italie une langue nouvelle, mais un livre qui a profondément fait changer le monde et ce dès sa parution. C'est tout de même réconfortant de savoir qu'une grande œuvre littéraire peut changer les codes établis, bouleverser les mentalités, non ? Dante est le premier écrivain qui ait osé le « moi », le « je ». En Italie, il a inventé un langage qui est devenu le langage moderne. Pour moi, Dante est comme un charpentier qui aurait inventé le bois et qui, ensuite, se serait mis à travailler le bois pour le modeler selon ses propres désirs. Toute la modernité de Dante est là : pour la première fois, un écrivain fait des hommes les propriétaires de leur destin. L'homme, chez Dante, n'est plus guidé par Dieu, mais il choisit. Pour l'époque, c'était révolutionnaire !
Quel est, pour vous, le plus beau passage de La divine comédie ?
— R.B. : Sans hésiter : le chant V de L'enfer. Consacré à la luxure, au sexe, au stupre... Là encore, voilà qui nous concerne, nous autres modernes. L'enfer, chez Dante, est peuplé de pécheurs qui ont perdu la vie à cause de l'amour. Ils n'ont pas compris ce qu'est l'amour. Sa véritable essence. Mais il serait vain de chercher à théoriser La divine comédie : Dante est un poète, pas un moraliste qui délivrerait quelque message.
Dans le chant V, précisément, sont contés les amours de la belle Francesca da Remini, précipitée en enfer parce qu'elle a trop lu...
— R.B. : C'est génial, non ? Dante invente un personnage dont toute la vie, tout le destin, est conditionné par la lecture. Cervantès et Flaubert utiliseront ce procédé des siècles plus tard avec Don Quichotte et Madame Bovary, mais c'est Dante qui, le premier, a inventé un personnage dont le destin s'est brisé à cause de ses lectures. Et à la fin du chant V, Dante meurt. Il tombe et il meurt. Et il demande à Dieu : « Pourquoi ? » Mais il y a autre chose, chez Dante, qui est capital : l'invention de la narration. Pour moi, l'adjectif « dantesque » caractérise d'abord le sens du récit : Dante est le premier écrivain qui utilise à ce point la narration. Dante ne cesse, d'ailleurs, d'apostropher son lecteur en lui disant : « Lecteur, lecteur, attention ! » Quand je lis Dante, tout seul, chez moi, je me mets parfois à l'applaudir. Dante est celui qui a mis les lumières au cœur du Moyen Age.
La divine comédie offre aussi une lecture nouvelle de la religion...
— R.B. : C'est capital, en effet. Pour Dante, nous sommes faits de Dieu. Religion : dehors ! Dieu est à l'intérieur de l'homme. L'homme n'a pas besoin des religions pour penser Dieu. L'amour, la religion, le destin : vous voyez à quel point la lecture de La divine comédie est nécessaire pour traverser la vie.
au cours de l'émission La grande librairie
sur France 5 le 25 février 2009
CARLO COLLODI — Les aventures de Pinocchio
Il y a trois nez dans la littérature : celui de Cléopâtre à propos duquel Pascal nous dit que « s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé » ; celui de Cyrano qui nous vaut une des plus célèbres tirades du répertoire théâtral ; enfin, le plus populaire, celui de Pinocchio qui s'allonge lorsque le petit pantin de bois, à laquelle une fée a insufflé la vie, se met à mentir.
Les aventures de Pinocchio. Histoire d'un pantin est une œuvre d'une telle universalité qu'elle a fini par éclipser son auteur, Carlo Collodi, de son vrai nom Carlo Lorenzini (1826-1890). Collodi est le nom du village natal de sa mère où lui-même passa son enfance. Né dans une famille modeste, Carlo entreprendra une carrière de journaliste. Il créera successivement deux journaux, Il Lampire, qui sera rapidement interdit, et La Scaramuccia, tout aussi éphémère. S'il écrit des romans et des pièces de théâtre, il ne commencera d'être connu qu'avec sa traduction des Contes de Charles Perrault qui sera le début d'une carrière d'écrivain pour la jeunesse. Avec la série des Jeannot, Collodi rajeunit un genre fort en vogue à l'époque, le conte à but éducatif auquel il donnera en 1881 ses lettres de noblesse. Ce seront Les aventures de Pinocchio. Avec sa petite vie sinueuse, le fils de Gepetto peine à suivre la ligne de conduite que son père ne cesse de lui rappeler. D'abord publiée sous forme de feuilleton dans le Giornale per bambini, l'œuvre majeure de Carlo Collodi paraît en volume en 1883.
Les aventures de Pinocchio
par Carlo Collodi
traduit de l'italien * par Juliette Bertrand
Editions Folio
284 p. - 7 €
* Tous les ouvrages du dossier sont traduits de l'italien.
G.T. DI LAMPEDUSA — Crépuscules en Sicile
C'était un prince de la littérature, un aristocrate de l'âme, le plus désenchanté des magiciens. Et même s'il a peu écrit, Giuseppe Tomasi di Lampedusa est un des auteurs-cultes du XXe siècle. Né à Palerme en 1896 dans une famille sicilienne de la vieille noblesse, il a beaucoup voyagé pendant sa jeunesse avant d'être fait prisonnier lors de la Première Guerre mondiale, de s'évader et de poursuivre sa carrière d'officier jusqu'en 1925. Ensuite, il se tint à l'écart de la vie politique italienne, préférant le silence de sa bibliothèque aux bruits de bottes du fascisme. Et puis, un jour de 1955, deux ans avant sa mort, Lampedusa entra dans la légende en écrivant le roman auquel il pensait depuis toujours, Le guépard, un miracle littéraire dont Visconti tira un autre chef-d'œuvre en 1963. L'histoire ? Celle de Fabrizio Salina, un prince sicilien désabusé, lucide, cultivé, qui sent sa fin approcher — et celle des valeurs spirituelles dont il se réclame —, à l'époque tourmentée du Risorgimento. En toile de fond, Lampedusa peint une Sicile déchirée entre les fastes du passé et les désordres des temps nouveaux, alors que débarquent opportunistes, parvenus et affairistes incultes. « Nous fûmes les guépards, les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes », écrit Lampedusa dans ce roman ciselé comme un cristal, qui est à la fois un autoportrait nostalgique et un office des ténèbres où s'orchestrent les musiques crépusculaires d'une époque vouée au déclin, puis au naufrage, comme un bal sublime qui n'aura pas de lendemain.
Le Guépard
par Giuseppe Tomasi di Lampedusa
traduit par Jean-Paul Manganaro
Editions Points
360 p. - 13,50 €
STENDHAL — La passion selon Stendhal
Ames sensibles, s'abstenir... Et pourtant, c'est bien au chantre de l'« âme sensible » que l'on doit ces nouvelles pleines de vengeances et d'amours adultères, de fureur et de passions qui finissent dans le sang : avec ses Chroniques italiennes, recueil de récits publiés séparément puis réunis ensuite, une première fois en 1839, Stendhal (1783-1842) a précisément voulu faire revivre cette incandescente Italie de la Renaissance qu'il aimait tant, dont les excès en tous genres lui faisaient oublier le conformisme de ses contemporains. C'est bien simple, il n'est question dans ces chroniques, souvent situées à la cour de Rome, que de trahison amoureuse (Vanina Vanini), d'assassinats en cascade (Vittoria Accoramboni), de crimes d'honneur (La duchesse de Palliano), de père incestueux (Les Cenci), ou encore d'idylles contrariées aux funestes fins (L'abbesse de Castro) ! Henri Beyle, de son vrai nom, les a rédigées à partir de vieux manuscrits italiens, qu'il avait découverts dans une bibliothèque alors qu'il était consul de France à Civitavecchia, narrations gore avant l'heure d'événements violents ayant réellement eu lieu. De quoi réjouir l'écrivain, tout à son obsession de la vérité ! Mais il saura aussi s'en affranchir pour ciseler des textes bien à lui, concis, éloquents, captivants. Avec cette ligne de conduite : « Un amour passionné qui se nourrit de grands sacrifices ne peut sub-sister qu'environné de mystère, et se trouve toujours voisin des plus affreux malheurs. » On comprend que l'auteur de La chartreuse de Parme ait aimé l'Italie si passionnément...
