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Balade à Salzbourg
La ville dont le prince fut un enfant

Les fées ont été généreuses avec Salzbourg : d'un festival fondé juste après la première guerre mondiale dans la ville natale de Mozart, elles ont fait la plus grande manifestation musicale du monde. Mais celle-ci est aujourd'hui en crise. Que faire ? Pour la musique, pour l'art, Salzbourg se doit d'inventer son futur.

PAR Pierre Flinois | ESCALES | 16 juin 2009
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Classica

À Bayreuth, il faut se rendre à genoux, écrivait Lavignac dans son célèbre guide, bien avant qu'un festival soit né aux rives de la Salzach. Pour Salzbourg, si l'avion, le train et l'autoroute sont aujourd'hui les moyens d'approche usuels, la marche seule permet d'arpenter la cité de Mozart. L'étroitesse de ses ruelles, l'à-pic de ses monts empêchaient déjà qu'on circulât autrement autrefois, mais la municipalité a de longtemps compris l'intérêt de libérer les espaces de toute contrainte automobile, hors taxis et fiacres. Laissez donc votre véhicule dans ce formidable parking qu'on a creusé voici cinquante ans dans le Mönchsberg, et préparez-vous — c'est l'été — à affronter les hordes incontournables du paysage touristique européen. Salzbourg le vaut bien, c'est une (petite) merveille.





Géographie

Ville duelle, de par sa situation naturelle : deux monts face à face, avec des noms qui disent haut la présence du religieux, le Mönchsberg au sud, le Kapuzinerberg au nord. Une rivière s'immisce entre eux, la Salzach, vecteur de richesse économique et de puissance politique qui porta longtemps jusqu'à l'Inn et la Bavière — ce qui fit son nom — le sel des mines voisines à Hallein. Un pont par-dessus, suspendu, trois passerelles aussi offrent des vues parfaites sur le front bâti. Difficile d'échapper à cette géographie simpliste.


La vieille ville s'est développée rive gauche, nichée au pied du Mönchsberg, celui qui porte la forteresse, le Festung Hohensalzburg, couronnement parfaitement romantique du paysage, mais surtout formidable expression de puissance médiévale : Salzbourg, c'est le « château du sel ». Le sel, et la religion donc, puisque le pouvoir fut dès avant le Saint Empire romain germanique celui des princes-archevêques, qui firent de ce goulet un État au centre même de l'Europe, aux confins de la montagne et de la plaine, aux limites naturelles des empires, Italie, Germanie, marches de l'Est. Puissance et foi, comment s'étonner de voir paraître bientôt les richesses de l'architecture, et bien entendu Dame Musique ? Au premier Dom (la cathédrale), la tradition chorale remonte à l'an 774 ! Aux princes revint le soin de la magnifier.


Histoire

C'est à Markus Sittikus (1612-1619) qu'on doit la première représentation d'un opéra au nord des Alpes, au Steintheater de Hellbrunn, en 1616. L'Orfeo de Monteverdi, excusez du peu ! Et c'est dans l'Université, fondée par Paris Lodron (1619-1653), qu'on établit bientôt la première salle d'opéra locale. Le parcours historique n'est certes pas marqué de noms aussi prestigieux qu'à Vienne ou plus au nord, mais on citera la fameuse Missa Salisburgensis, et Biber, et Leopold Mozart. Tous ici s'effacent, même Michael Haydn, devant l'enfant prodige, le petit Mozart. Enfance locale connue, rabâchée. Salzbourg, à l'évidence trop provinciale pour son génie, le chassa, indignement, à coups de pied au cul, mais le récupéra dès son premier cinquantenaire, en 1842, lorsqu'on édifia son monument sur la place qui portera désormais son nom. Symbole de légitimité, comme l'aimait le XIXe siècle. Et façon de devenir enfin, « par lui, avec lui, en lui », le centre du monde.



