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Balade musicale dans la Sérénissime

Les sortilèges de la Musicalissime... Venise vivrait sur le souvenir de la splendeur passée de Monteverdi et Vivaldi ? Voire... car la belle endormie n'a pas dit son dernier mot. Partez avec nous à la découverte de ses secrets.

PAR Philippe Venturini | ESCALES | 16 octobre 2009
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Classica

Donna Leon nous avait pourtant mis en garde :« Le mois d'août n'est vraiment pas le meilleur moment pour aller à Venise.» Sans doute est-ce pourquoi elle situe souvent les enquêtes criminelles de "son" commissaire Brunetti en hiver. La majorité des Vénitiens quittent d'ailleurs la ville. Ils fuient les menaces d'un thermomètre qui peut dangereusement approcher les 40 degrés et d'une hygrométrie très vite insupportable. Ils redoutent aussi l'assaut massif des touristes qui envahissent sans discernement les calli et autres salizade (rues) comme l'eau les jours d'acqua alta. Il y a effectivement de quoi déguerpir face à cette accumulation de shorts, de marcels et de tongs, à ces hordes de vacanciers persuadés d'aller à la plage parce que la mer baigne la ville. Il y a aussi de quoi fulminer contre ces visiteurs indélicats avachis sur n'importe quel seuil de porte ou marche de palais, pique-niquant sur les ponts, les pieds à l'air. Mais, comme l'écrivait André Suarès dans son Voyage du Condottière, « on vole vers Venise comme à un rendez-vous d'amour » ; on essaiera donc de faire abstraction de ces désagréments.



On "vole" en effet (la vue aérienne de la lagune reste un moment magique) ou on prend le rail ou la route. À moins d'emprunter à l'aéroport un bateau qui accoste aux abords de la place Saint-Marc, l'accès s'effectue par l'immense pont de la Liberté dans un même périmètre, au nord-ouest, à la gare Santa Lucia et à la Piazzale Roma, place où le manège continu des cars croise la ronde des automobiles en quête d'une place dans l'imposant parc de stationnement. Le pied posé à Venise doit rapidement apprendre à s'approprier l'espace. Il devient en effet le seul moyen de locomotion dans cette ville piétonne où le prix du ticket de vaporetto (6,50 € pour quelques stations sur le Grand Canal) risque de décourager les plus motivés.

Où aller ? Par quelle zone commencer la visite ? Y a-t-il un centre à Venise ? Pour l'économie et le commerce, il faut viser le Rialto. Pour l'histoire, l'activité politique et la musique, il faut aller au-delà, franchir ce pont et son inévitable cohue puis se rendre place Saint-Marc, la seule place (piazza) de la ville. Le parcours se réussit facilement car la municipalité l'a soigneusement fléché. Un plan permet cependant de se repérer dans ce labyrinthe où la numérotation des maisons n'est d'aucun secours et d'appréhender cette singulière géographie urbaine, même si se perdre dans Venise participe au plaisir de la découverte.

Symbole de Venise, la place Saint-Marc réunit les deux ailes Renaissance des Procuraties, la basilique, singulière accumulation de styles byzantin, roman et gothique, et le campanile. Ecroulé en juillet 1902, ce dernier fut aussitôt reconstruit à l'identique. Willaert, Monteverdi, Legrenzi, Galuppi comptent parmi les principaux maîtres de chapelle de Saint-Marc, un des postes les plus prestigieux d'Europe.

La place Saint-Marc concentre, certes, les pouvoirs politique (le palais des Doges) et religieux (la basilique, chapelle privée du doge, cathédrale de la ville seulement en 1807) mais elle résume également l'évolution de la ville. La piazza, circonscrite par les deux longues arcades des Procuraties (bureaux des procurateurs : magistrats) et l'aile napoléonienne (face à la basilique, entrée du musée Correr), témoigne des travaux pharaoniques entrepris à la Renaissance sous la conduite de l'architecte et sculpteur florentin Sansovino. En face, la basilique raconte l'histoire de la cité depuis le transfert (ou plutôt le vol) des reliques de saint Marc à Alexandrie en 828. « Saint-Marc est l'office de Balthasar, le mage d'Asie », écrit Suarès. Intérieur byzantin, plan centré en croix grecque, mosaïques dorées, pavements polychromes, extérieur habillé de marbres : voilà pour l'Orient. L'Occident arbore les gâbles gothiques et puis toute l'architecture renversante (c'est le mot : le léger en bas, le massif en haut) du palais ducal.