Chroniques italiennes
par Stendhal
Editions Folio
384 p. - 7 €
DINO BUZZATI — Une vie à attendre
C'est le récit d'une vie passée à scruter l'horizon, d'une existence ratée à traquer des chimères qui n'arrivent jamais. Jeune lieutenant ambitieux, Giovanni Drogo connaît sa première affectation au lointain fort Bastiani, une citadelle austère postée à l'orée d'un désert rocheux. De l'autre côté de cette frontière de pierre sont tapis les Tartares, ces ennemis mythiques dont les soldats redoutent autant qu'ils espèrent l'invasion. Rongé par la solitude et la résignation de ces militaires en mal d'ailleurs, le jeune homme se jure de partir à la première occasion pour un poste plus exaltant. La forteresse silencieuse va pourtant prendre Drogo au piège de ses murs froids. À son tour, il se prend à s'attacher à la routine de la vie du fort, au défilé régulier des saisons et, plus encore, à cette ligne d'horizon mystérieuse, propre à exciter l'imaginaire des hommes. Les jours, les mois, les années passent. Les yeux rivés sur l'immensité du désert, Drogo attend, inlassablement, l'attaque des Tartares, qui viendra exaucer ses rêves de gloire...
Contemporain de Sartre et de Camus, Dino Buzzati — né en 1906 à Belluno, au pied des Dolomites, et mort à Milan en 1972 — était surnommé le « Kafka du soleil ». Comme l'auteur du Procès, il a su tirer de la monotonie de son emploi au Corriere della Sera une formidable allégorie sur la fuite du temps et le mirage des faux espoirs. Lucide et ironique, Le désert des Tartares sonne comme un terrible avertissement pour tous ceux qui craignent de constater, un jour, l'inutilité de leur vie.
Le désert des Tartares
par Dino Buzzati
traduit par Michel Arnaud
Editions Pocket
268 p. - 5 €
ALBERTO MORAVIA — Au-delà des conformismes
Du haut de sa magistrale statue, Alberto Moravia (1907-1990) est longtemps resté le commendatore des lettres transalpines. Romain dans l'âme, dandy délicat, styliste amer et souvent cruel, peintre redoutable de la bourgeoisie, ce moraliste n'a cessé de provoquer ses contemporains. Souvent adapté au cinéma, Moravia mêlait dans son œuvre féconde romans et nouvelles, essais et reportages, scénarios et pièces de théâtre, tout en incarnant une époque qui fut celle de la mélancolie et des désenchantements — à la fois idéologiques et psychologiques. Mais l'auteur des Deux amis — un récit sulfureux, récemment retrouvé — fut aussi une légende : celle d'un libertin impénitent qui inspira Pasolini, batailla contre le fascisme et la censure, pourfendit le sabre et le goupillon, scandalisa la prude Italie au bras d'Elsa Morante et croqua à belles dents un plein panier de fruits défendus à l'époque où l'existentialisme dénonçait interdits et tabous. Et bien sûr, il y a tous ces romans — Les indifférents, Agostino, La belle Romaine, L'ennui, Le mépris, Le conformiste — qui frémissent sur des braises incandescentes avec, au générique, une poignée de thèmes universels : aliénation, jalousie, égoïsme, solitude, trahison, malentendu amoureux. Autant de clés qui permirent à Moravia d'ouvrir les portes de nos enfers les plus familiers, là où s'accumulent rêves meurtris, naufrages conjugaux et illusions perdues. Né et mort dans la ville des papes, Moravia fut le souverain pontife d'une littérature qu'il aura su affranchir de ses conformismes et de ses frilosités.
Romans
par Alberto Moravia
Editions Mille & une pages / Flammarion
1152 p. - 25 €
CESARE PAVESE — « L'art est la preuve que la vie ne suffit pas »
L'immense Cesare Pavese fut le vigile solitaire — et blessé — de l'Italie de la première moitié du XXe siècle. Né dans le Piémont en 1908, il était, disait-il, un « homme-livre », qui mena de front trois carrières. Celle du traducteur, qui introduisit dans son pays les plus grandes voix de l'Amérique, de Dos Passos à Faulkner. Celle de l'éditeur, chez Einaudi. Et celle du romancier, qui pratiquait l'écriture comme une transe, « au prix de terribles renoncements ». Quant à la brève existence de Pavese, elle fut une ascèse difficile qui passa par la réclusion (emprisonné à Rome en 1935, cet antifasciste fut condamné à huit mois d'exil en Calabre), par l'engagement politique (il adhéra au PCI en 1945) et, surtout, par une série d'échecs personnels : déceptions amoureuses, insatisfaction devant le succès, douloureux sentiment de solitude qui le poussa au sui-cide, en août 1950, à Turin, dans une chambre d'hôtel où il laissa un texte magnifique, La mort viendra et elle aura tes yeux. « L'art est la preuve que la vie ne suffit pas », disait Pavese. Son œuvre reflète tous ces déchirements, auxquels il opposait la grâce austère d'une écriture hantée par la lumière : de La plage à Avant que le coq chante, du Bel été à La lune et les feux, Pavese met en scène des personnages égarés, solitaires, cruellement déracinés, qui cherchent désespérément à se réconcilier avec la terre d'où ils sont sortis. Cette quête donne à l'œuvre de Pavese sa dimension tragique, dans le silence d'un questionnement métaphysique bouleversant.
Œuvres
par Cesare Pavese
Edition Martin Ruess, nouvelle traduction/révision M. Ruess & Mario Fusco
Editions Quarto / Gallimard
1848 p. - 35 €
ITALO CALVINO — Le « baron perché », un Robinson italien...
Un beau jour de juin 1767, Côme Laverse du Rondeau, 12 ans, commet l'acte de désobéissance le plus grave qui soit : il refuse de toucher au plat d'escargots servi à la table de son très guindé de père, le baron Arminius. Mieux, le jeune rebelle persiste en se réfugiant dans les arbres du domaine familial d'Ombreuse, en Ligurie. Il n'en redescendra plus jamais ! Son frère cadet raconte cet incroyable destin : celui du « baron perché » qui, jusqu'à ses soixante-cinq ans, va vivre au plus près de la nature et considérer le monde autrement, depuis ces hauteurs feuillues. Ce qui ne l'empêchera pas de chasser, de se cultiver, de séduire une fantasque marquise, et même de recevoir Napoléon ! Il faut lire absolument, ou relire, ce chef-d'œuvre qu'Italo Calvino (1923-1985) a écrit en 1957, deuxième volet de sa trilogie Nos ancêtres, précédé par Le vicomte pourfendu (1952) et suivi du Chevalier inexistant (1959). Mais avec Le baron perché, l'écrivain italien signe surtout l'une des plus belles inventions de l'histoire littéraire, un époustouflant conte philosophique où la cocasserie le dispute à la fraîcheur, qui met en scène une sorte de « Robinson ligure », rousseauiste en diable, humain, tellement humain. De l'art de s'élever, au propre comme au figuré... D'où cette inscription sur sa tombe : « Il vécut dans les arbres, aima toujours la terre, monta au ciel. »
Le baron perché
par Italo Calvino
Traduit par Juliette Bertrand
Editions Points
336 p. - 7 €
CURZIO MALAPARTE — Débâcles du XXe siècle
Né en Toscane, Curzio Malaparte (1898-1957) fut plongé dans toutes les tourmentes de son époque, dont il fustigea les dérives dans une œuvre qui tient à la fois du reportage, de la descente aux enfers et de l'exorcisme. Après s'être porté volontaire dans l'armée française en 1914, malgré son jeune âge, il se tourna vers le journalisme et il adhéra au fascisme en 1922. Mais il ne tarda pas à renier cet engagement pour devenir un des plus virulents adversaires de Mussolini. Condamné à cinq ans d'exil en 1933, il fut remis en liberté surveillée, poursuivit son activité de journaliste et, au début de la Seconde Guerre mondiale, il fut mobilisé comme correspondant sur le front Est : il écrivit alors les textes réunis dans Kaputt (des témoignages recueillis en Pologne, en Russie, en Roumanie), un livre effrayant où il dépeint l'horreur qui terrassa la vieille Europe. À ces descriptions apocalyptiques d'une humanité sacrifiée sous les gibets de la barbarie, Malaparte ajouta un autre chef-d'œuvre, La peau, dans lequel il évoque d'une plume célinienne la sordide débâcle de l'Italie mussolinienne : au moment où les troupes américaines débarquent à Naples, l'auteur de Technique du coup d'Etat raconte la misère et le chaos, les trahisons, les tortures et les règlements de comptes, alors que la terre elle-même se déchire et que le Vésuve crache le feu, comme un châtiment divin. À lire, aussi, l'ultime roman de Malaparte qui vient de paraître chez Quai Voltaire, Le compagnon de voyage, où l'éternel insurgé revient à ses hantises, pour dénoncer l'absurdité de la guerre.
