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L'Enfer de Henri-Georges Clouzot
Making of, off

★★ L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot, film documentaire sur l'histoire du tournage maudit (interrompu au bout de 3 semaines) de L'Enfer resté inachevé et aujourd'hui ressuscité : à partir des images inexploitées (essais techniques, scènes effectivement filmées...), Serge Bromberg a réalisé une étonnante recomposition de l'œuvre (1 h 34).
Avec Romy Schneider, Serge Reggiani, Bérénice Bejo...
En salles le 11 novembre 2009

PAR Eric Libiot et Christophe Carrière | CINÉMA ET DVD | 13 novembre 2009
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L'Express Styles



Préambule important : ce film-là n'est pas la version inédite de L'Enfer, œuvre inachevée d'Henri-Georges Clouzot (1964), dans laquelle un homme sombrait dans la folie par jalousie. Cet Enfer d'Henri-Georges Clouzot est un documentaire en forme de reconstitution de ce que furent la préparation et le tournage d'un film qui tourna réellement à l'enfer pour Clouzot.

Serge Bromberg, infatigable chercheur de pellicules perdues a intelligemment mêlé essais techniques (délirants) et artistiques, scènes effectivement tournées et reconstitution (de simples lectures du scénario) des séquences manquantes. Résultat : un film à part entière qui peint, en creux, le portrait d'un homme perdu dans sa propre démesure (Clouzot).

Eric Libiot (L'Express Styles)



Les aventuriers du film perdu


Les collectionneurs de pellicule vivent une perpétuelle chasse au trésor. Avec ses bonheurs, ses déceptions, ses dangers. Enquête sur ces cinéphiles un peu cinglés à l'heure où l'un d'eux "reconstitue" L'Enfer, œuvre inachevée de Clouzot.

Le panneau est accroché à l'entrée de la boutique : "Si vous avez des films dans votre cave ou dans votre grenier, appelez-nous." Nous sommes au siège de Lobster, à Paris, société créée il y a vingt-quatre ans par Serge Bromberg, infatigable chasseur de pellicule, actuellement sous les feux de la rampe avec L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot, un étonnant documentaire qu'il a réalisé à partir du film maudit et inachevé du réalisateur des Diaboliques [lire ci-dessous "Retour en enfer"].

RETOUR EN ENFER
Ces images-là n’avaient pas disparu, mais demeuraient secrètement gardées. De L’Enfer (1964), œuvre inachevée d’Henri-Georges Clouzot avec Romy Schneider et Serge Reggiani, il reste des mois d’essais filmés et trois semaines d’un tournage dément. Le tout bloqué chez la veuve du réalisateur. Serge Bromberg
[ci-contre] était au moins le deux centième à tenter de la convaincre d’exploiter ce trésor. « J’espère que vous allez me proposer quelque chose de spécial », lui lança Mme Clouzot. Les arguments de Serge Bromberg plaisent, mais pas plus que ceux de ses prédécesseurs. L’entretien fini, elle prend l’ascenseur avec lui et ils se retrouvent coincés… trois heures ! Libérée, elle donne son accord à Bromberg, voyant dans l’incident « quelque chose de spécial ». C’est ainsi que L’Enfer, film maudit, est devenu un documentaire béni.


Mais passionné et infatigable chasseur de pellicule, l'homme ne s'affiche pas si souvent. Son vrai boulot, c'est de courir le monde à la recherche d'œuvres qu'on croyait perdues. À ce jour, il possède 110 000 copies, longs et courts-métrages confondus.

Quand une cinémathèque cherche un film, c'est Serge Bromberg qu'elle appelle. Un jour, celle de Barcelone était en quête de L'Araignée d'or, de Segundo de Chomon, un muet espagnol de 1909. Serge Bromberg veut bien la céder, mais en échange d'une autre copie, pratique courante dans le milieu. « "À part Le Voyage dans la Lune, de Georges Méliès, en couleurs, on n'a rien", me répond mon interlocuteur. C'est comme dire à quelqu'un qui veut boire un coup : " À part une caisse de Petrus, je n'ai rien à te proposer" », raconte Serge Bromberg, qui n'en revient toujours pas d'avoir obtenu cette rareté.

Mais le ticket gagnant ne sort pas à tous les coups. Témoin, cet habitant de Vitry-le-François, dans la Marne, qui l'appelle pour se débarrasser d'un tas de pellicule. Sur place, Bromberg découvre, dans un recoin de grenier, une dizaine de boîtes : la quatrième bobine d'un film, la cinquième d'un autre... Depuis quinze ans, le propriétaire des lieux mettait chaque semaine une pile aux ordures parce que les éboueurs refusaient de tout prendre d'un coup. " J'ai soudain vu le fantôme d'un trésor disparu ", se souvient Serge Bromberg, qui estime d'ailleurs la moitié du patrimoine cinématographique perdu à jamais.