Si la splendeur économique et la puissance militaire de Venise s'imposent aux XIIIe et XIVe siècles (possession de la Crète, de Chypre, de la Morée, de la côte dalmate, de grands territoires sur la terre ferme), la musique attendra le XVe pour laisser ses premières traces. Comme presque toutes les richesses qui embellissent cette ville-État, elle provient de l'importation. « Quoique sur ce sol rien ne pousse, écrivait en 1493 l'historien vénitien Marino Sanudo, on y trouve en abondance tout ce qu'on désire parce que tout le monde a de l'argent. » C'est en effet grâce au commerce, des fourrures de Russie comme des épices d'Inde, et à un sentiment collectif très puissant (rien n'est trop beau pour valoriser la ville) que s'est amassée l'incroyable richesse artistique (architecture, peinture, musique) de Venise.

Igor Stravinski à Venise
MEURTRE À LA CATHÉDRALE
Il ne s’agit pas du titre du dernier roman policier de Donna Leon mais d’un article, anonyme, paru le 24 septembre 1956 dans Time Magazine et relatant la création du Canticum Sacrum ad Honorem Sancti Marci Nominis de Stravinsky. Hommage du compositeur « à la ville de Venise, à la louange de son patron, saint Marc, l’apôtre », comme l’annonce la dédicace, cette œuvre en latin s’articule en cinq parties en référence aux cinq coupoles de la basilique où elle résonne pour la première fois. S’y pressent trois mille invités, parmi lesquels cent trente critiques musicaux. À l’extérieur, des centaines d’auditeurs participent à l’événement par un système de sonorisation. L’austérité de ces dix-sept minutes de musique à la fois sérielle et modale, conçue pour un effectif qui fait écho aux rumeurs vénitiennes du passé (trompettes, trombones, orgue, altos et contrebasses), laisse l’assistance de glace. Stravinsky salue l’orchestre dans un silence impressionnant et quitte rapidement l’estrade. « Dans une cathédrale, dit un responsable de la Biennale, le public ne peut pas applaudir mais il ne peut huer non plus. » La critique, furieuse, « exaspérée », évoque une « étrange désorientation », une « décadence mystificatrice ». La foule hurle à la profanation. Le lendemain, Stravinsky, imperturbable, travaillait à l’écriture de son ballet Agon sur le piano du bar de l’hôtel Bauer-Grünwald.



Premières architectures vocales

C'est de Liège que vient Johannes Ciconia (v. 1370-1412), actif dans la proche Padoue au tout début du XVe siècle, pour chanter dans un motet Venise, splendeur du monde tout en louant le doge Michele Steno. Cela pourrait être un des premiers témoignages de cette fameuse polyphonie vénitienne, multiplication des voix suggérée par l'architecture même de la basilique, de ses tribunes opposées et de ses nombreux postes (les deux ambons à l'entrée du chœur, autour du maître-autel, de part et d'autre de l'iconostase).

C'est également du nord que vient à Saint-Marc un des premiers maîtres de chapelle de renom international, Adrian Willaert, actif pendant trente-cinq ans (1527-1562), véritable fondateur de l'école vénitienne. Il rehausse ainsi l'éclat du répertoire sacré des cori spezzati (chœurs brisés, donc multiples) avec la participation d'une trentaine de musiciens. De sa Flandre natale, Willaert conserve le goût des architectures vocales complexes mais il les colore d'interventions instrumentales. Les successeurs de Willaert et les organistes ont largement contribué à la renommée de Saint-Marc, les Rore, Zarlino, Gabrieli oncle et neveu et autres Croce, toujours prêts à tirer des feux d'artifices de trompettes, saqueboutes, cornets, violes et voix pour honorer un nouveau doge ou célébrer une victoire militaire. Quinze, dix-neuf, vingt-deux, trente-trois ! Giovanni Gabrieli n'hésite pas à additionner les lignes mélodiques, opposer les groupes par effectif (solistes contre chœur), tessiture (grave contre aigu), ce qui impressionnera toujours les visiteurs de marque qui se pressent à Venise.

Le musicien le plus immédiatement associé à la basilique Saint-Marc reste cependant Monteverdi (1567-1643), qui y passa les trente dernières années de sa laborieuse existence comme maestro di cappella. Dans la lignée du style concertant développé par Giovanni Gabrieli (Symphoniae sacrae, 1597) et de la seconda prattica (recherche d'une plus grande simplicité pour mettre en valeur le texte), sa musique sacrée se tourne vers l'intimité des mots alors que l'effectif peut atteindre une quarantaine d'instrumentistes et de chanteurs.

