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Picasso et Maître Cézanne
Exposition à Aix-en-Provence

L’artiste espagnol vouait une admiration sans égale au peintre de la montagne Sainte-Victoire. À Aix-en- Provence, le musée Granet fait revivre cette passion restée discrète, qui a pourtant nourri son œuvre. Jusqu’aux dernières toiles.
Exposition "Picasso-Cézanne" jusqu'au 27 septembre 2009

PAR Annick Colonna-Césari | ART ET EXPOS | 2 juillet 2009
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L'Express


VISITE À VAUVENARGUES


Picasso visite le château de Vauvenargues le 21 septembre 1958. Coup de cœur : il l’achète le 27. Il y emménage quelques mois plus tard, avec sa femme Jacqueline, troquant l’opulence de La Californie, sa villa cannoise, contre l’austérité aixoise. Il fuit la vie sociale pour se consacrer pleinement à la peinture, comme l’avait fait Cézanne en se retirant dans son atelier des Lauves. Pour le peintre bientôt octogénaire, c’est une période d’intense production. Il n’y reste finalement que deux ans, avant de regagner la Côte d’Azur, peut-être poussé par des problèmes de santé. C’est ici qu’il sera enterré, en avril 1973.

Dans les années 1980, Jacqueline avait imaginé faire don de ce château, mais, face à l’hostilité des habitants de Vauvenargues, inquiets pour leur tranquillité, elle avait renoncé au projet. Catherine Hutin reprend aujourd’hui le souhait de sa mère et l’ouvre pour la première fois au public, pour la durée de l’exposition. Certes, les tableaux que Picasso y avait logés ont été dispersés. Reste la fresque dont le peintre avait orné les murs de la salle de bains, une forêt luxuriante d’où émerge un faune jouant de la flûte. Et sa tombe, surmontée de l’une de ses sculptures – et la vue sur la montagne Sainte-Victoire.



LE PORTRAIT REFUSÉ

En 1960, le peintre repère sur le catalogue de vente de la galerie suisse Beyeler un Portrait de madame Cézanne.


Il connaît le tableau pour l’avoir admiré autrefois chez Ambroise Vollard. Il demande au marchand qu’on le lui apporte, afin de l’examiner.


Cette photo prise par Jacqueline Picasso immortalise la scène. C’est le peintre Jean Planque (à dr.), conseiller auprès de la galerie, qui a été chargé de présenter la toile. Après un long moment, Picasso s’exclame : « Qu’avez-vous fait de ce tableau ! ? » Le portrait est, selon lui, « trop arrangé », détérioré par une restauration malhabile. Il n’entrera donc pas dans la collection de Picasso, déçu. Aujourd’hui propriété du musée de Yokohama, il figure dans l’exposition du musée Granet. À chacun de se faire une opinion…


Picasso n’a jamais rencontré Cézanne, ni échangé la moindre correspondance avec son aîné de quarante-deux ans. Il ne lui a rendu aucun hommage direct, comme il le fit si souvent avec d’autres artistes, en s’inspirant de leurs tableaux – Ménines de Vélasquez, Femmes d’Alger de Delacroix ou Déjeuner sur l’herbe de Manet. Pourtant, selon ses proches, le nom qui, jusqu’à la fin de sa vie, revint le plus souvent dans sa conversation n’était pas celui de Van Gogh ou d’un peintre espagnol, mais bien celui de Cézanne. « Il était notre père à tous », confiera-t-il à son ami Brassaï, évoquant l’influence exercée par Cézanne sur toute la jeune génération des Braque, Gauguin, Derain, dont il faisait partie. Picasso ajouta même que Cézanne avait été son « seul et unique maître ». Aveu suprême ? En 1959, lorsqu’il quitte La Californie, sa villa cannoise, c’est pour s’installer près d’Aix, ville natale de Cézanne, et emménager dans le château de Vauvenargues, sis… au pied de la montagne Sainte-Victoire, paysage fétiche du peintre. « J’habite chez Cézanne », dira-t-il…

