L'Aventure Avatar
Révolutionnaire d'un point de vue technique, oui. Chef-d'œuvre ? Certainement pas. En réalisant Avatar (lire la critique d'Eric Libiot), le film le plus cher de l'histoire du cinéma, et en inventant une nouvelle technologie, James Cameron a gagné son premier pari : faire date. Mais l'entreprise se transformera-t-elle en succès ? Hollywood retient son souffle.
C'est l'un des paris les plus audacieux jamais entrepris par Hollywood. Avatar, qui marque le retour du réalisateur James Cameron douze ans après son insubmersible Titanic, pourrait bien transformer le cinéma américain, dessiner les contours technologiques de son avenir et, tant qu'à faire, amasser une fortune. Mais il se peut également que cette superproduction ne soit, au bout du compte, qu'une folie, à l'image de ces films hors-normes qui jalonnent l'histoire du 7e art américain : d'Intolérance aux Portes du paradis, en passant par Duel au soleil, Cléopâtre ou Apocalypse Now. Ces films démesurés fascinent par leurs excès, mais ont souvent brisé leurs créateurs, leurs producteurs ou le système qui les a conçus. Certains sont des chefs-d'œuvre, d'autres non.
Qu'en est-il d'Avatar ? Il est sans doute le blockbuster du rayon divertissement-action le plus détonnant et le plus nouveau vu depuis des lustres. Révolutionnaire ? Sûrement, d'un point de vue technique. Chef-d'œuvre ? Certainement pas. Sur le plan scénaristique, il est beaucoup moins accompli, par exemple, que Titanic. Film épique et futuriste, avatar de western lui-même, parabole sur l'humanité, love story : Avatar se veut tout cela et bien plus encore. Cameron a travaillé pendant plus de quinze ans sur cette histoire, passé les dix dernières années à mettre au point la technologie nécessaire pour la filmer, et mis quatre ans pour réaliser et finaliser le projet.
Les chiffres permettent de mieux comprendre l'envergure de la production : le budget, astronomique, serait de 300 millions de dollars, mais, selon certaines rumeurs toujours promptes à affoler Hollywood, il pourrait s'élever à 500 millions — dans tous les cas, c'est le film le plus cher de l'histoire du cinéma. Avatar contient plus de 3 000 plans d'effets spéciaux, contre 500 pour Titanic. 2 000 techniciens ont participé au tournage, dont plus de 800 à la création des images de synthèse. Avatar est aussi le premier film de ce type à avoir été tourné en 3D. Cameron a vraiment mis la barre très haut, mais c'est ce qui l'inspire.
Pas moins d'une douzaine de procédés techniques révolutionnaires ont été inventés. Ainsi, grâce à une nouvelle caméra reliée à des ordinateurs, James Cameron pouvait, à l'instant même où il filmait une scène, la voir dans son décor virtuel. Un système très sophistiqué a capturé les moindres expressions des acteurs pour rendre les Na'vis totalement crédibles, grâce à l'un des ordinateurs les plus puissants du monde, installé en Nouvelle-Zélande. La vraie question, cependant, est de savoir si tout cet attirail ne transforme pas la technique en une machinerie par trop écrasante. Justement, si. Un peu.
Toutes proportions gardées, l'aventure d'Avatar ressemble à celle qu'a connue le western au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Afin de concurrencer une télévision en pleine expansion, qui retenait le spectateur chez lui, Hollywood réinventa le western, l'habillant en CinémaScope. Mais voir les grands espaces de l'Ouest en écran très large ne suffisait pas à faire un bon film à partir d'un mauvais scénario. Avatar, lui, affronte le piratage en tout genre. Et il est vrai que regarder le film de James Cameron sur un ordinateur n'apporte rien. De ce côté-là, le match est gagné. Mais l'imaginaire se nourrit également de péripéties, d'émotions, et la plus belle des mariées, aussi techniquement parfaite soit-elle, ne peut offrir que ce qu'elle a.