Le compagnon de voyage
par Curzio Malaparte
Traduit par Carole Cavallera
Editions Quai Voltaire
106 p. - 14 €
LEONARDO SCIASCIA — Mystérieuse disparition entre Palerme et Naples
Ettore Majorana, 31 ans, considéré comme un génie de la physique, embarque à Palerme le 27 mars 1938, à destination de Naples. Il n'y arrivera jamais. Meurtre, enlèvement, fuite ? La police conclut à un suicide. Sans jamais trouver le corps. Leonardo Sciascia reprend l'enquête dans La disparition de Majorana (Flammarion). Il décrit la jeunesse studieuse en Sicile, les études à Rome, la timidité extrême. Majorana révèle la structure de l'atome et la nature du neutrino. Le monde entier applaudit. Un autre en aurait conçu de l'orgueil. Lui, au contraire, fuit les honneurs, s'enferme chez lui jusqu'à ce dernier voyage. Le voilà effacé comme une étoile filante. Sciascia adore ce genre d'énigme. Il excelle dans ces récits entre policier et fable métaphysique, depuis Mort de l'inquisiteur jusqu'à L'affaire Moro. En plus le héros lui ressemble un peu : cheveux de jais, regard sombre, acharnement au travail et horreur des mondanités. Comme lui, il est fasciné par Pirandello — sicilien, lui aussi — et son jeu sur les identités. L'écrivain, spécialiste de la Mafia, raconte, ici, l'époque. L'Italie coincée entre ces deux monstres, le fascisme et le nazisme. Majorana a-t-il pressenti l'usage que les politiques feraient de ses recherches pour fabriquer une bombe d'un genre inconnu ? Sciascia, qui voyait la Sicile comme une métaphore de l'Italie, et l'Italie comme une métaphore du monde, présente, grâce à ce tout petit livre écrit dans un style épuré, la lutte de la raison et de la liberté contre le pouvoir qui opprime. Une histoire universelle.
Œuvres complètes, t. II (1971-1983)
par Leonardo Sciascia
Traduit par Mario Fusco
Editions Fayard
1300 p. - 59,50 €
UMBERTO ECO — Sherlock Holmes version encyclopédie
Sémiologue, professeur à l'université de Bologne, Umberto Eco est un savant mais aussi un romancier, auteur, à 48 ans, d'un polar historique qui va le rendre populaire dans le monde entier. En 1980, il publie Le nom de la rose, dont l'action se déroule en 1327, entre la Provence et la Ligurie, dans un paisible monastère bénédictin. Frère Guillaume de Baskerville, ex-inquisiteur, doit retrouver en secret des franciscains, mais la réunion ne peut avoir lieu car de mystérieux crimes sont commis. Enquête policière, incendie de la bibliothèque, guerre entre philosophes et théologiens, il y a du Sherlock Holmes version médiévale dans cette aventure où l'auteur fait reposer son intrigue sur une belle et sérieuse connaissance de l'histoire, de la philosophie et de la théologie. En 1988, Le pendule de Foucault plonge le lecteur dans l'occultisme et l'ésotérisme et réussit encore à surprendre à travers un thriller magistral et inclassable que Dan Brown aurait dû relire avec plus de soin avant de se lancer dans le Da Vinci Code. Umberto Eco est un formidable encyclopédiste qui manie l'humour et continue de s'intéresser à la marche du monde. Depuis sa première apparition à la télévision française dans l'émission Apostrophes, en 1982, Umberto Eco ne cesse d'enchanter les lecteurs français, mais également de les mettre en garde contre les excès d'une société qui joue les derviches tourneurs. Penseur, pédagogue, acteur de la vie contemporaine, Umberto Eco rappelle que « la pensée est une vigilance continuelle ». À méditer.
Le nom de la rose
par Umberto Eco
Traduit par Jean-Noël Schifrano
Editions Le Livre de poche
542 p. - 6,50 €
CLAUDIO MAGRIS — Méditations transfrontalières
Trieste est une cité des confins, presque chimérique, qui ne cesse de nourrir les méditations de Claudio Magris. Né en 1939 dans cette ville, il est une des figures majeures de la vie intellectuelle italienne et, sans doute, un des derniers grands humanistes européens de notre temps. Professeur de littérature germanique, traducteur, ex-sénateur, Magris a écrit de nombreux livres où il développe une passionnante réflexion sur la notion de frontière, tout en réhabilitant la culture de la Mitteleuropa. C'est en 1986, avec Danube, qu'il s'est définitivement imposé : dans cet essai tumultueux, il retrace la fabuleuse odyssée du Danube (depuis sa source en Forêt-Noire jusqu'à son delta sur la mer Noire) et il y ajoute de magistrales digressions sur l'identité et la culture, l'histoire et la sociologie des nations traversées par ce fleuve quasi mythique. Magris est également l'auteur de Microcosmes (un autoportrait doublé d'un hommage à Trieste) et d'Utopie et désenchantement, un traité d'éthique où il fait un pari passionnant : analyser et comprendre le déclin des utopies, sans pour autant renoncer à leur potentiel d'espérance. Côté fiction, Magris a signé quelques récits mâtinés de philosophie. Enquête sur un sabre, par exemple, où il raconte la dérive d'un apatride vers le nazisme. À lire, aussi, Vous comprendrez donc, une variation autour d'une figure universelle, celle d'Eurydice. Autant de livres précieux, qui vaudront peut-être au Triestin de recevoir le Nobel, dont il est chaque année l'un des favoris.
Vous comprendrez donc
par Claudio Magris
Traduit par Jean et Marie-Noëlle Pastureau
Editions L'Arpenteur
64 p. - 7,90 €
ERRI DE LUCA — Dépouillement ascétique
Regard bleuté, longue silhouette réduite à l'essentiel, prose de voltigeur : à grandes enjambées, Erri De Luca marche vers la lumière, vers la grâce, et cette quête spirituelle n'a pas d'équivalent dans les lettres italiennes d'aujourd'hui. Dépouillés à l'extrême, ses récits ont la densité du granit. Ce sont des psaumes modernes, des prières murmurées par un homme qui, bien qu'incroyant, a étudié l'hébreu pour mieux comprendre les textes sacrés de l'Ancien Testament. C'est dire que l'absolu est la grande hantise d'Erri De Luca. Né à Naples en 1950, cet alpiniste chevronné a appris à regarder le monde du haut des cimes, puis il a milité dans les rangs du mouvement gauchiste Lotta Continua avant de travailler en usine — chez Fiat — et d'aller brasser le mortier sur des chantiers français, tout en refusant de faire carrière dans la littérature. Et son œuvre s'est construite presque clandestinement jusqu'à ce qu'on découvre, à la fin des années 1980, sa beauté si singulière. Partout, la même musique des lointains, les mêmes affrontements avec le silence, les mêmes complaintes de haute solitude, en compagnie de personnages qui réinventent Beckett et Giaco-metti dans les décors d'Eugenio Montale. Prix Femina étranger en 2002 pour Montedidio, Erri De Luca accumule des livres qui sont autant de joyaux. Parmi eux, Tu, mio et Acide, arc-en-ciel, ainsi que le magistral Trois chevaux, confession d'un survivant qui a traversé le monde avant de revenir en Italie où son métier de jardinier lui servira de rédemption, à la fois fragile et miraculeuse.
Trois chevaux
par Erri De Luca
Traduit par Danièle Valin
Editions Folio
192 p. - 4,30 €
PORTRAIT
ROBERTO SAVANIO
Dans les tentacules de la bête
À vingt-neuf ans, Roberto Saviano se sent comme un « écrivain en cage ». Il ne peut plus marcher seul dans la ville, exilé involontaire, prisonnier sans barreaux mais avec gardes du corps et voiture blindée. Il vivait à Naples, il est désormais ailleurs, dans d'autres quartiers, d'autres villes, d'autres pays.