La basilique ne conserve pourtant aucune trace de Gabrieli ni de Monteverdi. Pour se souvenir du premier, il faut aller dans l'église Santo Stefano, sur le campo éponyme [ci-contre], pour voir sa tombe face au premier autel à gauche. Pour penser au second, pourtant honoré par des funérailles solennelles à Saint-Marc sous la direction de Rovetta, vice-maître de chapelle, une visite aux Frari (Santa Maria Gloriosa dei Frari) s'impose. Dans une des plus grandes églises gothiques de la ville, célèbre pour ses merveilles


signées Donatello, Lombardo, Bellini et, bien sûr, Titien (dont L'Assomption ci-dessous),


repose Monteverdi, en compagnie du Titien
et de quelques fameux doges. Derrière une grille, la chapelle des Milanais (Crémone, la ville natale de Monteverdi, est alors lombarde) enferme sa tombe et un buste en bois du XIXe siècle sous le regard bienveillant de saint Ambroise peint par Vivarini et Basaiti. Voilà qui reste bien modeste pour un des plus grands compositeurs de l'histoire de la musique, heureux à Venise, enfin reconnu (« Il n'y a pas un seul gentilhomme qui ne m'estime et ne m'honore », écrit-il à Striggio, le librettiste d'Orfeo) alors qu'il avait toujours dû quémander à Mantoue. De son long séjour vénitien reste cependant sa musique, sacrée (Selva Morale e spirituale, Messa a 4 voci e salmi) mais aussi (surtout ?) profane, ses livres de madrigaux et ses opéras, ceux qui n'ont pas disparu en tout cas : Le Retour d'Ulysse dans sa patrie et Le Couronnement de Poppée.


Sur les traces de Monteverdi

On n'hésitera pas à mettre le cap vers le nord de la ville, vers le campo Santi Giovanni e Paolo (San Zanipolo en vénitien). L'immense église éponyme y abrite les tombeaux des principaux doges, des peintures de Bellini et Véronèse. Sur la place devisent la menaçante statue équestre


du Colleoni (un mercenaire) de Verrocchio et la Scuola di San Marco [façade blanche ci-dessus]. Mais un petit détour le long du canal qui la borde, le rio dei Mendicanti, permet en s'approchant du squero [ci-contre], cet atelier d'entretien des gondoles, de localiser le théâtre Santi Giovanni e Paolo, lieu de la création des derniers opéras de Monteverdi et de plusieurs ouvrages de Cavalli, Sartorio et Legrenzi. On cherche (calle Larga Berlendis, calle dello Squero), on tourne, on observe : aucune plaque, aucune indication ne laisse cependant deviner la présence de cet établissement ouvert en 1639 et fermé en 1715.

L'admirateur de l'Oracle de la musique doit encore faire travailler son imagination pour chercher les empreintes de Monteverdi dans la ville. Il ira alors au bord du Grand Canal, face à San Tomà, pour repérer le grand ensemble formé par des deux palais Mocenigo [ci-contre]. C'est ici que Le Combat de Tancrède, vingt minutes d'un madrigal dévastateur où explose toute la violence du stile concitato (agité), a été représenté « dans le palais de (...) l'illustrissime et excellentissime Seigneur Girolamo Mocenigo», comme l'écrivait le compositeur. Monteverdi y fit ensuite entendre Proserpina rapita (opéra perdu), Byron vint y séjourner en 1818-1819 et Britten y composa sa "parabole d'église" Curlew River en 1964.

Des opéras, Venise en a collectionné. Presque une trentaine. Elle a même accueilli la première salle ouverte à un public payant et non plus réservée à une assistance aristocratique : le Teatro San Cassiano, inauguré en 1637 par L'Andromeda de Francesco Manelli (musique perdue). Suivront des œuvres de Monteverdi, Cavalli, Lotti et Albinoni avant que la salle, située dans un des hauts lieux de la prostitution, ne ferme et soit démolie en 1812. On peut retrouver l'emplacement de ce théâtre historique en se hasardant dans les ruelles environnant le palazzo Albrizzi au nord-ouest du campo San Polo. Il se dressait sur une petite place donnant sur le rio de la Madonetta aujourd'hui sobrement appelée campo del Teatro. Autre théâtre historique disparu, plus facile à cerner, le Sant'Angelo où Vivaldi créa la majorité de ses opéras entre 1713 et 1739. Il donnait sur le Grand Canal, comme le rappelle la fondamenta [quai] del Teatro S. Angelo à proximité de l'arrêt du vaporetto.

