Roschdy Zem en mode majeur
Rencontre
Garde du corps surprotecteur dans La Fille de Monaco, d'Anne Fontaine, flic infiltré chez les narcotrafiquants dans Go Fast, d'Olivier Van Hoofstadt, le voici ostréiculteur en croisade contre les abus d'une multinationale d'agrochimie, dans La Très Très Grande Entreprise, de Pierre Jolivet. A l'aise dans tous les registres, l'ancien vendeur aux puces s'impose, à 43 ans, par la finesse et la sincérité de ses interprétations. Un mélange de force et de fragilité qu'il diffuse dans la vie, en abritant l'élégance des mots sous une stature d'athlète. Il s'est confié à L'Express Styles. Roschdy, on l'aime !
Trois films à l'affiche en deux mois ! Comment gérez-vous cette rentrée surchargée ?
— Il y a deux ans, j'ai vécu la même chose avec Indigènes, Mauvaise Foi et La Californie, et, l'année suivante, on se fait oublier ! Je rentre dans ce métier de façon assez naturelle, mais j'en sors tout aussi facilement. Les choses sont très cloisonnées chez moi et ça me permet de résister à tout cet emballement.
Du polar à la comédie, on vous sent à l'aise dans tous les registres...
— On ne m'a pas fait confiance à mes débuts, et tant mieux finalement, parce que je n'étais pas prêt. Mais j'ai eu la chance d'apprendre en observant des gens comme Claude Brasseur, Fanny Ardant, Nathalie Baye... Je suis nourri de tout ça et, à 43 ans, j'arrive à un âge vraiment intéressant pour un acteur. Les rôles sont plus denses, il y a une ambiguïté dans les personnages, des cicatrices plus profondes qu'on ne peut pas sentir à 25 ans.
C'est fini, la période où on vous refusait un premier rôle ou une couverture de magazine à cause de vos origines marocaines ?
— Quand on commence ce métier, on sait que ça va être difficile pour tout le monde, et encore plus quand on est issu d'une minorité, donc ça ne m'a pas surpris. Maintenant, les choses changent et des films comme Indigènes ont été de vrais détonateurs, en prouvant qu'une histoire de guerre interprétée par quatre acteurs typés pouvait faire un succès commercial et critique. Le succès de Go Fast était important pour moi, parce que je suis seul sur l'affiche. Un échec aurait dépassé l'aspect artistique, on m'attendait au tournant. Ce désir du public est un pied de nez à tous ces gens qui pensent qu'un Noir ou un Arabe font baisser l'audience. Et, croyez-moi, les idées reçues ne viennent pas forcément d'où on pense, les plus sectaires sont souvent les jeunes branchés qui se prétendent à gauche.
Dans Go Fast, vous enchaînez les performances physiques et, là, vous sortez de votre salle de gym... Le sport tient-il une place importante dans votre vie ?
— Je n'ai aucun mérite à entretenir mon corps tous les jours, parce que chez moi c'est totalement névrotique et obsessionnel, pour évacuer mes angoisses. J'ai un vrai mal-être quand je n'ai pas dépensé cette énergie. Avant la naissance de ma fille, en 1997, je sortais tous les soirs pour ça, même si je n'ai jamais été dans l'excès. Je fais surtout des sports, comme la natation ou la course en salle, d'où l'aspect ludique a disparu. C'est un travail sur le mental, de faire une chose qui ne vous plaît pas a priori et de vous fixer des limites que vous n'avez pas envie d'atteindre. J'ai adapté ça dans mon travail, pour aller plus loin. L'insatisfaction est devenue un moteur. C'est sans fin, mais ça me convient. Je serai en danger le jour où j'aurai perdu mes doutes.
A quel moment de votre vie avez-vous eu le déclic du cinéma ?
— Dans mon enfance, rien ne pouvait me laisser penser que j'allais être acteur un jour. Dans ma cité, à Drancy, ça restait de l'ordre du fantasme, d'autant qu'il n'y avait pas tous les talk-shows où les comédiens déballent leur vie. Dans mon entourage d'alors, je ne connais pas une personne qui ait émis l'idée de pouvoir faire ce métier. C'était pareil que de se présenter à la présidentielle ! Mais j'aimais le cinéma et, progressivement, je me suis rendu compte que la porte s'ouvrait. Quand j'ai commencé, il y avait une star d'origine maghrébine, Smaïn, qui était là pour amuser la galerie. D'un coup, il y a eu un créneau avec des réalisateurs qui ont fait appel à moi où à Sami Bouajila pour des rôles ancrés dans la réalité.