Tout commence en 2006. Roberto Saviano est alors un journaliste dont les articles sont publiés dans L'Espresso et La Repubblica. Il rêve d'être écrivain et travaille sur un livre, mi-roman, mi-reportage, consacré à la Camorra, la Mafia napolitaine. Il rassemble une documentation phénoménale sur ces « héros du mal » qui gangrènent l'Italie, voire le monde entier. Né à Naples, il a tout sous la main pour s'engager dans une œuvre réaliste, ni tout à fait un essai, ni vraiment une fiction dont le modèle n'est autre que le livre-culte de Truman Capote, De sang-froid. L'inspiration est au coin de sa rue, dans les faubourgs de sa ville natale et son organisation mafieuse qu'on appelle le « système » car « le mot Camorra n'existe pas, c'est un mot de flic ». Discrètement, il se rend partout, dans les décharges comme dans les ruelles où les dealers vendent leur came, chez les policiers dont il observe les rondes de nuit, sur le port où les containers renferment des clandestins morts congelés. Ex-étudiant en philosophie, Roberto Saviano ne se contente pas de décrire une situation sociale et politique, il s'engage en offrant un regard panoramique sur cette pieuvre : le traitement des déchets toxiques, le marché de la drogue et celui de la main-d'œuvre chinoise, la fascination des jeunes pour le style de vie mafieux. Les grandes familles sont reconnaissables et, même si elles ont fait l'objet de procès, cette nouvelle mise en lumière ne leur plaît pas du tout. Mais Saviano exclut d'être lâche, de fermer les yeux ou de se cacher derrière de fausses identités, il parle à la première personne pour écrire Gomorra. Très vite, le livre est un best-seller mais tout aussi rapidement l'existence de l'auteur devient un enfer. La chasse à l'homme commence lorsqu'il se retrouve sur la liste noire de la Camorra. Soutenu par les intellectuels comme Umberto Eco ou Salman Rushdie, Saviano refuse de baisser les bras mais il est un homme seul.
Ses amis se sont éloignés, sa famille s'inquiète
Il aggrave encore sa situation lorsqu'en septembre 2006, sur la place de Casa Del Principe, ville de la périphérie de Naples, il énumère un à un les noms des grandes familles des clans locaux. Ses amis se sont éloignés, sa famille s'inquiète. « Je suis devenu un symbole mais j'ai payé un prix très élevé... J'ai perdu ma liberté », explique le jeune homme aux journalistes européens mais aussi à la télévision française, sur France 5, en novembre 2008. Car au succès international du livre s'est bientôt ajoutée une adaptation cinématographique réussie par Matteo Garrone. Présenté au Festival de Cannes en compétition officielle, le film remporte le grand prix du jury, pourtant ni Roberto Saviano ni le metteur en scène n'assistent à la cérémonie. L'écrivain préfère renoncer à la montée des marches : le risque est trop grand.
Aujourd'hui, Roberto Saviano reste un homme traqué qui rêve d'être libre. L'écriture est sans doute ce qui lui donne le courage de poursuivre, et les deux nouvelles qui paraissent en ce moment en France prouvent bien qu'il n'est pas l'homme d'un seul livre. Dans Le contraire de la mort, il s'agit à nouveau de Mafia avec l'histoire de Maria dont le fiancé, forcé de quitter son pays pour fuir la Camorra, trouve la mort en Afghanistan. La seconde fiction évoque le destin d'un jeune couple qui refuse les lois des camorristes. Les deux textes ont précédemment paru dans le Corriere della Sera. Roberto Saviano travaille actuellement à un nouveau roman qui devrait paraître dans quelques mois, en Italie. Mais où sera-t-il au moment de sa publication ?
Gomorra
par Roberto Savanio
Traduit par Vincent Raynaud
Editions Gallimard
362 p. - 21 €
Le contraire de la mort
par Roberto Savanio
Traduit par Vincent Raynaud
Editions Robert Laffont
90 p. - 12,50 €
De la campagne romaine à la Sicile en passant par Naples ou Milan, les écrivains italiens font preuve d’une belle inventivité. Des romans truculents, engagés, qui montrent un pays avec ses difficultés et sa beauté millénaire.
ROME
Dans les arcanes du Vatican
Beau gosse, belle plume. Andrea De Carlo est passé par le rock et le cinéma — il a travaillé avec Fellini — avant d'être intronisé par Italo Calvino dans le sérail littéraire et d'y poursuivre une assez brillante carrière. Ses livres ratissent large, tout en ressassant le même refrain : au détour de ses histoires, le Milanais en revient toujours à l'Italie pour faire l'autopsie d'un pays qui, à l'en croire, ne tourne pas aussi rond qu'un moteur de Lamborghini. Andrea De Carlo, nous l'avons découvert avec Macno, savant dosage de thriller et de satire roublarde, puis il nous a offert une virée grimaçante du côté des sectes (Uto), une excursion chez les mafiosi (L'apprenti séducteur) et un récit en forme de fable à l'usage d'une péninsule en crise, L'instant d'après.
Polar politico-vaticanesque, Océan de vérités fouille les recoins pas toujours édifiants de la patrie de Silvio Berlusconi. Lorenzo, le héros, arrive à Rome au lendemain de la mort de son père : pendant l'enterrement, une Suissesse bien informée lui révèle que son cher père a eu entre les mains un manuscrit passablement sulfureux. Lequel a mystérieusement disparu, et pour cause : écrit par un cardinal sénégalais, Jean-Léon Ndionge, ledit manuscrit raconte comment ce haut dignitaire de l'Eglise a contracté le sida, un témoignage courageux auquel il a ajouté des accusations assassines contre le Vatican. Que sont devenues les confessions si encombrantes du cardinal Jean-Léon Ndionge ? C'est cette histoire que raconte Océan de vérités, où débarque aussi un politicard romain très habile, surtout quand il s'agit d'étouffer les scandales. Un roman d'actualité, bien goupillé contre le goupillon, et qui fait mouche.
Océan de vérité
par Andrea De Carlo
Traduit par Myriam Tanant
Editions Grasset
348 p. - 19,50 €
Balades romaines
Rome est l'unique objet de Marco Lodoli. Il y est né — en 1956 —, il y enseigne, il y écrit. Son œuvre ? Quelques romans qui disent les tourments d'une époque orpheline de sa mémoire et de ses idéaux. Chez lui, pas de Capitole pour tutoyer le ciel, mais seulement une poignée de vies naufragées. Et si le romancier Lodoli est volontiers amer, il reste un enchanteur lorsqu'il nous entraîne à travers sa ville natale. La preuve, ces Îles, un guide vagabond qui musarde de ruelles en impasses, de jardins en chapelles, tandis que, à bonne distance des humains, des nuées de chérubins grassouillets s'envolent de leurs niches de marbre pour rejoindre pigeons et mouettes, avec la bénédiction papale.
En cent trente-trois chroniques, l'auteur de Boccacce réinvente magnifiquement Rome. « J'essaie parfois de découvrir une île dans l'océan de la ville : ce peut être un tableau ou un arbre, un livre ou un recoin plongé dans la pénombre, une statue ou une modeste fontaine. Ce sont des lieux, pour ainsi dire, qui se dissimulent pour ne pas disparaître », écrit Lodoli, qui mêle dans son kaléidoscope urbain croquis et parfums, mythes oubliés et couleurs de maintenant. Et il n'a pas son pareil pour épingler un détail, faire taire le vacarme afin d'écouter les murmures d'un quartier, voir l'invisible et saisir l'esprit des lieux tout en convoquant, au hasard d'une promenade, les ombres qui dessinèrent l'imaginaire de la cité — Le Bernin ou Poussin, Pasolini ou Fellini, Leopardi ou Stendhal.
Une place déserte qui semble sortir d'un tableau de De Chirico. Un bar qui ne figure pas dans le Routard. Un Rubens caché sous une nef baroque. Une touffe d'herbe sauvage qui pointe entre les lézardes d'un trottoir. Un cordonnier au visage sculpté dans le cuir, via San Martino. L'îlot de silence de l'église des Santi Quattro Coronati, dont la pierre résiste depuis des siècles « à la vague des jacassements ». Les dix mètres carrés d'une librairie où transitent tous les romans du monde, rue Mazzini. C'est avec ces fragments que Lodoli fait son miel. Il coule à flots, comme les eaux du Tibre, et ce voyage à Rome est un bonheur. Parce que la Ville éternelle s'y dévoile à livre ouvert. Et à cœur ouvert.
Iles, guide vagabond de Rome
par Marco Lodoli
Traduit par Louise Boudonnat
Editions La Fosse aux ours
220 p. - 18 €
L'Italie en perdition
Monologue cinglant, roman grave, Le pont. Un effondrement est un impitoyable constat de l'Italie par un Italien et une affaire d'amitié et de culpabilité. Thomas, le narrateur, vit en Allemagne, près de Brême, mais continue d'acheter le Giornale di Vicenza, histoire de jeter un coup d'œil à la rubrique nécrologique et comptabiliser les relations d'autrefois mortes avant lui. C'est ainsi qu'il apprend la disparition de Pinocchio, son cousin, qui fut également son meilleur ami. Pinocchio a écrasé sa Ferrari Testarossa contre un mur, faisant même la une du quotidien régional. Pour Thomas l'exilé, cette nouvelle fait resurgir un passé qu'il évitait de convoquer. Son enfance, entre sa mère et ses sœurs, lui revient avec dégoût. Il n'a jamais été le fils espéré, celui qui reprendrait les affaires de la famille, l'entreprise de coussins à microbilles qui fait la fierté de ses parents. Thomas a très tôt préféré la lecture, l'écriture, s'évadant ainsi de ce monde petit-bourgeois où la figure maternelle est glaçante et démesurée. Si Pinocchio fut longtemps sa bouée de sauvetage, la situation s'est transformée à l'âge adulte. Marié, père de famille, Pinocchio change de monde, laissant son ancien copain, son double, dans une adolescence éternelle et les regrets d'un temps insouciant.