Sur les pas de Mozart


C'est une merveille pourtant, paradis d'enseignes À tout seigneur, tout honneur, Mozart sera, de fait, un guide tout trouvé. Mais ce serait oublier qu'en son nom, la musique a installé ici l'une des plus admirables machines à jouer qui soit au monde, le Festival ! Marchons donc. Impossible de manquer la Getreidegasse, cette fissure urbaine, si étroite, si commerciale, si fréquentée qu'il faut parfois y jouer des coudes : le tourisme est ici à son plus galvaudé.


C'est une merveille pourtant, paradis d'enseignes à l'ancienne, pendues aux hautes façades d'une architecture d'influence italienne sensible.

Wolfgang y est né, au n° 9. La maison demeure, l'appartement, au troisième étage, aussi, mais rien de ce qui fut son monde réel n'a subsisté. Un musée est là, avec son premier clavecin, ses violons, le fameux portrait avec Nannerl de J. N. della Croce, et celui de Joseph Lange... Certains touristes attendraient presque son crâne enfant ! Didactisme avant tout, un peu fané. Mais qui donne la mesure sociale des musiciens-laquais d'alors. Pour la part de rêve évocateur, mieux vaut le lacis des ruelles et places à l'entour, plus merveilleuses les unes que les autres, et qui n'ont guère de changé que les vitrines. On imagine le jeune Mozart courant ici du palais aux lieux de culte. Car le tissu urbain est constellé des monuments qui disent bien la puissance des maîtres des lieux. Et puisqu'il faut rendre à César... retour au sud-est pour visiter la Résidence. Palais baroque et quasi-forteresse, portail Renaissance, le tout préservé dans son état historique, malgré les pillages des Français de Napoléon. Cent quatre-vingts pièces, trois cours. Mozart y fut dès son jeune âge au clavecin, et bientôt à la direction : sérénades, symphonies, jusqu'à son Sogno di Scipione qui inaugura le principat de son futur pire ennemi, le détesté Colloredo. Organiste attitré aussi, allez donc le cherchez dans les églises, et Dieu sait si elles sont
nombreuses à Salzbourg ! Une visite au Dom (cathédrale) Saint-Rupert s'impose. L'archevêque Wolf Dietrich l'avait voulu aussi grand que Saint-Pierre à Rome. Son successeur fut plus raisonnable, mais cette architecture hautaine et froide, mais lumineuse, reste d'une grande dignité. Messe de Pâques ou de 15 août à y voir — bourgeoisie locale en dirndl et costume — en s'installant près de la première chapelle de gauche : le fils de Leopold Mozart fut baptisé là. L'été, le parvis est interdit, encombré qu'il est par les tréteaux et les gradins de Jedermann, cette pièce de Hofmannsthal qu'on joue ici depuis 1920. À deux pas, plus émouvante pour un regard sensible à l'architecture, cherchez la merveille d'élancement du chœur gothique de la Franziskaner (église des Franciscains), ou le baroque inspiré de la Stift Sankt Peter (monastère Saint-Pierre), où Mozart créa sa Messe en ut, qu'on redonne chaque été, un must du Festival.
À son flanc droit, l'adorable cimetière Saint-Pierre (Petersfriedhof) : qui n'a pas rêvé de finir ici son éternité ? L'honneur est réservé bien entendu aux résidents : Santino Solari, l'architecte de la cathédrale, Nannerl, Michael Haydn, mais aussi Bernhard Paumgartner, qui fut de tant de concerts du Mozarteum aux années 50. Baroque encore, plus monumentale, la Kollegienkirche, où la renaissance baroque fit ses premiers pas in loco avec une historique Rappresentazione de Anima et di Corpo de Cavalieri, années 1970. À ses pieds, le charmant marché du matin, légumes rutilants, cèpes et saucisses, à deux pas de chez Mozart.