La liste pourrait comprendre les théâtres Novissimo près de Santi Giovanni e Paolo, San Benedetto (aujourd'hui cinéma Rossini), San Salvador (maintenant théâtre Goldoni près du Rialto), San Samuele près du palazzo Grassi, San Moisè au fond d'une impasse donnant sur la longue calle larga XXII Marzo, la rue des boutiques de luxe. Sur l'emplacement de la plupart, on a construit... des places.

Pourquoi une telle frénésie d'opéra aux XVIIe et XVIIIe siècles ? Parce que ces salles, propriétés des grandes familles patriciennes, devaient faciliter des rentrées financières que l'activité commerciale déclinante de la Sérénissime (concurrence consécutive à la découverte des Amériques, conflits avec les Turcs, épidémies de peste) ne permettait plus. Mais c'est pourtant dans cette Venise du XVIIIe que la vie musicale semble plus animée, plus étourdissante, plus festive que jamais. « L'affolement de la nation pour cet art est inconcevable », écrit Charles de Brosse, magistrat dijonnais en voyage en Italie en 1739. « On chante dans les places, dans les rues et sur les canaux. Les marchands chantent en débitant leur marchandise, les ouvriers chantent en quittant leurs travaux, les gondoliers chantent en attendant leurs maîtres », précise le Vénitien Goldoni dans ses Mémoires. L'auteur de dizaines de comédies et de livrets d'opéras a sa statue sur


le campo San Bartolomeo [ci-dessus], toujours encombré, face au Rialto, et a vu sa maison natale, à proximité du campo San Tomà, se transformer en musée. Les gondoliers qu'il évoque fascinent encore les touristes et appartiennent à la légende de Venise. Au XVIIIe siècle, selon Rousseau, ils « savent par cœur une grande partie de (...) La Jérusalem délivrée ».

Goethe dans son Voyage en Italie (1786) signale également ce « fameux chant des gondoliers qui chantent, sur des mélodies particulières, le Tasse et l'Arioste » et en détaille l'art subtil : « Avec une voix perçante, assis sur le bord d'une île, d'un canal, dans une barque, il fait retentir sa chanson aussi loin qu'il peut. Elle s'étend sur le miroir tranquille. Un autre l'entend dans le lointain : il sait la mélodie, il comprend les paroles, et il répond par le vers suivant ; le premier réplique et l'un est toujours l'écho de l'autre.» Cette description laisse évidemment rêveur quand, aujourd'hui, on les entend beugler O sole mio, chanson napolitaine, à des groupes de touristes asiatiques en mal de pittoresque. Cela dit, comme l'écrit à raison Tiziano Scarpa dans Venise est un poisson, « les gondoliers ont un klaxon portable dans la gorge ». Cela perdure.

Il n'y a pas que les gondoliers pour mettre Venise en musique. Les opéras, nombreux, y participent. Leur saison correspond avec le carnaval, longue période inaugurée le lendemain de Noël et achevée le mardi gras à laquelle s'ajoutent deux mois en octobre et novembre, plus deux semaines après l'Ascension, prétexte des fameuses épousailles entre la ville et la mer. Le doge se rend au Lido pour jeter un anneau d'or dans l'Adriatique : Fellini fait commencer son Casanova par une étourdissante réinvention de cette fête. Ainsi peut-on « compter ici jusqu'à six mois où qui que ce soit ne va autrement qu'en masque, prêtres ou autres, même le nonce et le gardien des capucins », note Charles de Brosse. Six mois de fête, de musique et de jeux durant lesquels « on voit la noblesse mêlée avec le peuple, le prince avec le sujet, le rare avec l'ordinaire, le beau avec l'horrible », se souvient Casanova, autre Vénitien illustre. La ville, en déclin, voit dans cette fête quasi ininterrompue une manne providentielle qui attire quelque trente mille visiteurs, autant avides de divertissements que de plaisirs faciles (la prostitution encourage ce qu'on appelle aujourd'hui le tourisme sexuel).