Cela dit, pour Hollywood, qui affronte la crise et l'explosion de nouveaux modes de distribution qui mettent en péril les salles de cinéma, Avatar est un film emblématique : il incarne, soit, en cas d'échec, un modèle de superproduction dont le gigantisme n'aura plus d'avenir, soit, en cas de succès, le sauveur de l'industrie du spectacle hollywoodien, dont la révolution technologique sera l'égale du parlant ou de la couleur. Hollywood prie pour que la seconde hypothèse triomphe. Mais rien n'est moins sûr.
Financièrement, Avatar est une entreprise démentielle. Mais la Fox a intelligemment partagé les coûts. Le pari est donc, sur ce plan, moins dangereux que ne le fut celui de Titanic. La grande inconnue est liée au concept même d'Avatar : ce film n'est pas, comme quasiment tous les autres succès récents, inspiré d'une bande dessinée, d'un best-seller ou d'un jeu. Avatar invente un univers — ce que personne n'a fait depuis La Guerre des étoiles — et revendique une dimension sentimentale. En ce sens, Avatar va à l'encontre de toutes les règles et Hollywood, du coup, retient son souffle. À ce jour, les sondages laissent dubitatif : les jeunes filles, par exemple, à la base du phénomène Titanic, ne semblent pas très intéressées. Et la bande-annonce a laissé certains fans perplexes. Le pari d'Avatar est donc loin d'être gagné.
James Cameron :
« Je me suis interdit de surexploiter la 3D" »
[J. Cameron à gauche, sur la photo]
Quels sont, pour vous et pour Hollywood, les enjeux d'Avatar ? Les gens attendent de voir le potentiel de la 3D. Est-elle destinée exclusivement aux films d'animation ou peut-elle s'intégrer à l'industrie tout entière comme le firent la couleur et le cinémascope ?
— Pour ma part, je pense que les scènes de drame dans Avatar sont bien plus puissantes en 3D. Pourquoi, me direz-vous, ne pas alors tourner une tragédie en 3D ? C'est en fait un de mes projets. Son utilisation paraîtra plus naturelle quand elle ne sera plus un argument marketing.
Est-ce qu'Avatar et la 3D avaient pour but de ramener les gens dans les salles ?
— Absolument. Je voulais créer quelque chose que l'on ne pouvait pas reproduire chez soi. J'ai repensé à 2001 : Odyssée de l'espace, Apocalypse Now ou La Guerre des étoiles, qui ne vivaient alors que sur grand écran. Mais Avatar sortira bien sûr en DVD. Une bonne histoire et de bons personnages restent valables sur un écran de salon. Comme je savais que les trois quarts des gens verraient le film en 2D, je me suis même interdit de surexploiter la 3D. Avatar devait d'abord être un grand film en 2D, la 3D étant une plus-value.
La 3D est-elle le futur du cinéma ou un simple gadget ?
— Je pense que les deux types de films, 2D et 3D, coexisteront pendant longtemps. Voyez le cinémascope : il existe encore. Quand, au cinéma, le noir et blanc a laissé place à un monde en couleur, l'avancée technologique portait l'histoire. Il en est de même pour Avatar. Le public ne s'intéresse pas à la technique mais aux émotions.
Un film de cette ampleur a-t-il modifié le travail du scénario ?
— Comme Avatar est cher, il fallait qu'il fonctionne dans tous les pays du monde. Il devait donc être visuellement fort et porteur de thèmes universaux. De plus, la Fox a été séduite par la possibilité d'une franchise liée à l'univers de Pandora. Si Avatar est une histoire autonome, il s'agissait de créer les fondations pour des histoires à venir. J'ai d'ailleurs déjà deux suites en tête, prêtes à être écrites. Mais il faut déjà que celui-ci marche !
Lire " Beaucoup de bruit pour... Avatar "
Lire " Et le Na' vi va "
Lire "Les méfaits d'Avatar"
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