Une pause

Déjà fatigué ? Les cafés sont là, le Glockenspiel, face à l'auguste statue. Choisissez plutôt le Tomaselli, sur l'Alter Markt : la famille de Leopold venait y prendre son chocolat. En face, leur pharmacie, (l'alte Hofapotheke), une merveille de vieux pots et de bois marquetés. Affamé ? Ruelles et porches cachent partout sous les géraniums luxuriants Gasthaüser et Konditorei, populaire (la Peterskeller) ou élitiste (le Goldener Hirsch), où vous verrez dîner chaque soir d'été nombre de ceux que vous aurez applaudis sur scène à l'instant. Saturé de musique et de décor baroque ? La tranquillité des musées vous révélera leurs splendeurs : au Carolino Augusteum, l'art de l'occupant romain à la Renaissance ; au Rupertinum, Klimt, Schiele, Kubin et nombre de modernes, visite indispensable.


Reprenons

Il faut traverser la rivière aussi, pour connaître le Salzbourg de la rive droite, celui du palais Mirabell, celui du Mozarteum aussi, celui de la gare et de la modernité plus visible, plus changeante. Mais perdez-vous un moment dans les ruelles du Kapuzinerberg, qui se transforment vite en chemins de pierre herbeux, au long de jardinets cachés. Il faut aller plus loin à l'est, au long de la rivière, jusqu'à la maison de Stefan Zweig, magnifique lieu d'émotion pour qui aime son Monde d'hier. Ou aller jusqu'au cimetière Saint-Sébastien où reposent Leopold et Constance Weber-Mozart. Et en passer par l'indispensable visite de la Mozart Wohnhaus, Makartplatz (tiens, un autre natif de Salzbourg, moins célébré !). Dans les huit pièces du logement que la famille occupa de 1773 à la mort de Leopold, en 1787, et détruites aux deux tiers en 1944, une scénographie moderne, ludique, bien d'aujourd'hui, essentiellement pour grand public innocent. Faites un détour par le palais Mirabell (la mairie désormais) : ses jardins — les roses surtout —, son baroque de bon ton, sinon de génie, valent la promenade, sinon la visite. Partout le son musical sera présent, guinguettes ou concerts populaires, Petite musique de nuit, Schubert et Johann Strauss obligés. Avec parfois l'écho, à l'arrière d'une grande et longue bâtisse
sans grand charme, d'un concert majestueux que l'on répète : c'est au Mozarteum [ci-contre], érigé en 1841 pour servir d'école de musique, doté d'une salle de concert au charme viennois, façon Rosenkavalier, qui fut la première salle de concert du Festival (Walter, Strauss, Toscanini, et tous les autres d'alors). Un monde en soi, avec son orchestre à demeure, sa Mozartwoche et sa saison annuelle, ses archives, et toujours son Conservatoire, remarquable. Niché à son extrémité, un autre théâtre, miniature, celui des Marionnettes, de renommée mondiale encore ; à ne pas manquer, le spectacle est souvent classique, ravissant, les voix sont impériales, car au faîte de la discographie.


Grande salle du Mozarteum


Un dernier effort

Retraversons. Il faut monter enfin, pour découvrir la ville de haut. Par l'ascenseur, au-delà de la Karajan-Platz et de son merveilleux abreuvoir à chevaux rococo, c'est aisé — et payant. Par l'escalier au fond de la Toscaninihof, c'est plus ardu mais tellement plus jouissif. Peu à peu, s'extirpant du construit, de sa densité, le regard embrasse les toits baroques, océan de cuivre vert que dominent les flèches et les coupoles de la religion. Profitez pour l'instant de la promenade dans la verdure et du panorama. Courage, vous n'êtes qu'au début du chemin qui monte à la forteresse. Mais là, rien de mozartien, hormis les orgues où Leopold faisait son office. Mais quelle vue éblouissante, jusque sur la plaine au loin ! Redescendons. Un regard au nord, avant de reprendre l'escalier de la Toscaninihof : voici l'intérieur de la Felsenreitschule, dont le toit mobile est encore ouvert. Ce manège d'équitation ["Manège des Rochers" ci-contre] en plein air devint, à l'aube des festivals, le premier lieu de magie : une installation provisoire, avant qu'on aille jouer bientôt Mozart (Cosi, pas moins) dans une cour de la Résidence ; avant qu'enfin on investisse dans la pierre, en construisant.