Pourquoi ? Parce qu'en 1936 un cadre imbécile des Studios Universal convainc son patron du coût exorbitant du stockage des négatifs de films muets. Ils sont réduits en cendres. Parce qu'une comédienne, Janet Gaynor, revoit, au début des années 1970, un de ses vieux succès, Les Quatre Diables, de Friedrich Wilhelm Murnau (1928), et, ne s'y plaisant pas, jette l'unique copie dans l'océan. Parce que les films réalisés avant 1951, d'une extrême inflammabilité, ont brûlé par milliers dans des incendies, à Rome, à Mexico, à Tokyo ou en région parisienne.


Une traque planétaire qui se joue des frontières et des époques

Heureusement, les hommes comme Bromberg sont partout. Car la traque est planétaire. Qui se joue des frontières et des époques : Paris, Bruxelles, Rome, Los Angeles... Jusqu'aux pays de l'Est. Bien avant l'effondrement du bloc soviétique, des raretés circulaient déjà d'un côté du Mur à l'autre, vers l'Ouest, transitant le plus souvent par Belgrade. À chaque moment, sa figure : l'exploitant et distributeur néerlandais Jean Desmet (1875-1956), dont la collection de 900 titres est préservée depuis 1957 à Amsterdam ; l'abbé Joseph Joye, un Suisse, dont les 2 000 longs-métrages, acquis entre 1901 et 1911 pour être montrés à ses ouailles, reposent désormais à Londres ; le poète uruguayen Fernando Pereda, dont les bobines des années 1920, rapportées le plus souvent de ses séjours à Paris, sont sous bonne garde à Montevideo.

Autre lieu de référence : Bologne, en Italie. La cinémathèque locale, forte d'un fonds de 40 000 œuvres, organise, depuis vingt-trois ans, le festival Le Cinéma retrouvé et dispose d'un laboratoire de restauration très perfectionné. [voir le ci-dessous "Rossellini sauvé des ruines"] Son directeur, Gian Luca Farinelli, a aussi coordonné, dans les années 1990, un service de recherche des films perdus. Ce projet, lancé en association avec un réseau international de cinémathèques, a abouti, en 2000, à la publication d'un rapport sur l'art de dénicher les films et de leur redonner vie. Ainsi, ce service a pu identifier environ 400 copies retrouvées plus ou moins complètes et a signalé un manque à l'appel de 500 titres, dont L'Aigle de la montagne, d'Alfred Hitchcock (1926), ou On a volé un homme, de Max Ophüls (1933).

ROSSELLINI SAUVÉ DES RUINES
De notre envoyé spécial Philippe Broussard

C’est un conte à l’italienne, la belle histoire d’un cinéphile de 52 ans, Domenico Murdaca, qui se met en tête de réaliser un bref reportage sur la salle de cinéma de son enfance à Palmi, petite ville de Calabre. Cette salle, inaugurée en 1930, a fermé ses portes en 1979 et semble vouée à la destruction. Avant qu’elle ne soit livrée aux bulldozers, Murdaca voudrait voir ce qu’il reste des fauteuils, du bel escalier central, de l’architecture de style liberty. Avec l’autorisation des propriétaires, le voici donc à l’intérieur, en août 2009, découvrant un spectacle de désolation. L’endroit, hier si majestueux, n’est que gravats et poussière, la scène est encombrée de débris, le vieux projecteur rongé par la rouille. En inspectant les lieux, Domenico Murdaca remarque des mètres et des mètres de pellicules éparpillés à même le sol. Il les récupère, les rapporte chez lui, les nettoie un peu et découvre qu’il s’agit d’un court métrage du célèbre Roberto Rossellini (1906-1977) intitulé Il Ruscello di Ripasottile (Le Ruisseau de Ripasottile). « Je savais qu’il avait réalisé quatre ou cinq courts métrages, mais je ne connaissais pas celui-là, poursuit Murdaca. Du coup, je me suis adressé à la cinémathèque de Bologne. »
Le directeur de cet établissement de renom, Gian Luca Farinelli, est un expert en films de patrimoine. Il prend aussitôt la mesure de cette découverte : ce court-métrage de 10 minutes, daté du 4 mai 1941, est un trésor que les filmographies de Rossellini rangent dans la catégorie « films perdus ». Les pellicules, dont L’Express reproduit des images inédites, sont en mauvais état (la faute aux rats ?) et peut-être incomplètes. Le laboratoire de la cinémathèque, doté d’équipements ultramodernes et d’une trentaine d’employés spécialisés, aura fort à faire pour les restaurer. « Ce travail prendra du temps, prévient Farinelli, et nous ne sommes pas certains de réussir. Mais nous ferons tout pour redonner vie à ce film sauvé de l’oubli. »
La cinémathèque n’aura pas pour autant atteint le Graal des collectionneurs transalpins : Sperduti nel buio (Perdus dans l’obscurité, de Nino Martoglio, 1914), la première œuvre réaliste du cinéma national. Ce film faisait partie de ceux saisis par les nazis, à Rome, en 1943, et transportés par camion vers l’Allemagne. Nul ne sait ce qu’ils sont devenus après la guerre. À moins qu’un jour, dans un cinéma désaffecté...