Avec cette fiction, Vitaliano Trevisan dresse le constat d'une Italie sans grandeur. Il méprise ce pays délétère où la télévision fait office de culture, où les intellectuels ne savent plus lutter pour leur langue, leur littérature, leur création. Dans son premier livre traduit en français, Les quinze mille pas, son héros — qui s'appelait déjà Thomas — mesurait les distances comme si sa vie en dépendait. Cette fois, il écrit son journal pour laisser une trace ultime, observateur d'une culpabilité qu'il se dissimulait et qui finit par le détruire. La construction en spirale de son monologue montre à quel point Trevisan est d'une rigueur absolue, et tant mieux si le voyage est vertigineux et frénétique.
Le pont. Un effondrement
par Vitaliano Trevisan
Traduit par Vincent Raynaud
Editions Gallimard
190 p. - 17,50 €
La conjuration des imbéciles en version italienne
Ils sont quatre damnés de la banlieue, des gars de l'inframonde dans une Italie pluvieuse et sale. Ils habitent entre deux autoroutes et quelques centres commerciaux, survivent à base de mauvais alcool, de coups de boule et d'amitié. Quattro Formaggi vaut le détour : depuis qu'il a pris une bonne décharge en heurtant avec sa canne à pêche une ligne à haute tension, il divague entre la fabrication d'une crèche aux santons géants et la rediffusion obsessionnelle du même film porno. Danilo attend toujours le retour de sa bien-aimée qui lui a préféré un type moins pourri. Rino et Cristiano, père et fils, sont inséparables, même si le gamin évite de croiser son paternel les soirs de cuite. Entre ces deux-là, c'est l'amour fou et la débrouille. Et tant pis si Rino est encore plus à droite que Hitler, et s'il explique à Cristiano que la violence inspire toujours le vrai respect. Une nuit d'orage, les voilà tous bien décidés à braquer le distributeur automatique du coin et la folie monte d'un cran, comme si la foudre tombait sur cette bande de bras cassés qui tuent et violent en hurlant dans la boue.
Niccolò Ammaniti a choisi l'excès, la provocation, pour parler d'un pays qui ne ressemble pas aux shows télévisés de la Rai. Pas de brillantine, pas de strass ou de bronzage orange à la Berlusconi dans ce roman explosif, mais un magnifique portrait de perdants. Durant plus de cinq cents pages, l'auteur ne cesse d'accélérer le rythme, de faire monter la tension et de brouiller la logique. Car c'est finalement d'amour qu'il nous parle, de tendresse pour ces bouffons repoussés dans des ghettos toujours plus lointains. Niccolò Ammaniti se garde bien de dénoncer, il éclate sa narration, explose les grands principes moraux, dynamite l'écriture et réussit une tragédie ricanante et superbe, une conjuration des imbéciles version italienne.
Comme Dieu le veut
par Niccolo Ammaniti
Traduit par Myriam Bouzaher
Editions Grasset
546 p. - 21 €
NAPLES
Petits arrangements napolitains
Dans le panthéon littéraire de Naples, il y a d'abord un des plus grands philosophes des Lumières — Vico — mais il y a aussi le créateur de Cendrillon — le divin Basile — et, au XXe siècle, l'incontournable Anna Maria Ortese. Avec Valeria Parrella, on est bien loin de ce légendaire trio mais, par contre, on est au plus près de la réalité actuelle. Car cette nouvelliste remarquable dépeint le quotidien napolitain avec une précision de reporter. Née en 1974, elle a étudié le latin et le grec à l'université avant de devenir interprète pour les sourds-muets, de passer par la case chômage et de se mettre à écrire.
Les six récits du Ventre de Naples plongent au cœur de la cité la plus sulfureuse de la Péninsule, pour en débusquer les multiples démons : spéculation immobilière, immigration clandestine, trafics en tous genres, dérives d'une jeunesse sans travail, criminalité, omniprésence de la Mafia — comme Roberto Saviano l'a si bien démontré dans son Gomorra. Ces maux terribles, Valeria Parrella les évoque en mettant en scène des personnages — beaucoup de femmes parmi eux — qui jaillissent des ruelles et des HLM délabrées en racontant comment on se dépatouille pour échapper à la misère ou aux requins qui règnent sur la ville. Il y a Adriana, qui se bat pour qu'on ne défigure pas le littoral. P'tite Canaille, une môme prête à tomber dans les bras crapuleux du Cagneux pour sortir des bas-fonds. Anna, qui finira en prison — trafic de cocaïne — après l'assassinat de son mari. « Dans le quartier, dit-elle, les séjours en cabane relèvent tellement du quotidien que je n'ai jamais entendu personne raconter, pour sauver les apparences, qu'il était tombé malade et qu'on l'avait hospitalisé. »
Valeria Parrella écrit serré, sec, sans fioritures, à petits coups de dialogues gorgés d'émotion. Avec elle, voir Naples, c'est frémir. Et c'est aussi comprendre toutes les menaces qui pèsent sur l'Italie d'aujourd'hui. Car « la ville est la lunette grossissante qui permet de mesurer les problèmes de mon pays », explique-t-elle, après nous avoir servi cette tranche napolitaine nappée de vinaigre. Son livre nous explose littéralement au visage, comme un Vésuve d'amertume et de colère.
Le ventre de Naples
par Valeria Parrella
Traduit par Dominique Vittoz
Editions du Seuil
170 p. - 19 €
Le coup de folie de Leda
Natalia Ginzburg, Rosetta Loy, Dacia Maraini, Anna Maria Ortese, Elsa Morante, Elisabetta Rasy, Lalla Romano, toutes ces très grandes dames des lettres italiennes ne semblent pas faire d'ombre à quelques jeunes pousses bien décidées à prendre la relève, et pas du tout intimidées par leurs illustres aînées. Parmi elles, une Napolitaine cachée derrière un pseudonyme, Elena Ferrante, qui protège jalousement son anonymat afin, dit-elle dans ses e-mails, « d'éviter de tomber dans le cirque médiatique qui entoure les écrivains ». Traduite chez Gallimard — où deux de ses livres ont déjà été publiés —, Elena Ferrante prouve avec cette Poupée volée qu'elle est une romancière de haute lignée, dont l'univers secret, tout en subtilités et en mystères, explique sans doute son désir de dissimuler son visage.
« Je suis morte, mais je vais bien. » Cette phrase si étrange, le lecteur la comprend à la fin du roman, en se disant qu'il tient là une confession magnifique sur la difficulté d'être mère. Leda, 48 ans, a deux filles qu'elle ne voit plus et qu'elle a laissées partir au Canada, en compagnie de leur père. De cet abandon, elle se sent terriblement coupable, même si son métier — elle est professeur à l'université de Florence — a fait d'elle une intellectuelle parfaitement libérée. Lorsque s'ouvre le récit, en plein été, Leda est sur une plage, du côté de Naples, où son attention sera attirée par la belle Nina et par sa petite fille Elena, aussi attachée à sa mère qu'à sa poupée qu'elle cajole comme un vrai bébé... Pourquoi, soudain, Leda va-t-elle voler la poupée si précieuse d'Elena et la cacher dans son appartement ? Coup de folie ? Jeu ? Désir inconscient de retrouver, par substitution, ce rôle de mère qu'elle n'a pas su jouer ? Dans un récit frugal, elliptique, tout entier tourné vers l'intériorité de la fragile Leda, Elena Ferrante va peu à peu expliquer son comportement, au bord de cette plage où l'indifférence des touristes la renvoie à sa propre solitude, au vide douloureux que l'absence de ses filles a creusé en elle, pour la condamner à n'être plus qu'une ombre. Un roman intense, un superbe portrait de femme dont la voix blessée s'accorde au lancinant ressac des vagues.