De "casini" en "ridotti"

Parmi les lieux de divertissement favoris des Vénitiens figurent, en plus des salles de bal des palais, les casini et ridotti où ils peuvent danser, jouer aux cartes, dîner, déguster le café et le chocolat alors très prisés tout en écoutant de la musique. Pour se donner une idée de ces lieux au décor rococo, constellés de guirlandes et de volutes en stuc, un détour par l'ancien Ridotto pubblico s'impose. On le trouve facilement, en allant vers le campo San Moisè depuis la place Saint-Marc. Sur la gauche s'ouvre la calle del Ridotto qui se termine à gauche par l'Hotel Monaco & Grand Canal. Sur la droite, un escalier aboutit à cette merveilleuse salle, récemment


restaurée. Mozart et son père y passèrent de longues heures à s'amuser. Francesco Guardi, Pietro Longhi et Gabrieli Bella ont immortalisé dans leurs peintures parfois naïves l'atmosphère singulière de ces salles. Et puisque Mozart a été évoqué, on peut se diriger depuis San Moisè vers la maison qu'occupa le jeune compositeur en compagnie de son père pendant le carnaval de 1771,


[ci-dessus, au premier plan à gauche] à l'angle du ponte dei Barcaroli [ci-dessous, au premier plan devant la maison]. Leopold écrit à son épouse qu'« il y a de belles choses extraordinaires à voir » et qu'ils ont fait « connaissance de toute la noblesse et [sont] partout (...) couverts d'honneurs ».






















Les stupéfiants "ospedali"

Encore quelques pas en direction du Grand Canal et on traverse le grand campo Sant'Angelo. C'est dans le palazzo Duodo que vécut et mourut Domenico Cimarosa (1749-1801), comme le rappelle une plaque. Ce campo, Vivaldi a dû maintes fois le parcourir pour se rendre à "son" théâtre déjà évoqué. Mais puisqu'il n'en reste aucune trace, essayons de suivre les pas du plus célèbre des compositeurs de Venise. Il naît vraisemblablement sur le campo aujourd'hui nommé Bandiera e Moro, en mémoire de ces héros du Risorgimento, en mars 1678. Il est baptisé quelques semaines plus tard sur cette même place dans l'église San Giovanni in Bragora [ci-contre]. Pourtant toute proche de la bruyante riva degli Schiavoni saturée de touristes, elle reste un havre de paix inespéré. À l'intérieur de ce simple édifice de briques, en plus des fonts baptismaux au-dessus desquels fut ondoyé le futur "Prêtre roux", on peut voir un fac-similé de son acte de baptême et, plus intéressant, admirer au-dessus du maître-autel le merveilleux Baptême du Christ de Cima da Conegliano (v. 1459-1517). Bien évidemment, comme l'annonce une affiche en quatre langues, « la musique exécutée en fond sonore est d'Antonio Vivaldi, membre célèbre de cette communauté paroissiale ». Impossible d'avoir désormais le silence, même dans les églises. Cet accompagnement peut à la rigueur se comprendre mais il faudra justifier la présence sonore de Bach et Schubert (Marche militaire !) dans les églises de Venise.

Quittons ce lieu magique pour espérer trouver, à seulement quelques pas, toujours le long de la riva degli Schiavoni, le légendaire ospedale della Pietà, cet hospice où Vivaldi instruisit des générations d'orphelines. Ces ospedali ont fait la réputation musicale de Venise et stupéfié tous les visiteurs par leur excellence. Destinés aux enfants malades, illégitimes ou abandonnés, ces établissements dispensaient un enseignement assez général où la musique avait son importance. Calqués sur le modèle napolitain, ils endossèrent vite le rôle de conservatoire et attirèrent quelques-uns des grands compositeurs pour en assurer la direction. Venise en comptait quatre. Le plus au nord, l'ospedale San Lazaro dei Mendicanti, nous ramène à la scuola San Rocco

















[ci-dessus à gauche] quand nous cherchions le théâtre de Monteverdi. On y pratiquait la musique dans une église aujourd'hui intégrée dans le grand corps de l'hôpital municipal [ci-dessus à droite]. Elle reste malheureusement presque toujours fermée et empêche de voir une longue tribune latérale derrière les grilles de laquelle se plaçaient sans doute les musiciennes qui suscitèrent l'admiration de Rousseau. « L'église était toujours pleine d'amateurs, les acteurs mêmes de l'opéra venaient se former au vrai goût du chant. Ce qui me désolait était ces maudites grilles, qui ne laissaient passer que des sons, et me cachaient les anges de beauté dont ils étaient dignes », se souviendra-t-il dans ses Confessions. Anges dont la beauté se fanera aussitôt qu'il découvrira le visage : «horrible», «défigurée» par la petite vérole, «borgne», « presque pas une n'était sans quelque notable défaut ».

