La soul, l'âme de fond, est universelle
Après Amy Winehouse et Seal, c'est au tour de Phil Collins de rendre hommage au genre musical magnifié par Otis Redding, Marvin Gaye ou James Brown. Ce son rétro trouve même des adeptes chez les artistes français. Enquête sur un phénomène plébiscité par le public. Fédératrice, la soul attire autant les baby-boomers nostalgiques que leurs petits-enfants.
Des frissons sur le corps ? Le cœur qui bat la chamade ? Des fourmis dans les jambes ? Ne paniquez pas (encore), vous êtes sans doute victime de l'épidémie de soul qui se propage actuellement. Les radios et les hit-parades sont déjà contaminés par les tubes de Plan B (She Said), d'Aloe Blacc (I Need a Dollar) et de (Ben l'Oncle Soul— le Tourangeau a déjà vendu 130 000 exemplaires de son premier album.
Et le virus, inoculé en Grande-Bretagne par Amy Winehouse en 2006, a même touché Phil Collins (voir l'encadré). Dans Going Back, le chanteur de Genesis reprend des titres de la Motown, le mythique label, qui a fêté ses 50 ans en 2009. Warner, sa maison de disques, espère bien reproduire le carton de Soul, album de reprises signées Seal et vendu à 1 million d'exemplaires depuis sa sortie, fin 2008. Enfin (ou presque), en janvier 2011, à l'Olympia, un spectacle rendra hommage à Otis Redding et James Brown.
Le diagnostic est aussi précis qu'une chorégraphie des Temptations : les Français aiment la "musique de l'âme". Certains, comme le Lyonnais Mr Day ou l'ex-Saïan Supa Crew Sly Johnson, revendiquent eux aussi l'héritage des rois de la "great Black music". Quant à Ben l'Oncle Soul, on n'avait pas entendu un Français faire groover la langue de Molière depuis... Les Cornichons, de Nino Ferrer !
"La soul est née à la fin des années 1950, au moment où le rock'n'roll s'épuisait, rappelle Gilles Pétard, représentant de la Motown en France de 1972 à 1980, et coauteur de Motown, soul & glamour (Le Serpent à plumes). Ray Charles, Sam Cooke, Solomon Burke inventent une musique qui prend ses racines à la fois dans le gospel et le blues. En 1959, What'd I Say est alors le meilleur exemple de ce mélange de religieux et de profane." Entre 1964 et 1968, la soul connaît un âge d'or. Chaque semaine, les labels Motown, à Detroit, et Stax, à Memphis, publient de nouveaux 45-tours aux refrains mielleux ou amers. Car la soul est aussi bien un cri d'amour qu'un cri de revendication pour les Noirs américains, engagés dans la lutte pour les droits civiques. Symbole de cette dimension politique, en 1963, le label Motown publie le vinyle du discours I Have a Dream, de Martin Luther King.
Si la soul n'est plus aussi revendicative, il reste le souffle, la vie, l'émotion. Lassé par le formatage de la musique actuelle, le public se tourne vers des valeurs sûres aux reflets authentiques. "Brut, sincère et simple, c'est une musique qui fait du bien, résume Max Guiguet, responsable musical à Radio Nova. Plus qu'un genre, c'est devenu un qualificatif." Et si, en période de crise morale et financière, la soul était une valeur refuge ?
À la différence des productions bourrées d'effets et vite ridées des années 1980, la soul, enregistrée live, vieillit bien. "C'est peut-être la musique populaire moderne la plus pure", souligne Mark Ronson, producteur d'Amy Winehouse. Fédératrice, elle attire autant les baby-boomers nostalgiques que leurs petits-enfants, qui ont découvert Michael Jackson en apprenant sa mort l'an dernier. "Si vous êtes DJ à un mariage et que vous voulez que tout le monde vienne sur la piste de danse, vous passez quoi ? interroge Mark Ronson. Les Jackson Five ou James Brown. Cette musique parle à toutes les générations. Elle ne disparaîtra jamais."
La soul plaît, car elle souffre, prend des risques et s'exprime à fleur de peau. Vous avez déjà pleuré sur un morceau de David Guetta ? "Cette musique ne se résume pas à un simple talent d'interprétation. Il faut la vivre. Quand tu chantes, tu dois être possédé", soutient Benjamin Duterde, alias Ben l'Oncle Soul, garçon biberonné à Aretha Franklin et qui a "Motown" tatoué sur le poignet droit. "Dans les années 1950, il fallait une voix pour percer et un talent à revendiquer, rappelle le journaliste Olivier Cachin, coauteur de 100 Albums cultes soul, funk, R & B (éd. Tournon). Aujourd'hui, grâce à un logiciel, même un musicien de troisième zone peut jouer et chanter juste. La soul rappelle le paradis perdu.}" Et son succès vient aussi de là.