Poupée volée
par Elena Ferrante
Traduit par Elsa Damien
Editions Gallimard
176 p. - 18 €
LAC DE CÔME
Bienvenue à Bellano
À Bellano, les Vitali se ramassent à la pelle. Sur les trois mille habitants de ce bourg niché entre le lac de Côme et la montagne, ils sont légion à porter ce nom qui a fait le tour de l'Italie grâce à Andrea Vitali, 53 ans, médecin de son état et romancier à succès. Lequel réinvente joliment le divin Giovannino Guareschi — le créateur de Don Camillo et de Peppone —, avec une drôlerie et une fantaisie qui doivent aussi beaucoup à Italo Calvino. Et Andrea Vitali a réussi l'exploit d'immortaliser son village même si, aujourd'hui, il semble avoir perdu ses charmes d'antan. « Ce coin de pays, raconte le romancier, a connu le sommet de sa splendeur dans les années 1970, mais il n'a cessé de se détériorer. La filature de coton a été fermée et on s'est mis à construire n'importe comment. Mais le lac, lui, restera comme il a toujours été, Dieu merci. »
Si Vitali écrit, c'est pour retrouver la saveur, l'âme et la mémoire de Bellano. Toutes ses histoires s'y situent. Celle de La folie du lac, par exemple, son premier roman traduit l'an dernier chez Buchet-Chastel. On ne change pas de décor dans la truculente saga d'Avec les olives ! : Vitali nous sert une tapenade où récits et anecdotes se mélangent en laissant sur la langue un goût exquis de nostalgie et de tendresse, tandis que les années 1930-1940 déroulent leur guirlande loin des fracas du monde, sous l'œil de villageois délicieusement décalés. Un curé qui traque les brebis égarées, dans l'ombre de son confessionnal. Une bonne du curé qui a la fâcheuse idée de cuisiner des pigeons empoisonnés. Une veuve qui, elle, a le tort de vouloir y goûter. Un chasseur borgne qui ne vise pas très droit. Un fossoyeur qui attend avidement sa prochaine proie, dans les allées du petit cimetière. Une cinglée qui croit aux revenants et à la réincarnation. C'est avec ces personnages pagnolesques que Vitali fait tourner son carrousel, parfois grinçant, toujours enchanté, sous un flonflon de ragots et d'Ave Maria, tandis qu'un vent de folie souffle sur le lac de Côme. Bienvenue à Bellano, le village le plus farfelu de Péninsule dont nous aimerions tous être les citoyens.
Avec les olives
par Andrea Vitali
Traduit par Anaïs Bokobza
Editions Buchet-Chastel
486 p. - 25 €
MILAN
Dans le petit Chicago milanais
Quand il n'est pas scotché à sa planche à dessin, l'architecte milanais, Gianni Biondillo, 43 ans, écrit des polars à haute teneur sociologique. Il est le créateur du très fantasque Michele Ferraro, un inspecteur un peu paumé, solitaire, rouspéteur, abandonné par une épouse volage et abonné aux surgelés, mais suffisamment drôle pour que les Italiens en fassent leur mascotte. Ce flic misanthrope, nous l'avons découvert avec Pourquoi tuons-nous ? (Joëlle Losfeld, 2006), une série noire sortie d'un quartier tout aussi noir, le Quarto Oggiaro, petit Chicago milanais où défilent dealers obscurs et contrebandiers de tout poil, indics miteux et malfrats reconvertis dans la spéculation immobilière avec, en guise de morale, ces mots qui résument parfaitement l'univers de Biondillo : « On tue pour le fric ou pour le sexe, grosso modo, on tue pour le pouvoir. »
La mort au cœur nous entraîne à nouveau au commissariat du Quarto Oggiaro. Ferraro est toujours aussi dépressif, et prêt à jouer son rôle d'antihéros. Des histoires d'enlèvements foireux, des trafics de kalachnikovs, des petites frappes à coffrer, des Serbes et des Albanais aux allures de tontons macoutes, une fusillade mafieuse qui fait deux morts, voilà ce qui nous attend dans ce roman où, entre deux enquêtes, Biondillo pimente son scénario de citations de La divine comédie, de digressions sur les dialectes calabrais, de diatribes contre la société du spectacle et de coups de gueule contre une Italie où se mêlent « scandales politiques et régression médiatique ». Quant à savoir pourquoi l'ineffable Ferraro « a les couilles qui tournent comme les hélices du vol Milan-Crotone », la réponse se cache dans ce vrai-faux polar délicieux, débordant de gouaille san-antoniesque.
La mort au cœur
par Gianni Biondillo
Traduit par Lise Caillat
Editions Joëlle Losfeld
486 p. - 28 €
SICILE
Génération amphétamines
Turin est le fief de Beppe Fenoglio et de Cesare Pavese, de Natalia Ginzburg et de Primo Levi, mais c'est aussi celui d'une nouvelle recrue des lettres transalpines, Giuseppe Culicchia, né en 1965 au pied du palais Ducal. Ses gammes, il les a faites en lisant — et en traduisant — l'Américain Bret Easton Ellis, qui lui a appris à déjanter sa prose en épinglant les tares et les frustrations de son époque. C'est avec Patatras (Rivages) que nous avons découvert Culicchia, puis nous avons visité Le pays des merveilles (Albin Michel), une république déboussolée dont des ados foutraques sont les princes, comme si Lewis Carroll était soudain rattrapé par la « génération amphétamines ».
Avec Un été à la mer, roman de sociologie grimaçante, le Turinois poursuit son travail de sape. Et flingue une Italie qui chausse ses lunettes Gucci pour mieux contempler son insoutenable futilité, avec vue imprenable sur l'ère du vide. Cet été-là — 2006 — est celui des tifosi, et c'est aussi celui où Luca et Benedetta vont faire leur voyage de noces en Sicile, une lune de miel que Culicchia transformera assez vite en lune de fiel, sous l'étouffante chaleur de Marsala. Drôle de garçon, ce Luca. Doté d'un ego encombrant, légèrement parano, hypocondriaque, bourré de tics et de TOC, ce lecteur compulsif de la presse devra livrer la plus terrible des batailles : ne pas faire à Benedetta ce bébé qu'elle lui réclame jour et nuit, entre deux tests de grossesse. Et tandis que sa jeune épouse le harcèle, Luca retrouvera une de ses ex, Katja, trop ridée à son goût mais flanquée d'une fille de 17 ans, Andrea, une lolita nymphomane qui l'emballera illico en lui offrant son premier adultère, quinze jours après son mariage.
Rythmé par les sonneries des portables, ce vaudeville à l'italienne est enlevé, drôle, cruel. Et désespérant. Parce que Culicchia y dépeint une génération de carton-pâte qui vit d'esbroufe, à grand renfort de clichés. Mais il y a aussi, dans un coin du tableau, une Italie qui ne tourne pas très rond, elle non plus : un pays où s'accumulent les déchets et les scandales politiques, les enfants-rois et les starlettes décervelées. Oui, c'est féroce, comme si Bret Easton Ellis débarquait au royaume des Vespas.
Un été à la mer
par Giuseppe Culicchia
Traduit par Françoise Brun
Editions Albin Michel
222 p. - 15 €
Ténèbres siciliennes
Secrets de famille, Sicile parfumée, jardins luxuriants, patriarcat absolu, tous les ingrédients sont jetés dans la marmite de Simonetta Agnello Hornby qui avait déjà fait ses preuves avec L'amandière et La tante marquise. Le secret de Torrenova est le troisième et dernier volet de sa saga sicilienne et l'auteur a décidément le sens du rythme et du coup de théâtre. Le soleil entre dès la première page dans la magnifique propriété de Tito, maître des lieux, accusant ses soixante ans avec élégance. L'homme est légèrement bousculé par son fils et ses filles qui voudraient bien l'écarter des affaires : la grande entreprise de pâtes artisanales qui fait vivre la famille et la région depuis un demi-siècle. Tito a pris une semi-retraite, a d'autres occupations (ses voitures de collection, ses pendules et la nouvelle domestique roumaine) mais garde un œil acéré sur les enfants et petits-enfants. Il n'a jamais connu sa mère et ce mystère continue de le blesser sans qu'il veuille le reconnaître. Cette fêlure est — bien sûr — au cœur de ce roman qui pourrait s'affaler lamentablement, tant la thématique est éculée. Or, elle va tenir le lecteur en alerte de la première à la dernière page. La romancière n'a pas simplement du métier, elle sait saupoudrer chaque page d'ingrédients qui réveillent le goût. Un peu comme les différentes pâtes fabriquées chez Tito, elle glisse du sentiment maternel, un peu de piment sexuel, un drame familial, un enfant perdu, une fille rebelle et surtout ce formidable Tito, héros sicilien dont tout le monde rêve. Pas de Mafia donc, mais des règlements de comptes feutrés dans la salle à manger, entre la poire et le blanc-manger au lait d'amande. Le secret de Torrenova se lit avec gourmandise car les menus donnent l'eau à la bouche et la morale est balayée par le désir amoureux en deux temps trois mouvements, bien au-delà de l'adultère et de ses cachotteries vaguement perverses.
