Buenos Aires
Capitale sensuelle

Express

Par Marcelo Wesfreid | L'EXPRESS STYLES | ESCALES | 16 février 2009
 


Ce n’est pas un mythe : ici, la fête ne cesse jamais. Les jours et les nuits de Buenos Aires continuent de réinventer le tango et l’érotisme.

Balade troublante dans la ville de l’amour.

 


Il était une fois Buenos Aires, une ville où les premiers à vous causer sont les chauffeurs de taxi. Ils ont un avis sur tout, et brûlent de vous en faire part.

Leur sujet préféré ? Les femmes. L’un d’eux balance au visiteur, en le regardant droit dans le rétroviseur : « Les filles d’ici sont les plus belles du monde. » Il n’a, certes, jamais quitté son sol natal, mais qu’importe ! Un autre conducteur pérore doctement : « Les Argentins sont issus de toutes les races. Ce mélange a donné quelque chose de détonant. » Un troisième allume son compteur en vous prévenant, l’air complice : « C’est une ville géniale pour faire la fête, vous verrez... »

Bienvenue dans la fière et hâbleuse Buenos Aires, deux fois plus étendue que Paris, dotée d’une soif de séduire et de goûter aux plaisirs peu commune. Ses habitants sont issus des émigrés de la fin du XIXe siècle qui fuyaient la misère ou l’oppression. Aujourd’hui, ils célèbrent la vie.

 
Le charme de la capitale réside moins dans ses rares monuments que dans l’énergie ardente qui l’anime. Au bord des avenues rectilignes, qui se coupent à angle droit, comme à New York, flotte ici ou là l’odeur des barbecues (les asados) partagés entre amis. Sur les places, ça boit du maté, une infusion aspirée avec une paille en métal, qu’on se passe à tour de rôle. Les murs aussi portent cette aspiration. Dans le quartier populaire de San Telmo, une fresque montre un danseur de tango en complet gris et chapeau, avec sa partenaire en jupe rouge vif. Ses lèvres et ses jambes s’entrebâillent. Son jupon apparaît. Elle est collée contre son cavalier, qui ne la regarde pas, insensible à ses charmes.

Le tango est né au début du XXe siècle dans les bordels du port de La Boca. Le parolier Enrique Santos Discepolo le définissait comme « un sentiment triste qui se danse ». Il est devenu l’imaginaire sensuel de la ville, sa mythologie urbaine. Et une danse qu’on pratique à nouveau. « Depuis dix ans, le tango est redevenu à la mode, notamment chez les jeunes », commente Pilar, 25 ans, accro à ce face-à-face érotique où les corps en déséquilibre s’appuient l’un contre l’autre. Après sa journée de travail, la jeune fille file aux Barrancas de Belgrano, un parc avec son kiosque à musique où a lieu un bal en plein air. Elle sort de son sac une paire de chaussures à talons. Les enfile sous un soleil éclatant, pendant que la sono crache ses mélodies mielleuses :
« Vivir es una locura, mi dulce corazon... » « Vivre est une folie, mon doux cœur »). D’un coup d’œil discret − le cabezazo − les hommes invitent les femmes à danser. « Si le type ne me plaît pas, j’esquive son regard », rigole Pilar. Quarante couples dansent. Des femmes ont les yeux mi-clos, perdus comme dans une bulle. Les jambes virevoltent, mais moins que dans le tango chorégraphique présenté dans les spectacles pour touristes. Puis changement de disque. Les couples se défont. Et se reforment pour le tour de piste suivant.

21 h 30. Le soleil commence à décliner. C’est l’heure où naît une autre ville, qui va s’épanouir avec la nuit. Le tempérament de Buenos Aires est peut-être moins gai que celui de ses sœurs du Brésil ou des Caraïbes. Mais la ville a une particularité fascinante : la fête n’y cesse jamais. « Quelle que soit l’heure, il y a des bars ouverts, des discothèques, du mouvement », note Juan, un Colombien.

Quand l’obscurité s’installe, les jeunes partent à la conquête d’un espace-temps où les soucis du quotidien, les petits boulots, les crises économiques à répétition et le futur incertain sont oubliés. Vers 3 heures du matin, les queues commencent à peine à se former devant les discothèques. L’attente est un moment clef. Ça papote, ça dragouille devant la porte. Les minijupes et jeans moulants sont de sortie. Des quartiers entiers veillent jusqu’à l’aube : Palermo « Soho », Palermo « Hollywood », Las Cañitas, San Telmo... Ils s’animent au son de toutes les musiques, le tango n’étant que l’un des rythmes qui font vibrer cette ville en mouvement, où les taxis noir et jaune bourdonnent comme des abeilles. Dans les boliches (discothèques) populaires d’Once ou de Constitucion résonnent le reggaeton de Porto Rico et surtout la cumbia, une musique aux accents tropicaux originaire de Colombie − certainement la plus dansée en Argentine. Les groupes de rock locaux connaissent aussi un succès considérable. « Il y a, le week-end, près de 200 concerts dans Buenos Aires et sa grande couronne », note Mariano Blejman, rédacteur en chef de No, le supplément consacré au rock du quotidien Pagina/12. Dans le huppé Barrio Norte, c’est la techno qui a la cote.