Où les trouver ? Comment ? Il n'y a évidemment pas de règles. Car tous les exemples sont dans les natures. Dans les années 1930, les forains projetaient des films un peu partout en France. Propriétaires des copies, ils les donnaient, une fois usées, à des paroisses, trop heureuses d'organiser des séances de cinéma les après-midi pluvieuses. Après quoi, les bobines finissaient entassées là où personne ne se serait pris les pieds dedans : sous le clocher de l'église. Des décennies plus tard, les chasseurs de pellicule écumeront toutes les églises afin d'enrichir leur collection. Ils partent également souvent en Europe de l'Est. Là-bas, les exploitants stockaient les copies dans un coin, transformant leur salle en caverne d'Ali Baba. C'est en Serbie que Serge Bromberg dénichera Le Récif de corail, de Maurice Gleize (1939), un film jusque-là invisible, avec Jean Gabin, édité illico en DVD (MK 2).

Les salles françaises ne sont pas en reste. Quelques jours après la fermeture définitive, en 2002, du Kinopanorama, lieu mythique à Paris, un collectionneur y trouve trois copies 70 millimètres, dont une de La Chute de l'empire romain, d'Anthony Mann (1964). Lui n'est pas professionnel. Ni marchand, ni historien. Juste un dingue du Celluloïd, comme on en compte environ 1 000 en France. " Parmi eux, il y a beaucoup de dentistes, mais j'ignore pourquoi ", précise Frédéric Rolland, auteur d'une thèse " Collections privées de films de cinéma en support argentique en France ". Cinglé de pellicule lui-même, digne héritier de son grand-oncle et de ses 2 500 titres conservés dans une maison bourguignonne, Frédéric Rolland a réalisé son étude auprès de ses confrères après leur avoir promis l'anonymat. Les collectionneurs de films sont en effet une espèce menacée. Tout du moins inquiétée. Car la loi sur la possession de bobines reste floue. Ce qui n'empêche pas la justice de s'en mêler.

En 1995, Alain Gomet fut déclaré coupable de vendre des copies qui ne lui appartenaient pas et condamné à six mois de prison avec sursis. Ses 40 tonnes de pellicule ont été saisies. " Je demandais pourtant toujours l'accord des ayants droit, se défend Alain Gomet. Et, quand je retrouvais des films de catalogue, des maisons comme Gaumont étaient ravies." C'est également Christophe, fameux chanteur et cinéphile émérite, qui verra la police débarquer chez lui dès potron-minet pour réquisitionner 400 longs-métrages. " Ils m'ont embarqué comme un vulgaire receleur ", raconte-t-il aujourd'hui. Il sera relâché, mais, pour les amateurs, le message est clair : la chasse est ouverte. Alors ils se cachent. Un dentiste parisien, dont le cabinet se transforme en cabine de projection le soir venu, nous demande, avant de raccrocher sans avoir rien dit, d'oublier son nom et son numéro de téléphone. L'obtention des bobines, quand elle se fait de particulier à particulier, est toujours entourée de mystère. " Ne jamais vendre, ne jamais acheter. Uniquement échanger. Et ne jamais demander la provenance ", martèle Jacques, figure incontournable du milieu, qui préfère taire son nom pour garder ses 3 000 films, dont Les Aventures de Robin des Bois et Autant en emporte le vent. " Ces collectionneurs sont souvent ignorés, voire méprisés, mais sont pourtant essentiels, raconte Frédéric Rolland. Détenteurs de raretés, ils sont toujours disposés à les prêter gratuitement si un festival ou une cinémathèque le leur demande." Il n'empêche que, à l'heure du tout-numérique, collectionner de la pellicule peut sembler une hérésie. Voire un luxe. " Qui dit que, dans quinze ans, les fichiers numériques seront toujours compatibles ? demande Serge Bromberg. Pouvez-vous me citer un support autre que la pellicule qui ait duré aussi longtemps, à part les manuscrits de la Mer Morte ?" De quoi motiver plusieurs générations de collectionneurs, qui, en 3009, retrouveront, peut-être, les copies perdues de la saga Indiana Jones.

L'Express / Christophe Carrière, avec Philippe Broussard





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