Le secret de Torrenova
par Simonetta Agnello Hornby
Traduit par Delphine Gachet
Editions Robert Laffont
340 p. - 21 €
PORTRAIT
La solitude selon Paolo Giordano
« Les nombres premiers ne sont divisibles que par un et par eux-mêmes. Ce sont des nombres soupçonneux et solitaires, raison pour laquelle Mattia les trouvait merveilleux. » Voici, page 141 de son livre, l'explication du très beau titre du roman choc de la nouvelle littérature italienne. Son auteur, né à Turin en 1982, était inconnu dans son pays il y a seize mois. Elève studieux, diplômé de sciences, il présentait alors une thèse en physique des interactions fondamentales à l'université de Turin, où il étudie les propriétés du quark bottom.
Depuis, comme plongé dans un accélérateur de particules, Paolo Giordano est devenu le plus jeune auteur à avoir été couronné par le prix Strega (le Goncourt italien), après avoir raflé le prix Campiello « première œuvre ». Son roman s'est déjà écoulé à plus d'un million d'exemplaires dans la Botte italienne, est traduit en trente-cinq langues et l'adaptation cinématographique est en cours...
En partie autobiographique, reconnaît-il
Appelons cela un phénomène, voire un ovni, car ce beau garçon aux yeux clairs a écrit son livre à vingt-cinq ans. Plus étonnant encore : il ne cède pas au « jeunisme ». Dans son livre, ni tics de langage, ni expressions résolument tendance. « Il ne salit pas la langue, contrairement à la majorité des jeunes auteurs italiens », dit de lui, à raison, son éditrice française. Giordano emploie un style classique, souvent poétique, et sa vision du monde est d'une grande maturité. Il fait preuve d'une stupéfiante précocité dans,l'observation des détails. À la lecture de ce formidable premier roman, on jurerait que l'auteur a plus de quarante ans. Serions-nous face à ce qu'il est convenu d'appeler un « petit génie » ?
Barbe naissante, cheveux en pétard, pantalon violet et grosse montre au poignet, voici un garçon timide comme le héros de son livre — en partie autobiographique, reconnaît-il. Mattia est un mathématicien surdoué, incapable de communiquer, y compris avec la fille qu'il aime. Paolo, lui, a fait des études scientifiques, non par passion mais par « choix rationnel ». Son père est gynécologue, sa mère professeur d'anglais, sa sœur chimiste. Le point commun entre un chercheur et un écrivain ? « La satisfaction de la réussite, que ce soit un calcul ou une page remplie. Mais il y a plus de liberté dans l'écriture... » On le mesure mieux quand Giordano explique le sujet de sa thèse : « Calculer les masses de certaines particules et chercher à comprendre pourquoi certaines théories donnent des résultats différents. »
Une théorie mathématique est-elle à l'origine de son roman ? « Beaucoup de gens le croient, mais ce n'est pas le cas. » Le projet initial était de raconter trois histoires parallèles, qui se relient à la fin. Il en a supprimé une, gardant celles du héros et d'une jeune fille anorexique (Alice), inspirée par une amie. Le thème central est celui de l'enfance mais un sujet l'obsède en particulier : « L'étrangeté, la singularité d'un être transformée en force. » Pour décrire ses personnages, il va droit à leur côté obscur, d'où la force implacable de ses portraits. Il avait déjà publié quelques nouvelles dans des revues littéraires, toutes interrogeant les douleurs de l'enfance. Sans le faire exprès, il a achevé son manuscrit en neuf mois. Il se considère comme un solitaire. « Mais, ajoute-t-il aussitôt, je n'ai pas essayé de décrire la solitude comme un isolement mais comme une possibilité de grandir. C'est une triste fatalité, il faut que ce soit un choix de l'organiser... »
Pour lui, il n'y a pas d'âge pour avoir du talent. Mais d'où vient sa précocité ? « Je suis encore proche de l'enfance. » Paolo est — presque — un post-adolescent comme les autres. Il aime Radiohead, se passionne pour le cinéma (Sofia Coppola, les frères Coen) et les séries télévisées (Lost, Dr House, Six Feet Under), « ce qui est normal pour les jeunes écrivains ». Il a cessé de jouer de la guitare dans un groupe à cause de la scène — le rendait malade. Il s'intéresse à la politique depuis peu : « Quand on a un public, la responsabilité augmente. » Et la littérature dans tout cela ? Ses chouchous s'appellent Foster Wallace, McEwan, Kafka, Buzzati et... Houellebecq. Il a étudié les auteurs allemands, adore Les Bienveillantes et se passionne pour Simenon.
Paolo Giordano tient à terminer son doctorat avant de faire une pause. « Le succès est brutal », concède-t-il. Il a dû sortir de sa solitude, parler de lui. Quant à son prochain roman, l'enfant prodige en a juste une « idée confuse » : le narrateur sera un adulte. De quarante ans.
La solitude des nombres premiers
par Paolo Giordano
Traduit par Nathalie Bauer
Editions du Seuil
330 p. - 21 €
Le polar italien
GIORGIO SCERBANENCO (1911-1969)
Ce Milanais d'origine russe est le père spirituel du polar italien contemporain. Son personnage, Duca Lamberti, est un médecin radié de l'ordre et mis en prison pour avoir pratiqué l'euthanasie. À sa libération, il se retrouve dans de sales affaires qu'il tente de résoudre avec l'aide de la police car son père était flic et il a gardé de vieilles relations avec certains d'entre eux. Mais Lamberti n'est pas un représentant de l'ordre moral, plutôt une sorte de « médecin des âmes » qui n'a pas peur d'utiliser ses poings pour arriver à ce qu'il veut : combattre le mal. Vénus privée plonge dans un monde de petites gens, décrit sans complaisance un quotidien en proie à la corruption. À noter, un autre Milanais plus exubérant et farfelu : Andrea G. Pinketts (Rivages).
À lire : Vénus privée
(Collection 10/18)
CARLO FRUTTERO
En dépit des années, le succès du duo Fruttero et Lucentini se maintient grâce à des romans comme La femme du dimanche (1972, réédité chez Points), adapté au cinéma par Comencini. Ils marquent un goût certain pour la peinture de la bourgeoisie turinoise, adorent les digressions et les descriptions, quand une belle femme riche, épouse d'architecte, fait rêver les flics et parler les domestiques. Leur personnage récurrent, le commissaire Santamaria, est un Sicilien exilé à Turin qui scrute la société avec ironie et sarcasme. Depuis la mort de Lucentini, Fruttero poursuit seul son chemin comme le prouve son récent polar, Des femmes bien informées, où tout se passe autour d'un crime raconté par huit femmes différentes. Manipulation et dénonciation des médias sont au rendez-vous dans cette ville de Turin, entre les pauvres de la périphérie et la richesse obscène des beaux quartiers.
À lire : Des femmes bien informées
(Robert Laffont / Pavillons poche)
LORIANO MACCHIAVELLI
C'est un combattant du polar, un militant du roman populaire. En créant le Groupe 13 en 1990, avec d'autres écrivains comme Carlo Lucarelli ou Marcello Fois, Loriano Macchiavelli est décidé à donner ses lettres de noblesse à un polar italien plutôt endormi. Il lui offre une densité politique et sociale et le succès est au rendez-vous. Bologne est au cœur de ses fictions avec le personnage de Sarti Antonio, un policier un peu perdu dans un monde qui va trop vite, détestant les armes et la violence inutile. Il faut lire Bologne ville à vendre puis Les souterrains de Bologne, deux histoires désenchantées qui conduisent le lecteur dans les souterrains de la ville, ses affaires immobilières qui défigurent la cité et ses trafics en tout genre.
À lire : Bologne ville à vendre
(Métailié)
DONNA LEON
Venise est son terrain de jeux, avec son commissaire Guido Brunetti soutenu par l'inspecteur Vianello et le vice-questeur Giuseppe Patta. Ses intrigues ont un petit côté Maigret transposé place Saint-Marc avec enquête pépère et bons petits plats concoctés par madame. Mais ce n'est pas ça qui intéresse vraiment cette Américaine installée depuis presque trente ans sur la Giu-decca. Par le biais du polar, la romancière dénonce le monde politique sans honneur, l'hypocrisie sociale qui se cache derrière les plus beaux palais de sa ville d'adoption. Depuis Mort à la Fenice (1997, Calmann-Lévy) jusqu'à Requiem pour une cité de verre (2009), elle cherche la petite bête dans tous les quartiers de la cité lacustre et refuse d'être traduite en italien pour continuer à vivre en paix avec ses voisins.
