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Franz Liszt Naissance d'un génie (Chapitre I)

Franz Liszt, dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, est le héros du nouveau feuilleton de Classica. Voici le premier des dix épisodes, tiré d'une nouvelle biographie signée Jean-Yves Clément.

PAR Jean-Yves Clément | COMPOSITEUR | 27 janvier 2011
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Classica

« Franz Liszt naquit à Raiding, en Hongrie [appelé à l'époque Doborján, Raiding est aujourd'hui en Autriche, à environ 70 kilomètres au sud de Vienne — Ndlr], le 22 octobre 1811. Sa famille, noble d'origine, était tombée, par une longue suite de vicissitudes, dans une condition fort humble. »


Retrouvez toute l'actualité du bicentenaire
sur le site officiel www.anneeliszt.com








Le texte de ce feuilleton est extrait de
la nouvelle biographie du compositeur parue
aux Editions Actes Sud / Classica
200 pages - 18 €

Voilà la notice mensongère que diffusait Liszt en personne lors de ses concerts dans les années 1840. Elle en dit long sur le complexe qui sera le sien et la soif d'apprentissage qu'il manifestera avec une telle avidité lors de ses années de formation. La volonté de réussir, la nécessité d'arriver, de tenir une place dans la société, ainsi qu'«une espèce de réputation [et] une position en Europe », comme il le dira, seront aussi à la base du travail acharné du piano — son véritable passeport pour l'existence. « N'étant personne, il faut que je devienne quelqu'un », confessera-t-il à Marie d'Agoult, de noble extraction — comme le sera plus encore la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein, au départ de sa seconde vie.

Ce complexe nourrira un fort sentiment d'infériorité que Liszt compensera par ses conquêtes amoureuses, sa boulimie de savoir et de culture aussi, mais qu'il sublimera surtout sa vie durant — l'« artiste roi » se situe au-dessus de toute noblesse.

Liszt naît donc dans ce modeste village, issu d'un couple de condition simple composé d'Anna Lager et d'Adam Liszt. Celui-ci est nommé depuis peu à Raiding comme intendant du prince Esterházy (à qui il dédiera un Te Deum), célèbre protecteur de Haydn qu'Adam fréquenta peut-être, avec Hummel, alors qu'il était employé en tant que violoncelliste au sein de l'orchestre du château d'Eisenstadt. Époque bénie qu'il regrettera amèrement. Adam reportera consciemment sur son fils le rêve de consacrer sa vie à la musique : « Tu réaliseras cet artiste idéal dont l'image avait vainement fasciné ma jeunesse » , lui écrira-t-il. Compositeur amateur, il joue aussi du piano, dont il fait profiter Franz ; du moins quand celui-ci n'est pas malade, ce qui est fréquent lors des premières années, où il manque même de perdre la vie.

Bach, Mozart et Beethoven accompagnent dans l'initiation du jeune Liszt les compositeurs du temps : Ries, Hummel, Clementi. Les dons stupéfiants de pianiste et d'improvisateur de l'enfant le font vite comparer à Mozart (ce que reprendront les premières critiques), ce qui ne déplaît pas à son père qui ressemble, lui, à Léopold Mozart, par l'emprise qu'il a sur son fils mais aussi par ses qualités protectrices.

L'autre passion d'Adam est la religion, l'idéal franciscain en particulier, d'où le prénom de Franz choisi pour son fils ; Adam a même, dans sa jeunesse, abandonné pour la musique le monastère et la vocation à laquelle il se destinait. C'est presque une démarche inverse qu'accomplira Liszt au long de sa vie, en tentant de relier musique et religion, toujours guidé par le modèle de saint François. Il subira d'ailleurs dès sa jeunesse de véritables crises mystiques, tempérées peut-être par une solide assise terrienne due à la fréquentation des musiciens tziganes ; des musiciens qui l'enchantent, lui qui restera « de la naissance à la tombe magyar de cœur et d'esprit » .

Après deux concerts privés à l'âge de dix ans, c'est le premier voyage à Vienne, en 1822, et le début des relations avec Carl Czerny (déjà rencontré en 1819), ancien élève de Beethoven, professeur illustre et compositeur prolixe. Qu'il ait ou non été adoubé par Beethoven à onze ans, selon la légende qu'il colportera lui-même, n'empêchera pas Liszt de faire du géant allemand son père spirituel pour la vie entière ; Beethoven qu'il jouera, transcrira, et dont il financera l'édification d'une statue à Bonn. Sa musique ( « un perpétuel commandement, une infaillible révélation ») lui fournira sans nul doute la base de toutes ses réflexions sur la forme — la liberté en musique. Czerny sera fasciné par le jeune prodige — « je n'avais jamais eu jusque-là d'élève aussi zélé, aussi génial, aussi travailleur » —, à l'instar de Salieri, avec lequel Franz complétera son apprentissage. Il donne son premier concert public et suscite rapidement l'enthousiasme.

 

LA BLESSURE


Après quelques concerts à Pest, munis de plusieurs lettres d'introduction, dont celle du prince de Metternich, les Liszt partent en 1823 pour Paris, via Munich, Augsbourg, Stuttgart et Strasbourg, où Franz donne partout des concerts triomphaux. Paris et son prestigieux Conservatoire dirigé par Cherubini où il espère étudier, Paris, ville-phare de l'Europe de Liszt, devient son port d'attache jusqu'en 1844. Mais Cherubini le refuse pour d'obscures raisons, ce qui cause chez Liszt une blessure dont seront sans doute marquées ses futures diatribes contre les établissements d'enseignement musical. Désormais il apprendra seul, ce qui le rendra libre aussi, sans doute, d'improviser à sa guise, inventant là les prémisses d'un genre musical véritablement personnel, et peut-être plus fondateur qu'on ne pourrait l'imaginer, celui de la paraphrase.

Ne se laissant pas abattre, l'apprenti compositeur prend des cours privés avec Anton Reicha et Ferdinando Paër, puis donne un concert triomphal au Théâtre-Italien qui le rend aussitôt célèbre, avant de s'embarquer pour une première tournée en Angleterre en 1824. Bientôt ce seront des concerts dans le sud de l'Allemagne, puis en Suisse ; la carrière est commencée, agrémentée de la composition de modestes mais nombreuses pages : Liszt est d'abord un improvisateur, qui deviendra peu à peu compositeur ; peut-être par manque d'affirmation de soi, là encore. Son génie, ce sont ce manque et ses armes de virtuose qui en feront, comme par retour, un grand créateur. Chez Liszt, l'outil fera tout l'esprit.

Il écrit dans l'intervalle un opéra, Don Sanche ou Le Château d'amour, qui connaîtra un échec lors de sa création à Paris en 1825. Liszt ne sera jamais à l'aise avec ce genre qu'il laissera en quelque sorte à Wagner — son théâtre, il le mettra dans son piano. Et c'est bien ce qu'il commence à faire en publiant l'année suivante ses Études en douze exercices, premier avatar du bréviaire du piano selon Liszt. ◆

Jean-Yves Clément
(Lire le deuxième épisode)

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