En se dirigeant vers la majestueuse église Santi Giovanni e Paolo [ci-dessous à gauche] puis en bifurquant à gauche, on ne peut que s'arrêter devant l'église de l'ospedale dei Deriliti (ou Ospedaletto) conçue par Longhena [ci-dessous à droite], dont les atlantes semblent empêcher la façade massive de tomber dans cette étroite calle Barbaria de le Tole. En réservant, il est possible de visiter cette belle architecture mais aussi une riche salle de musique dans le plus pur style XVIIIe siècle.






















À l'autre bout de la ville, sur cette merveilleuse promenade des Zattere, à proximité de la pointe de la Douane, s'est installée l'Académie des beaux-arts dans l'ancien ospedale degli Incurabili (les syphilitiques en fait). Si l'église de plan ovale dessinée par Sansovino a été rasée en 1832 alors qu'elle bénéficiait d'une acoustique exceptionnelle, reste le grand cloître Renaissance qui l'entourait, donnant une idée de l'ampleur de l'ensemble. L'établissement était particulièrement réputé et connut plusieurs maîtres de chœur célèbres tels le Napolitain Porpora ou le Vénitien Galuppi.

Mais revenons à la Pietà et à la riva degli Schiavoni. La majestueuse façade blanche de l'église Santa Maria della Visitazione, plus communément appelée Pietà, et une plaque commémorative citant le nom de Vivaldi invitent à la visite. Mais la bâtisse ne fut terminée qu'après la mort de Vivaldi (1741). Le compositeur aurait cependant prodigué quelques conseils pour en réussir l'acoustique. On peut néanmoins entrer et lever la tête pour repérer le traditionnel dispositif de grilles. Les vestiges de l'ancien ospedale se trouvent juste à côté, dans l'enceinte de l'hôtel Metropole. On peut en effet voir les colonnes de l'ancienne église dans le hall et le bar. Charles de Brosse explique que la musique «transcendante» est «celle des hôpitaux» et qu'il se rend le plus souvent à celui «de la Piété, (...) le premier pour la perfection des symphonies ». C'est en effet comme maître de violon que Vivaldi œuvra et poussa la musique instrumentale à un rare degré de perfection. Il ne négligea pourtant pas la musique vocale et composa pour la Pietà de nombreux motets et oratorios, dont Juditha triumphans.

Conservatoire Benedetto Marcello (Palais Pisani)
LA REVANCHE DE VIVALDI
Dans les années 1720 paraît à Venise un pamphlet intitulé "Il Teatro alla moda" proposant quelques «conseils» pour réussir dans le milieu de l’opéra : « Le compositeur moderne ne doit avoir aucune connaissance des règles exactes de la composition [et] le chanteur virtuose moderne ne doit pas savoir déchiffrer. » On apprendra un peu plus tard que Benedetto Marcello (1686-1739), fils d’une noble famille vénitienne, a signé cette satire où apparaît l’éditeur Aldiviva, anagramme de Vivaldi, alors fêté sur la scène lyrique. Compositeur à ses heures perdues, ce magistrat laisse des dizaines de cantates, d’opéras et d’oratorios, et notamment l’Estro poetico-armonico, recueil de motets écrits sur les cinquante premiers psaumes qui lui vaut la célébrité. À la fin de son siècle, il passe pour un « Pindare entre les compositeurs » et le « Michel-Ange de la musique ». Une plaque apposée sur le palais où il naquit au bord du Grand Canal, juste à côté du palais Vendramin-Calergi où mourra Wagner, le présente comme le « prince de la musique sacrée ». Au début du XXe siècle, la ville n’hésite pas à baptiser de son nom son conservatoire de musique, le palais Pisani [ci-contre], près de l’église San Vidal. Mais quelques années plus tard, la redécouverte de la musique de Vivaldi va définitivement rejeter dans l’ombre celle de Marcello. Le vent de la mode aura à nouveau tourné.