« La nuit est une fête longue et solitaire », assurait l’écrivain Jorge Luis Borges. Solitaire ? Pas vraiment. Ce qu’on appelle les telos dans le jargon local ont pignon sur rue, un peu partout. Aussi nommés albergues transitorios (auberges transitoires), ces hôtels louent aux couples installés en quête de fantaisie ou aux amants clandestins des chambres pour quelques heures. L’intérieur est d’un kitsch délicieux : miroirs aux murs et au plafond, jeux de lumières, musique rock, parfois bains à bulles ou matelas rempli d’eau, selon les formules. On trouve de tout et pour toutes les bourses. Une discrétion absolue est assurée aux intéressés. À l’entrée, le caissier est planqué derrière une vitre teintée. La plupart des hôtes préfèrent entrer discrètement en voiture par le parking.

La nuit s’achève. Les amours, aussi, ont une fin. Dans le Bar de Roberto, situé dans le quartier d’Almagro, les chanteurs de tango se lamentent sur les trahisons sentimentales, l’être cher disparu, la beauté évanouie. Les derniers noctambules boivent une bière Quilmes ou un Fernet en écoutant Osvaldo, 78 ans. Dans cet ancien entrepôt d’alcools, le vieux monsieur entonne a cappella un air mélancolique. Un guitariste l’accompagne sur une petite estrade : « Noches porteñas bajo tu manto / Dichas y llanto muy juntos van. » En français : « Ô nuits de Buenos Aires, sous ta cape, bonheur et pleurs marchent ensemble. » Pour une promenade inoubliable.

Lire sur Qobuz l’article Tango : la guerre est finie



CARNET PRATIQUE

Comment y aller ?
Vol aller-retour Paris-Buenos Aires à partir de 920 € sur American Airlines.
Go Voyages
0-899-651-951 - www.govoyages.com


Où dormir ?
Hotel Torre Cristoforo Colombo Suites
Situé dans le nord du quartier de Palermo, un hôtel ne comprenant que des suites, jouxtant des places ombragées et des parcs, à l’abri du turbulent centre-ville. Environ 130 € la nuit en chambre double.
Fray Justo Santa Maria de Oro 2747
0054-11-4778-4945 -
www.torrecc.com
Home Hotel Buenos Aires
Petit hôtel de charme design, avec ses murs recouverts de papier peint aux couleurs vintage, dans le quartier de Palermo Viejo, l’un des centres névralgiques des bars et des sorties nocturnes à Buenos Aires. Jardin, piscine et spa. 88 € la nuit en chambre double.
Honduras 5860
0054-11-4778-1008 -
www.homebuenosaires.com


Où manger ?
La Caballeriza
Une parrilla pour les mordus de viande. La carte propose le lomo (un morceau très tendre), le traditionnel bife de chorizo et l’agneau de Patagonie. 14 € par personne.
Juan B. Justo, av. 1 599 esq. Gorriti
0054-4777-0909

El Desnivel
Longtemps une cantine populaire, une adresse aussi intéressante que pittoresque. L’asado (barbecue) y est généreusement servi, la viande et le provolone (fromage grillé) savoureux. Environ 8 € par personne.
Defensa 855
0054-4300-9081



Où danser le tango ?
Le Salon Canning
Son large parquet est l’un des temples du tango milonguero, l’une des formes les plus traditionnelles du tango, où les partenaires dansent collés l’un contre l’autre, avec l’homme à la manœuvre.
Scalabrini Ortiz 1331
0054-4826-8351

Les Glorietas des Barrancas de Belgrano
Sous un kiosque à musique (une glorieta), les week-ends et chaque soir durant les beaux jours, se réunissent des accros du tango « salon », forme de tango libre où les danseuses font virevolter leurs talons. Ce lieu, qui surplombe un parc, vaut vraiment le détour.
Plaza Dorrego
Chaque week-end, en soirée, cette place entourée de maisons anciennes et d’antiquaires est prise d’assaut par les fans. On y trouve aussi bien des danseurs tirés à quatre épingles, dans la plus pure tradition, que des amoureux du tango venus en baskets faire quelques tours de piste. À voir.


Où boire un verre ?
Le Bar de Roberto
Des bouteilles d’une autre époque stockées sur des étagères, un zinc à l’entrée : un lieu bourré de charme, où les chanteurs de tango se produisent en petit comité et chantent a cappella.
Bulnes 331

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