Ses nouvelles voix ont pour nom Eli Paperboy Reed, Mayer Hawthorne, Aloe Blacc, ou encore Ben Drew, alias Plan B. Quatre fantastiques qui surfent sur cette "l'âme" de fond rétro. Ces artistes n'éprouvent ni complexe ni tabou à s'emparer des musiques de leurs aînés. Credo commun de cette jeune génération : le respect des canons du genre — esthétique vintage, présence scénique indéniable. Chacun aborde la soul des sixties à sa façon, en fonction de son propre apprentissage. "J'ai découvert la soul quand j'étais ado en regardant My Girl, avec Macaulay Culkin, ou Stand By Me, avec River Phoenix, confesse Ben Drew, l'ancien rappeur. Ma sœur était fan de ces films et les regardait en boucle à la maison. Même si j'écoutais Prodigy et Radiohead, la soul a toujours été présente." Pour Mark Ronson, le parcours est différent. "J'ai grandi à New York et j'ai découvert la soul à travers le hip-hop, qui l'a beaucoup samplé. Ainsi, quand on a enregistré la chanson You Know I'm No Good sur l'album d'Amy Back to Black, j'avais en tête un rythme qui collerait avec le flow d'un rappeur comme Ghostface Killah."
Avec Internet, plus besoin de discothèque pour entrevoir tout un pan de l'histoire musicale. Les vétérans comme Solomon Burke, Al Green ou Lee Fields profitent ainsi du regain d'intérêt pour un son à l'ancienne. "On dit que ma voix sonne rétro, s'indigne Sharon Jones, qui a dû attendre son 48e anniversaire pour sortir son premier album. Je viens d'avoir 54 ans. Je suis une pure chanteuse de soul." Il suffit de les voir transpirer sur scène pour comprendre : la vieille garde a encore de beaux restes. "Parallèlement à cette veine "old school", qui marche plus en Europe qu'aux Etats-Unis, un courant néo-soul veut faire avancer le genre", remarque Gilles Pétard. Les chefs de file de cette soul 2.0 mâtinée d'électro se nomment Janelle Monáe, Cee-Lo Green, le chanteur de Gnarls Barkley et du tube Crazy, ou encore Jamie Lidell. La soul avait une histoire, elle s'invente désormais un avenir.
PHIL COLLINS
"Cette musique, c'est comme rentrer à la maison"
Avec Going Back, reprise de 18 standards de la soul des années 1960, Phil Collins trempe sa madeleine dans le caramel de la Motown. Entretien.
-20% jusqu'au 23 septembre 2010
D'où vient l'idée de cet album ?
— Egoïstement, j'ai fait ce disque pour moi. Quand j'avais 13-14 ans, j'écoutais beaucoup la musique de la Motown. Après les études, j'ai très vite intégré le groupe Genesis et je n'ai jamais pu véritablement interpréter toutes ces chansons. C'était donc un rêve. Chacune me rappelle un moment de mon adolescence. La photo qui illustre la pochette, c'est moi à 13 ans, à la batterie.
Que ressentez-vous lorsque vous entendez cette musique ?
— C'est comme rentrer à la maison. Dans les années 1960, mon groupe anglais préféré s'appelait The Action et il jouait des chansons comme Do I Love You, des Ronettes, et des titres de Curtis Mayfield. Le lendemain de leurs concerts à Soho, j'allais chez le disquaire acheter les versions originales. Going Back fut un disque difficile à chanter d'un point de vue émotionnel : en reprenant tous ces morceaux, j'ai repensé à ma jeunesse, à la vie qui passe... Mais, pour être réussi, l'album ne doit pas fonctionner seulement sur la nostalgie. Il doit aussi être bien produit.
Pourquoi avez-vous tenu à rester fidèle au son de l'époque ?
>— J'ai saisi l'occasion de jouer avec les trois survivants des Funk Brothers, les musiciens des studios de la Motown. Pendant l'enregistrement de Standing In the Shadows of Love, des Four Tops, le guitariste du titre original, Eddie Willis, qui a 74 ans aujourd'hui, me demande : "Qui est à la batterie sur ce titre ?" Je réponds : "C'est moi." Il me dit : "Ça sonne bien !" Mon ambition était de faire un disque capable de tromper les gens. Son commentaire me laisse penser que j'ai réussi.
LES CINQ ALBUMS DE 2010
The Defamation of Strickland Banks
par Plan B (Atlantic/Warner)
Le rappeur Ben Drew, 26 ans, troque le survêtement d’Eminem pour le costume de Smokey Robinson. L’ex-petite frappe londonienne a conçu son album comme un film. L’esprit Motown en Cinémascope.
The ArchAndroid (Suites II & III)
par Janelle Monáe (Warner)
L’avenir de la soul, c’est elle. Il y a plus d’idées dans une chanson de la demoiselle que de calories dans un cheesecake. Si, sur la longueur, on frise parfois l’indigestion, on peut goûter ses tubes sans modération.
I Learned the Hard Way
par Sharon Jones & The Dap Kings (Daptone/Differant)
Après des années de vaches maigres, cette James Brown en talons hauts goûte enfin, à 54 ans, une reconnaissance méritée. Epaulée par de formidables musiciens, elle est la gardienne du temple soul.
Wake Up !, par John Legend & The Roots (Columbia/Sony).
Sortie le 20 septembre 2010.
Accompagné par le groupe de Philadelphie, John Legend réveille des titres de Marvin Gaye, de Donny Hathaway ou de Baby Huey and the Babysitters. Le son d’avant-hier pour parler de l’Amérique d’aujourd’hui.
>Good Things, par Aloe Blacc (Stones Throw/Discograph).
Sortie le 27 septembre 2010
Précédé, et lancé, par le titre I Need a Dollar, un classique instantané, le deuxième album de ce Californien originaire du Panama est l’un des plus beaux de l’année. L’héritier de Gil Scott-Heron et de Sam Cooke.
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