En longeant la rive pour s'en retourner place Saint-Marc, on passe devant la façade blanche et anonyme du Londra Palace . On le regarderait à peine si une plaque n'attirait notre attention. «Le grand compositeur Piotr Ilyitch Tchaïkovski séjourna du 2 au 16 décembre 1877 dans cet hôtel et composa sa Quatrième Symphonie. » La proximité géographique de deux établissements fréquentés par Vivaldi et Tchaïkovski permet un rapide raccourci entre les XVIIIe et XIXe siècles. Le premier reste celui de la fête, des plaisirs, de l'insouciance, même si la République de Venise s'achève en 1797 après sa prise par Napoléon Bonaparte au terme de sa campagne d'Italie. Le second devient celui de l'isolement, de la mélancolie, du retrait du monde. Aux couleurs vives de Tiepolo et à la lumière de Canaletto succède le noir et blanc des daguerréotypes. Tchaïkovski choisit Venise comme étape d'un périple européen pour se guérir de son mariage raté (« La crise a été terrible, terrible, terrible »). On se rendait auparavant à Venise pour s'éblouir de son éclat. On y vient désormais se réfugier dans l'obscurité de ses palais délabrés, espérant trouver les eaux du Léthé dans ses canaux.

Si Rossini triomphe au théâtre San Moisè avec ses farces dans les années 1810-1812 (La Cambiale di matrimonio, L'Inganno felice), le début du XIXe siècle n'a rien de réjouissant. Ballottée entre la France et l'Autriche, Venise voit fermer ses ospedali et plusieurs théâtres. Ses compositeurs semblent avoir disparu. Que reste-t-il de cette époque ? Bien sûr l'inaltérable théâtre de La Fenice [ci-dessous], érigé dans les années 1790, plusieurs fois victime des flammes, récemment reconstruit à l'identique et inauguré en décembre 2003. Rossini, Bellini, Donizetti et Verdi y trouveront le succès, à l'exception notable de La Traviata et Simon Boccanegra pour le dernier. On peut, certes, passer devant le bâtiment tout neuf, même le visiter, mais il faut également se rendre sur la petite place derrière l'église San Giovanni Grisostomo pour contempler le délicieux théâtre Malibran [ci-contre], ouvert au XVIIe siècle (c'est ici que Haendel créa son Agrippina), modifié au début du XIXe. Il prit son nom définitif après que la célèbre Maria-Felicia Garcia, surnommée la Malibran, eut fait cadeau de son cachet en 1835 après avoir chanté La Somnambule de Bellini.

Photo Visoterra


L'âge des lugubres gondoles

Malgré ces feux, les voyageurs retiennent de Venise une image grise. Balzac décrit à la comtesse Maffei une "pauvre ville qui craque de tous les côtés et qui s'enfonce d'heure en heure dans la tombe". Plus tard, Maupassant évoque un "vieux bibelot d'art charmant, pauvre, ruiné". Vénitien récidiviste, Wagner arrive une première fois en août 1858 et s'installe jusqu'en mars de l'année suivante au palazzo Giustinian-Brandolin, tout proche de la Ca' Foscari (l'université) pour composer le deuxième acte de Tristan et Isolde. Dans ses lettres à Mathilde Wesendonck, il y évoque une "grande mélancolie : grandeur, beauté et décadence", les "mélodies profondément mélancoliques" des gondoliers, les "ombres lunaires" de la ville et "les ondes noires du Grand Canal". Le compositeur qui y goûte "la solitude et la retraite" ne dédaigne pourtant pas se rendre

  


place Saint-Marc à la pâtisserie Lavena, comme le signale une plaque de bois sculptée. Il terminera ses jours dans le palazzo Vendramin-Calergi [ci-dessous], où il s'installe à partir de septembre 1882 avec sa famille. Liszt, son beau-père, lui rendra visite et retiendra de son séjour La Lugubre
Gondole
(décidément !). Cet imposant bâtiment où Wagner s'éteint en février 1883 abrite depuis le casino d'hiver mais on a transformé l'appartement du compositeur en un musée qui se visite sur rendez-vous. Deux plaques signalent cette dernière demeure : l'une très sobre, "A Riccardo Wagner", sur le campiello Vendramin, l'autre en marbre, sculptée, où le portrait de Wagner, ceint de lauriers, est accompagné de vers de D'Annunzio, sur le Grand Canal [ci-contre].