Festivals
Lire Le Festival de Salzbourg : et demain ?

Car il faut à présent reparler puissance et principat. De politique, le rayonnement de Salzbourg, toujours riche, toujours commerçante, est passé au culturel. Mozart ? Non, lui c'est le prétexte. On parle du Festival. Haute idée, voulue par de hauts esprits, pour une culture européenne, en des temps de nationalisme exacerbé : Strauss, Hofmannsthal, Reinhardt. Détourné l'esprit, assurément, tant l'empire de l'argent en a fait le festival le plus cher au monde. Avec ses hauts et ses moins hauts ! Démultiplié par Karajan (à Pâques, où règnent aujourd'hui Berlin et Rattle, puis à Pentecôte, où préside Muti), hypertrophié, par les lieux (trois salles, plus les annexes), par le nombre de représentations estivales, par le Gotha de ses distributions, le luxe de ses productions... Mais c'est peut-être la raison de votre présence, après tout ? La masse des Festspielhäuser s'impose à tout promeneur, entre les cours Sankt Peter et le Tunnel, occupant tout un flanc du Mönchsberg. Falaise devant la falaise. D'est en ouest, le Manège des chevaux (un coup d'œil, au fond du Toscaninihof, vous permettra, entre deux chariots de décors qu'on installe, d'apercevoir ses arcades, creusées à même le rocher). Hall d'entrée commun, au soir de représentation, avec la Haus für Mozart, qui fut naguère le Kleines Festspielhaus, le premier, inauguré en 1925, et le dernier rénové, en 2006. Foyer commun aussi, la Karl-Böhm-Saal, impressionnante. Et le jardin en face rappelle le nom de Furtwängler.
À l'alignement, et tout aussi austère, le Grosses Festspielhaus, voulu par Karajan, inauguré en 1960, énorme salle un rien démodée aujourd'hui, mais superbe vaisseau sonore pour les grandes phalanges (Vienne, Berlin...) et pour l'opéra en « Karajanoscope » : c'est le cadre de scène le plus large du monde ! À l'extrémité, à gauche, avant le Tunnel, cette magistrale percée d'ingénierie artisanale qui reliait dès le XVIIIe siècle la ville et son faubourg d'au-delà du Berg, un recoin : la Karajan-Platz, où se massait le public pour voir paraître un instant le Maître, inaccessible dans ses voitures. Aujourd'hui, c'est au cimetière d'Anif qu'on ira visiter son ombre, à proximité de son chalet familial où demeure toujours Eliette, sa veuve. Mais là, il vous faudra la voiture à nouveau. Mais la campagne est si belle ! Allez jusqu'à Maria Plain, au nord : dans ce sanctuaire tout blanc, Mozart fit jouer sa Messe en fa majeur. À Hellbrunn, à 6 kilomètres au sud, pour ses jardins, ses jeux d'eau, son Steintheater évoqué plus haut. Et au château de Leopoldskronn, qui vit encore au souvenir de Max Reinhardt, témoin d'une culture raffinée à jamais perdue. Allez plus loin, à Hallein (16 kilomètres au sud), dans l'empire du sel, où le festival a équipé une scène modulable, pour le théâtre avant tout, souvent magnétique, mais aussi pour l'opéra et le concert. Et autour, dans ces faubourgs, dans ses jardins ou ces monts, dénichez-vous une logeuse, un hôtel avec vue, une piscine, un ancrage enfin. Car ne croyez pas pouvoir tout découvrir en une fois. Salzbourg, c'est une affaire de passion, répétée, ressassée : on y revient pour retrouver, derrière l'invasion presque indécente des affiches du commerce musical, Mozart et les autres, la musique ou le théâtre, les galeries d'art, les expositions, bref, l'esprit des fondateurs, au milieu d'une des plus jolies créations urbaines du génie humain.

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