Une figuration dans Les Keufs en 1987, un petit rôle dans J'embrasse pas, d'André Téchiné, en 1991... A quel moment avez-vous décidé de vivre du métier d'acteur et pu le faire ?
— Le premier déclic a été N'oublie pas que tu vas mourir, de Xavier Beauvois, en 1995. Avant, je ne pensais pas que la place qu'on allait me donner dépasserait les petits rôles et je m'en contentais avec beaucoup de plaisir. Pour ce film, je me suis présenté pour une figuration et je suis reparti avec l'un des rôles principaux. Le fait qu'il ait été sélectionné à Cannes a été une vitrine importante pour moi et la cadence s'est accélérée. J'ai complètement arrêté mon boulot de vendeur aux puces en 1997, quand j'ai partagé avec Claude Brasseur l'affiche de L'Autre Côté de la mer, de Dominique Cabrera.
Vous avez encore des liens avec la cité de votre enfance ?
— Mon frère tenait un bar là-bas jusqu'à il y a quelques mois et j'aimais bien y retourner pour voir les anciens. Je ne me rends pas compte de ce qui a changé dans le regard des gens, parce que je ne suis pas là pour donner des leçons. On parle de tout sauf de mon métier, et ça ne me déplaît pas.
La Très Très Grande Entreprise parle d'environnement et de structures qui broient l'individu, des sujets qui vous tiennent à cœur ?
— Ce film n'a pas la prétention de changer les choses, mais d'aider à une certaine prise de conscience. On a besoin de ces multinationales, mais il faudrait arriver à un stade où le bénéfice ne prend pas le pas sur l'environnement. Avec mes enfants, qui ont 8 ans et 11 ans, je suis très à cheval sur pas mal de petits gestes, comme le tri sélectif. Ils ont un comportement naturel à l'égard de l'écologie, alors que je ne sais même pas si je connaissais le sens du mot à leur âge.
Quelles valeurs voulez-vous transmettre à vos enfants ?
— Par rapport à certains amis dont les parents avaient abandonné leur poste, j'ai eu la chance d'être bien élevé, dans une famille où nous étions cinq enfants. J'ai eu un père autoritaire, et finalement très bon, et une mère très présente et très tendre. J'ai arrêté l'école avant le bac, mais je me suis mis immédiatement à travailler sur les marchés pour ne pas les décevoir. J'essaie de suivre ce qu'on m'a appris, mais je n'ai pas de schémas ni de valeurs préétablis.
Que pensent-ils de vos films ?
— Ils les voient quand c'est possible pour leur âge, mais ce qui me plaît beaucoup, c'est que ce n'est pas une priorité pour eux. Il y a des acteurs et des personnages qu'ils préfèrent largement à moi, et ça me rassure !
Vous serez à l'affiche de Commis d'office, d'Hannelore Cayre, au début de 2009. Et quels sont vos projets en tant que réalisateur ?
— J'écris actuellement un scénario qui va retracer l'épopée judiciaire d'Omar Raddad pour la société de production de Rachid Bouchareb, le réalisateur d'Indigènes. J'ai un autre projet, plus personnel, une histoire d'amour passionnelle entre deux personnes de générations opposées, avec une femme plus âgée de vingt-cinq ans. C'est un film qui, j'espère, sera d'une grande sensualité.
Quels sont les films ou les livres qui vous ont touché récemment ?
— J'ai été frappé par la direction d'acteurs et la mise en scène remarquables de Laurent Cantet dans Entre les murs. En livres, mes choix sont éclectiques. En ce moment, je lis Barthes, Céline et Paul Valéry, après avoir travaillé avec Fabrice Luchini, qui a cette qualité de donner envie de lire. Et aussi Blaise Cendrars, chez qui l'association de mots est assez magique. Depuis quinze ans, j'ai repris beaucoup de classiques à côté desquels j'étais passé à l'école. J'adore suivre les devoirs de ma fille pour redécouvrir les dates, les endroits, les actions. J'avais besoin de revoir ma copie !
Quel regard portez-vous sur la mode ?
— Je suis tout le temps en tee-shirt, jean et baskets, mais j'aime porter de beaux costumes pour les besoins d'un film et d'une promo. Quand on était gamins, on s'habillait pour aller faire une photo et, plus tard, ma mère me disait : « Mets une chemise et une veste pour aller à la télé. » J'ai gardé ça en tête pour éviter de banaliser le moment. Tout ce qu'elle m'a dit est encore très présent.
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