À lire : Requiem pour une cité de verre
(Calmann-Lévy)
GIANCARLO DE CATALDO
En sept ans, Giancarlo De Cataldo est devenu une figure incontournable du roman noir italien. Ce magistrat à la cour d'assises de Rome eut pour tâche de juger la bande de la Magliana, des petits mafieux des années 1970. Ces jeunes truands vont l'inspirer pour écrire Romanzo criminale (Métailié) et décrire la montée en puissance de ces garçons frustes, à coups de trafic de drogue, de prostitution et de services rendus à la classe politique. En toile de fond, De Cataldo montre également une police dépassée par la chasse aux Brigades rouges et la dégringolade de la bande qui finit par s'entretuer. L'an dernier, l'auteur a poursuivi sa saga avec La saison des massacres qui se situe en 1992-1993, après l'assassinat des juges Falcone et Borsellino. Ces chroniques du crime savent mêler la fiction et la réalité car l'auteur n'est pas un magistrat qui se met à la littérature mais un écrivain.
À lire : La saison des massacres
(Métailié)
MARCELLO FOIS
Membre du Groupe 13, Marcello Fois écrit tour à tour des romans historiques et contemporains, les uns répondant aux autres. Sa Sardaigne natale est au cœur de ses livres. Ses jeux avec les langues, entre le dialecte sarde et le classique italien, veulent aussi montrer cette diversité sociopolitique. Il faut lire Sempre caro (réédité chez Points) avec l'avocat Bustianu, un homme du XIXe siècle dans une Sardaigne rurale.
Et parallèlement, les Petites histoires noires évoquent des sujets plus contemporains avec les enquêtes du commissaire Curreli qui va de poste en poste, rêvant de rentrer en Sardaigne. Ce sont les deux facettes de ce romancier imprévisible et passionnant.
À lire : Petites histoires noires
(Seuil)
GIUSEPPE FERRANDINO
Auteur de bandes dessinées (La couleur du vent, Les maîtres du silence), Giuseppe Ferrandino a également écrit deux ovnis déjantés et remarquables : Périclès le Noir (Folio) et Le respect. Dans le premier, Périclès est un mafieux chargé de punir tous ceux qui désobéissent à la Pieuvre. Maladroit, il est à son tour poursuivi pour avoir blessé par erreur la sœur d'un chef de bande. Grâce à lui, on visite toute la ville en courant, des bas-fonds aux beaux quartiers, et l'écriture urgente de Ferrandino donne à ce livre un réalisme hystérique qui vaut le détour.
Dans Le respect, l'auteur choisit de parodier une aventure de privé calamiteux et son enquête improbable. Un grand moment de folie.
À lire : Le respect
(La Fosse aux ours)
ANDREA CAMILLERI
Né en 1925, il a écrit du théâtre, des scénarios, de la poésie, des romans historiques (Le pasteur et ses ouailles, Fayard), et même un abécédaire de la Mafia sicilienne (Vous ne savez pas, Fayard) mais on le connaît surtout pour les aventures du commissaire Montalbano, flic bourru, cultivé et gourmand. Lecteur passionné de Simenon et des aventures de Maigret, le Sicilien Camilleri a choisi un héros épicurien pour ses enquêtes qui se déroulent dans la ville imaginaire de Vigata, symbole de l'île tout entière. Son style concis, son goût pour le mélange entre vrais dialectes et inventions verbales, son humour un peu bougon et la Mafia en toile de fond ont contribué au succès phénoménal de ses polars.
À lire : Un été ardent
(Fleuve noir)
VISIONS FLORENTINES
Berceau de la Renaissance, la ville a accueilli les plus grands génies de tous les temps : Dante, Léonard de Vinci, Michel-Ange. Les écrivains en ressentent la présence et s'extasient devant tant de beauté. Stendhal, Maupassant, E.M. Forster ou Zweig ont approché la félicité d'un paradis.
« Regardez cette décoration qui se déploie sous vos yeux : voilà votre Florence », lançait Machiavel dans La mandragore (p. 188). Malgré tout ce qu'elle cache derrière les façades de ses palais, de ses églises, l'Athènes italienne offre un décor propre aux révélations artistiques.
Goethe y voit « la richesse du peuple qui l'a bâtie. On reconnaît qu'elle a joui d'une suite de bons gouvernements. [...] Tout est propre et solide en même temps ; on cherche à la fois l'utile et l'agréable. Partout, on remarque le soin qui fait naître la vie. » (p. 129 de Voyage en Italie. La reine toscane n'est pas seulement la ville natale de Dante. C'est le berceau de la Renaissance. Goethe : Voyage en Italie (Bartillat)
Montesquieu le rappelle : « Il est sorti de Florence, de tous temps, de grands hommes et de grands génies. C'est eux qui ont contribué plus qu'aucune ville d'Italie au renouvellement des arts. Cimabue et Giotto commencèrent à faire revivre la sculpture et la peinture, et ce furent les sénats de Venise et de Florence qui appelèrent les ouvriers grecs. Il y a cela d'extraordinaire, c'est qu'à Florence l'architecture gothique est d'un meilleur goût qu'ailleurs. » (p. 152 de Voyages)
Pour Théophile Gautier, l'élégante cité est « à demi cachée dans ses voiles noirs, comme une parque de Michel-Ange ». Mais voici « une ville de fête et de plaisir, dont le nom jette un parfum comme un bouquet ». Il le sentait avant même d'y entrer : « Les villas commencent à se montrer sur le bord de la route, les cyprès dressent leurs flèches noires, les pins d'Italie arrondissent leurs verts parasols. » (p. 328 de Voyage en Italie)
Malgré la nature, l'omniprésence des arts vous rattrappe. À Florence, Stendhal a ressenti son fameux syndrome : « C'est là qu'ont vécu le Dante, Michel-Ange, Léonard de Vinci ! [...] Là, assis sur le marche-pied d'un prie-Dieu, la tête renversée et appuyée sur le pupitre, pour pouvoir regarder au plafond, les Sibylles du Volterrano m'ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m'ait jamais fait. J'étais déjà dans une sorte d'extase, par l'idée d'être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J'étais arrivé à ce point d'émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. »
On en retrouve l'écho chez Maupassant : « Quand on se promène non seulement dans cette ville unique, mais dans tout ce pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des chefs-d'œuvre à pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut l'âme exaltée et féconde, ivre de beauté, follement créatrice, de ces générations secouées par un délire d'artiste. » (p. 56 de La vie errante)
Valery Larbaud éprouve un autre genre de malaise devant des prêtres prussiens contemplant Les Sabines : « mes tableaux favoris allaient être reflétés par tous ces yeux niais et durs », et d'ajouter : « Il n'y a pas que vos musées. Il y a la vie florentine... »
La vie quotidienne en Toscane, justement, E.M. Forster en a fait un roman : « Bonheur : s'éveiller à Florence, ouvrir les yeux sur une pièce éclatante et nue, [...] s'accouder enfin au soleil, face à la beauté des collines, des jardins, des églises de marbre, avec juste au-dessous, l'Arno gargouillant contre le quai qui borde la route. » (extr. de Avec vue sur l'Arno, p. 25)
E.M. Forster Avec vue sur l'Arno (10/18)
Même sentiment chez Stefan Zweig : « C'est uniquement pendant ces semaines indescriptibles que le ciel de Florence est de ce bleu délicat des préraphaélites, alors seulement l'Arno, envahi l'été par le limon, est aussi nourri et aussi impétueux et les nuages ont ce blanc paradisiaque dont sont vêtus les anges dans nos rêves. » (extr. de Voyages, p. 113)
Henry James séjourna un automne à Florence et vit lui aussi passer des anges. Comme Paul Bourget, Jean Giono et tant d'autres. Indéniablement, cette ville suscite des visions.
Henry James : L'automne à Florence (10/18)
Carnet d'adresses à Florence
Hôtel Porta Rossa
Via Porta Rossa, 19
www.hotel-florence.hotelportarossa.com
Le plus vieil établissement de la ville, où séjournèrent Stendhal, Balzac, Lamartine et Byron.
Locanda Orchidea
Via borgo degli Albizi, 11
www.hotelorchideaflorence.it
Pension dans un palais du XIIe siècle où naquit la femme de Dante.
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