Que reste-t-il de la nouvelle vague ?
En 1959, le mouvement s’affiche à Cannes avec Les Quatre Cents Coups, de François Truffaut. Quel héritage a-t-il laissé à l’heure où le cinéma français se diversifie, comme en témoigne le Festival 2009 ?
Enquête.
Pour un beau coup, ce fut un beau coup. D’autant qu’il n’était pas tout seul. Le 4 mai 1959, le Festival de Cannes, en pleine cure de jouvence, présentait en compétition le film d’un jeune cinéaste de 27 ans, François Truffaut. Les Quatre Cents Coups, avec un Jean-Pierre Léaud en titi gouailleur, enthousiasmaient la Croisette et consacraient définitivement cette Nouvelle Vague qui allait secouer un cinéma français alangui, sans doute un peu poussiéreux, mais sûrement pas autant qu’on voulait bien l’écrire à l’époque.
LES FILMS
QUI FONT DATE
1959
Le Beau Serge, de Claude Chabrol
Hiroshima mon amour, d’Alain Resnais
Les Quatre Cents Coups, de François Truffaut
1960
À bout de souffle, de Jean-Luc Godard
Les Bonnes Femmes, de Claude Chabrol
1961
Lola, de Jacques Demy
Paris nous appartient, de Jacques Rivette
Le Bel Age, de Pierre Kast
1962
Jules et Jim, de François Truffaut
Cléo de 5 à 7, d’Agnès Varda
Le Signe du Lion, d’Eric Rohmer
Une bien belle expression, cette « Nouvelle Vague ». Mais dont on n’a pas suffisamment creusé la puissance métaphorique. Car si elle dit bien la nouveauté et sous-entend une génération montante, elle peut également évoquer le ressac incessant, le va-et-vient lassant, la marée basse. Quant aux adeptes de l’analyse lacanienne, ils y verront une mère présentant au monde des enfants qui auraient tué leurs pairs et se demanderont si elle n’est pas devenue, au fil des ans, une nouvelle un peu vague. Car la question est bien là : « Que reste-t-il de la Nouvelle Vague aujourd’hui ? »
50 ans, d’accord, ça se fête. Et Truffaut, Chabrol, Resnais, Rohmer ou Varda méritent leur place dans les dictionnaires. Il y eut pourtant des lendemains moins glorieux. « La Nouvelle Vague a tué le cinéma joyeux et fantaisiste », souligne Pascal Thomas, réalisateur heureux du Crime est notre affaire. Et a sûrement entraîné le 7e art français dans des errances égotiques et autistes où le romanesque était l’ennemi juré. Mais « son héritage spirituel est encore important pour beaucoup, notamment à l’étranger », renchérit Serge Toubiana, patron de la Cinémathèque française, qui revenait des Etats-Unis, là où les étudiants « voient toujours François Truffaut comme une référence. » 1-1, balle au centre. Car on dirait bien que sur le terrain du cinéma se battent encore deux équipes, l’amicale des thuriféraires contre l’olympique des contempteurs. Refaire le match, c’est déposer une grille de lecture sur cinquante ans de cinéma français. C’est comprendre comment, suivant le bon principe de l’« action-réaction », Bertrand Tavernier, Alain Corneau ou Yves Boisset succédèrent à Truffaut et à Chabrol, la critique politique et des bonnes histoires en plus. C’est pointer le désarroi, dans les années 1990, face à des films formatés pour la télé ou trop auteuristes, du public français, qui, du coup, se tourna vers Hollywood (à l’époque, le cinéma américain représentait environ 60 % des entrées, contre 44,5 % en 2008). C’est applaudir, en 2000, au retour du romanesque (avec Gans, Kounen, Audiard...) et, donc, de la diversité ; celle que l’on connaît actuellement, cela dit sans parler de qualité. C’est noter que la sélection française en compétition cette année à Cannes laisse entrevoir ce qu’est le cinéma français aujourd’hui. Avec Jacques Audiard (Un prophète), fils de son père et enfant du cinéma américain indépendant des années 1970, Xavier Giannoli (À l’origine), qui creuse le sillon de Pialat et de Truffaut, Gaspar Noé (Soudain le vide), inclassable, radical et tête chercheuse, et Alain Resnais (Les Herbes folles), que l’on ne présente plus. Sans oublier, dans la section "Un certain regard", le portrait fictionnalisé du producteur Humbert Balsan, qui s’est suicidé en 2005 et digne héritier des Pierre Braunberger et Georges de Beauregard de la Nouvelle Vague, dans le film de Mia Hansen-Love, Le Père de mes enfants. Tout cela faisant évidemment écho aux évolutions sociales d’un pays, la France, étant entendu que l’art, et notamment le 7e, ne cesse de mettre au jour les évidences et les inconsciences du monde.
