Le peintre Miquel Barcelo à la Cité des Papes
La ville d'Avignon consacre, depuis le 27 juin jusqu'au 7 novembre 2010, une triple exposition, Terra-Mare — à l'Hôtel de Caumont, au Palais des Papes et au Musée du Petit Palais — à l'artiste nomade Miquel Barcelo. Qui, à cette occasion, nous a reçus dans son atelier parisien. L'antre d'un ogre.
PAR Annick Colonna-Césari |
ART ET EXPOS |
30 juillet 2010
« À 12 ans, je savais que je deviendrais peintre. »
L'œil vif et la parole rapide, Miquel, 53 ans, semble une boule de feu prête à exploser. C'est un fou de peinture. Lorsqu'il ne voyage pas, il travaille dans l'un de ses ateliers, à Majorque, sa terre natale, au Mali, son pays d'élection, ou à Paris, dans un hôtel particulier du Marais. Cette passion remonte à l'enfance. Pêche et plongée occupaient alors ses journées. Il se souvient aussi du bonheur qu'il éprouvait à manipuler les couleurs. Sa mère, artiste amatrice, lui en avait communiqué le goût. " À 12 ans, je savais que je deviendrais peintre." À 17, il commence son nomadisme artistique. Barcelone, Paris, Madrid, Londres, New York... en chemin, il croise Warhol et Basquiat, Miro et Twombly. Les années 1980 lui apportent la reconnaissance. Mais, lassé du succès, il part se ressourcer en Afrique : "Un grand nettoyage." En 1992, le Majorquin s'installe chez les Dogons, au Mali.
Aujourd'hui, Barcelo est l'un des artistes les plus réputés de la scène internationale. Musées et collectionneurs s'arrachent ses œuvres — fresques rupestres, fonds marins, natures mortes aux crânes ou aux fruits exotiques, paysages désertiques — qui rappellent d'où vient l'homme et la fugacité de son existence. Mais indifférent aux modes, il poursuit son chemin, obsédé par l'idée de réinventer son art.
Ci-contre à gauche : "L'Enfer"
Ci-contre à droite : Autoportrait
Son atelier parisien, caché au
fond d'une cour, ressemble à
l'antre d'un ogre. De vastes
pièces s'enchevêtrent sur trois
étages, dans un bric-à-brac de
plâtres, de pots de peinture et de
tableaux en cours d'exécution.
Inventif : Portrait inachevé, rendu fantomatique avec de l'eau de Javel...
On trouve aussi de surprenants outils — machette ou marteau à pointes — et des livres à profusion, sur Mantegna, Degas, en passant par Depardon. L'endroit le plus étonnant est une sorte de cabinet de curiosités. Sur des étagères sont disposés, tels des trésors, crânes d'âne ou de cheval ainsi qu'espadons, murènes et poulpes séchés, pêchés par Barcelo lui-même : "Des modèles." Le reste de l'atelier est réservé au travail. C'est dans la pièce la plus haute, illuminée par une large verrière, que l'artiste exécute les grands formats, sur les murs ou au sol, à la manière de Pollock. Un assistant prépare les couleurs. Mais Barcelo peint seul, en écoutant Dylan, Jimi Hendrix ou Bach. Il englue son pinceau, empile les couches de pigments, puis gratte, griffe, racle la matière. Il accroche parfois ses tableaux au plafond, laissant la peinture libre d'inventer, en dégoulinant, formes et reliefs.
Pour les petits formats, il travaille dans d'autres pièces. Ici, il a entreposé une liasse de papiers rongés par les termites du Mali. À partir des cavités laissées par les insectes, il réalisera bientôt de délicates aquarelles. Plus loin, un portrait inachevé, inquiétant, est appuyé sur un chevalet. Il appartient à une série que Barcelo a consacrée aux albinos, si mal vus dans la société africaine. Son aspect fantomatique est dû à une technique que le peintre a récemment mise au point. "Je me suis souvenu d'un hippie qui, à Majorque, vendait des tee-shirts délavés, et j'ai appliqué de l'eau de Javel sur du papier noir."
Barceló ne cesse d'explorer, comme en témoigne encore cet ensemble de plâtres. Il a commencé à modeler la terre au Mali, par accident : "Parce que le vent de sable et de poussière m'empêchait de peindre." Et il n'a plus arrêté. L'une de ses sculptures s'intitule L'Animal du peintre. Elle représente un chat, les pattes engluées, tels des pinceaux, dans des seaux de peinture. Un drôle de symbole. Cet été, Barcelo le globe-trotteur reprend la route. Il part pour l'Himalaya, accompagné d'un yogi. Carnets de croquis en poche.
Un majorquin en Avignon
Un éléphant géant, en équilibre sur sa trompe, se dresse sur le parvis du palais des Papes. Signé Miquel Barcelo, le pachyderme annonce la triple exposition que consacre Avignon à l'artiste majorquin, pour célébrer les dix ans de la collection Yvon Lambert, galeriste rencontré dans ses débuts, en 1983. Comme les rois de son île, au XIVe siècle, Barcelo arrive donc en Provence chargé de ses trésors, créations de la dernière décennie, provenant de Majorque, du Mali ou de Paris. À l'hôtel de Caumont : les peintures et les sculptures de bronze. Dans la grande chapelle du Palais : un ensemble de plâtres et de céramiques. Tout n'est pas d'égale qualité, mais on mesure la fabuleuse énergie de l'artiste qui, sur les traces de Picasso, souhaite embrasser tous les arts. Au musée du Petit-Palais est présentée une collection de peintures gothiques de Majorque, jamais sorties d'Espagne et que Barcelo revendique comme un héritage. Il y a associé quelques-unes de ses œuvres : des cartographies imaginaires, évoquant les premières mappemondes des cartographes majorquins.
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