Et après ? Qu'espérer après cette mort de Wagner, cette Mort à Venise de Thomas Mann (1912), La Mort de Venise de Maurice Barrès (1920) ? La ville va-t-elle définitivement sombrer ? Va-t-elle résister à ces vagues de spleen qui régulièrement l'assaillent ? Le réveil sonne en 1930 quand l'Exposition internationale d'art (ce qui deviendra la Biennale), fondée en 1895, s'adjoint un Festival international de musique. Si la manifestation présente à peu près tous les compositeurs de son temps (Walton, Kodály, Bartók, Roussel, Milhaud pour les premières éditions), elle permet à Venise de briller, plutôt que par ses natifs Wolf-Ferrari (1876-1948) et Malipiero (1882-1973), à nouveau grâce à un artiste étranger : Igor Stravinsky. Il réserve en effet à la cité des Doges quelques mémorables prime esecuzione assolute. Qu'on en juge : son opéra The Rake's Progress au théâtre de La Fenice en 1951, le Canticum Sacrum en 1956 (lire l'encadré page 42), Threni à la scuola San Rocco en 1958 et le Monumentum pro Gesualdo di Venosa au palais ducal en 1960. Vénitien de cœur, Stravinsky, mort à New York, sera enterré au cimetière San Michele, dans la zone orthodoxe, non loin de Diaghilev, créateur des Ballets russes avec qui le compositeur avait travaillé (L'Oiseau de feu, Petrouchka, Le Sacre du printemps, Noces).


Vers une nouvelle naissance ?

Le festival permit également de mettre en lumière deux compositeurs vénitiens, Bruno Maderna (1920-1973) et Luigi Nono (1924-1990) : Hyperion ou le Concerto pour hautbois n° 2 du premier, Intolleranza 1960, La Fabbrica illuminata, Prometeo du second. En 2008, Luca Francesconi a été nommé pour quatre ans directeur du Festival international de musique contemporaine. La cinquante-troisième édition se tient du 25 septembre au 3 octobre à l'Arsenal, réunit quelque soixante-dix compositeurs et propose seize créations mondiales.

Malgré cette évidente activité, la vie musicale vénitienne n'a plus rien de commun avec le faste des siècles passés. Le visiteur mélomane n'a-t-il vraiment pas d'alternative à ces concerts pour touristes proposés par des musiciens, pas mauvais au demeurant, déguisés en faux costumes du XVIIIe siècle pour répéter à l'infini Les Quatre Saisons de Vivaldi ? Malgré d'incontestables efforts, la programmation de la Fenice ne peut pas toujours prétendre au meilleur niveau international ni à une originalité folle. Venise, encombrée d'un trop riche passé, devient-elle un musée à visiter et non plus une ville à vivre (le nombre d'habitants ne cesse d'ailleurs de diminuer) ? Doit-on même, comme Régis Debray, s'insurger Contre Venise, titre d'un virulent pamphlet dans lequel il stigmatise "le rendez-vous le plus vulgaire des gens de goût" ?

La contribution de Venise à la recherche s'est pourtant développée après la Seconde Guerre mondiale avec la création de la Fondazione Giorgio Cini en 1951 sur l'île San Giorgio Maggiore dans l'ancien monastère. En plus de la constitution d'un important fonds musical et culturel sur la société vénitienne, elle intègre depuis plusieurs centres, dont l'Istituto italiano Antonio Vivaldi fondé en 1947. Près du campo San Vidal, le palazzo Giustinian abrite depuis 1962 la Fondazione Ugo e Olga Levi, centre de recherche et de documentation musicale. Sur l'île de la Giudecca, en face de la maison où le compositeur mourut sur les Zattere, s'est constituée en 1993 la Fondazione Archivio Luigi Nono, réunissant un fonds inestimable. En ce mois d'octobre 2009 s'ouvrira dans le palazzetto Bru Zane ci-contre] fraîchement restauré, le Centre de musique romantique française qui va donner une indispensable impulsion à la vie musicale (Lire [À la découverte du Palazzetto Bru Zane). On peut, certes, s'agacer de la marchandisation généralisée de Venise mais on ne doit pas oublier pas qu'elle doit sa beauté à son passé marchand. Arrêtons donc de la considérer comme "une vieille femme qui a dû être belle et qui a joui de tous ses avantages" (Balzac), même si un plan Moïse pour la préserver des trop fortes marées touristiques semble souhaitable. Née des eaux comme Vénus d'où elle tient son nom, Venise reste un cadeau miraculeux fait à l'humanité. Une première visite en appelle d'autres, comme le suggère une autre étymologie, contestée mais si séduisante, de son nom, Veni etiam : reviens.

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