C’est ce lien original unissant les deux géants qu’explore le musée Granet. Certes, beaucoup d’inconnues demeurent. On ignore dans quelles circonstances Picasso a pu admirer les œuvres de Cézanne. Les a-t-il découvertes dès son premier séjour parisien, en 1900 ? Possible. Arrivant de Barcelone, le jeune homme, âgé de 19 ans, était venu visiter l’Exposition universelle. L’une de ses toiles y était présentée et plusieurs tableaux de Cézanne figuraient simultanément dans la « Centennale de l’art français ». Mais peut-être les a-t-il vues plus tardivement, rue Laffitte, dans la galerie d’Ambroise Vollard qui, cinq ans durant, fut leur marchand commun. Ou bien encore rue de Fleurus, dans l’appartement des Américains Leo et Gertrude Stein, collectionneurs d’avant-garde, ou dans les ateliers de Derain et de Matisse, ses compagnons de route qui, chacun, possédaient « leur » Cézanne. Dans ces années-là, l’art du Provençal, qualifié par ses admirateurs comme par ses détracteurs de « sauvage », de « naïf » ou de « primitif », était dans tous les esprits. La rétrospective que le Salon d’automne lui consacre en 1907, un an après sa disparition, aura un incroyable retentissement. Comment, dans un tel contexte, Picasso aurait-il pu l’ignorer ?

Une certitude : même si elle ne s’en est jamais inspirée directement, la peinture de Picasso porte l’empreinte du maître d’Aix. L’influence est évidente au cours des premières années parisiennes. Picasso élimine alors tout vestige du vocabulaire sentimental des Saltimbanques de la période rose. « Il se montre d’abord sensible à Toulouse-Lautrec et à Van Gogh, explique Bruno Ely, directeur du musée Granet et commissaire de l’exposition. Puis il s’intéresse à Cézanne, dont les œuvres, austères et rigoureuses, sont plus difficiles d’accès. » Des portraits du Provençal, et notamment ceux d’Hortense Fiquet, sa compagne, l’Espagnol retient les principes de monumentalité et de schématisation, comme en témoignent déjà ses fracassantes Demoiselles d’Avignon, peintes en 1907. Des formes géométriques envahiront également ses paysages et ses natures mortes – cylindres, sphères et cônes – déjà présents sous le pinceau de Cézanne. Ainsi naît la grande aventure du cubisme.

Même si, par la suite, le peintre aixois exerce une influence plus diffuse sur Picasso, son ombre continue de planer. Preuve de la constance de l’admiration de Picasso : il collectionne ses tableaux. Dès 1916, un visiteur signale la présence de plusieurs de ses aquarelles dans son atelier. Mais c’est à partir des années 1930 que Picasso fera ses acquisitions les plus importantes – en fin connaisseur, si l’on en juge par leur grande qualité. Tels des souvenirs affleurant à la mémoire, des thèmes qui ont hanté l’oeuvre de Cézanne réapparaîtront régulièrement dans la peinture de son émule : compotier de porcelaine blanche, crâne et pomme, mais aussi baigneurs, fumeurs, Arlequin et femmes assises dans un fauteuil. Clin d’œil ? Picasso représentera à plusieurs reprises le chapeau Cronstadt, que Cézanne portait à la fin de sa vie.

L’artiste espagnol poursuit cet étonnant dialogue jusqu’au crépuscule de son existence, lorsqu’il s’installe, à 78 ans, dans le château de Vauvenargues. Cherche-t-il à s’approprier le site après avoir voulu pénétrer l’œuvre ? Ou est-ce un ultime hommage à celui qu’il honorait d’un « Monsieur Cézanne » ? « J’ai acheté la montagne Sainte- Victoire », lance-t-il alors à Kahnweiler, son marchand. « Laquelle ? » questionne ce dernier, pensant qu’il s’agit de l’une des versions du tableau de Cézanne. « L’original ! » réplique Picasso. Durant son séjour, il peindra maintes fois le petit village de Vauvenargues. Mais il laissera à Cézanne « sa » Sainte-Victoire.

PAS TOUJOURS SI PROCHES

L’exposition, riche de 110 tableaux et dessins, développe deux grands thèmes. D’abord, l’influence que Cézanne exerce sur Picasso. Elle est illustrée par la confrontation et l’alternance de leurs œuvres. L’idée : montrer comment une forme peut en suggérer une autre, comment un motif peut resurgir plusieurs décennies après sa création. Cette démonstration n’est pas toujours explicite, car si certains rapprochements relèvent de l’évidence, d’autres sont affaire d’intuition. Et la disposition en enfilade des salles du musée a obligé à des contorsions d’accrochage qui nuisent à la clarté du propos.

Le second grand chapitre correspond à la période passée par Picasso à Vauvenargues. Tout le paradoxe est là : durant ces deux années sur ses terres, au pied même de la montagne Sainte-Victoire, Picasso n’invoque guère « Monsieur Cézanne ».

Musée Granet
Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône)
Jusqu'au 27 septembre 2009
À lire : Catalogue
(PA-Musée Granet/RMN Editions)
39 €

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