N’est pas cochon qui veut, et tout n’est pas bon dans la Nouvelle Vague, qui dura peu, de 1959 à 1962. « C’est quand même un des moments les plus importants du cinéma français, explique le journaliste et universitaire Michel Ciment. Car il a permis l’éclosion de cinéastes encore en activité aujourd’hui et dont on peut toujours juger de la singularité. Mais il y eut également des excès. Jeter aux oubliettes Clouzot [Quai des Orfèvres], Clair [La Beauté du diable] ou Autant-Lara [La Traversée de Paris], comme le firent Chabrol, Truffaut et Godard, critiques avant d’être réalisateurs, était ridicule. Comme l’était la défense d’un cinéma sans scénario. » Juste. Mais le coup de fouet fut également salutaire. Et il serait idiot de faire le procès d’un mouvement qui sert, à tout le moins, de point d’ancrage culturel. Si révolution il y eut, elle fut également technique (l’invention d’une pellicule très sensible permettant de tourner à la lumière du jour) et, surtout, économique, puisqu’en juin 1959 André Malraux, alors ministre de la Culture, créa l’avance sur recettes, ce système encore actif aujourd’hui, original et envié de par le monde, qui, en résumé, permet au cinéma de financer le cinéma.
« Qu’il se produise en France tant de premiers et de seconds longs-métrages vient de là, souligne Antoine de Baecque, journaliste et historien, auteur, entre autres essais, de Nouvelle Vague. Portrait d’une jeunesse (Flammarion). Qu’il y ait tant de jeunes réalisateurs, également. Sans doute l’esprit de provocation a-t-il disparu, mais je note que si le cinéma romanesque a le vent en poupe en ce moment, il a intégré les principes de la Nouvelle Vague. Et réussit à marier l’univers personnel d’un auteur à un scénario élaboré. » Auteur. Le mot est lâché. Que la NV n’a certes pas inventé mais qu’elle a fait pousser, donnant de belles fleurs et des mauvaises herbes. Partant du principe que le réalisateur était seul maître à bord – et avant Dieu. « Que le cinéma soit si important en France vient de la Nouvelle Vague, analyse Xavier Giannoli. Bravo. Mais un film ne se réduit pas un réalisateur. Il y a également un scénariste, un producteur, un chef opérateur, un compositeur…» Ce qu’une génération de cinéastes, entre 1985 et 2000, a eu tendance à oublier, considérant leur propre parole comme intouchable. Et les Gaël Morel, Laurence Ferreira Barbosa, Leos Carax, Cédric Kahn ou Catherine Corsini, tous arrivés à cette époque, ont bien du mal, aujourd’hui, à rebondir.
On peut tout reprocher à la NV, sauf de se faire oublier. Même si les passions se sont apaisées. Sans doute la richesse actuelle des écrans français, et l’attention que le public lui porte, y est-elle pour quelque chose. Que Les Plages d’Agnès, d’Agnès Varda, et le diptyque Mesrine, de Jean-François Richet, cheminent vers le succès est la preuve que la Nouvelle Vague, finalement, ne s’est pas totalement échouée.
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