• Être fidèle à la musique | 

À l'écoute de Versailles, passé et présent

Les pierres de Versailles, ses salons fastueux, ses jardins enchantés racontent aux yeux la grandeur éblouissante d'un monarque qui s'était identifié au soleil. Mais si on prête l'oreille, on croit encore entendre les musiques qui y animèrent les cérémonies et les fêtes. Le tricentenaire de la chapelle royale et des concerts exceptionnels à l'opéra du château invitent à remonter le temps en musique.

PAR Philippe Venturini | ART ET EXPOS | 6 juillet 2010
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Classica

Quand Marc-Antoine Charpentier compose Les Plaisirs de Versailles, en 1682, le château vient tout juste d'être investi par la cour. Les noms de Le Vau, Le Nôtre, Le Brun, les bâtisseurs de l'histoire de Versailles, restent indélébiles, fixés dans la pierre d'un bâtiment, l'agencement d'un jardin ou la majesté d'une peinture. Mais comment appréhender le souvenir musical du domaine royal lié, lui, à d'autres noms, ceux de Lully, Charpentier, Lalande ou Couperin ? Comment, aujourd'hui, écouter Versailles, ce lieu bâti pour un monarque qui aimait la musique, la danse, l'opéra ?

Pour nous guider à travers ces quatre siècles d'une foisonnante histoire, nous avons sollicité Olivier Baumont [ci-contre], d'abord connu comme claveciniste et professeur au Conservatoire national supérieur de Paris, mais également auteur d'un indispensable La Musique à Versailles (voir ci-dessous).

Sans doute le visiteur impatient ne remarque-t-il pas que la musique se présente déjà aux abords du château. Comme pour montrer l'étendue de son empire, elle le précède d'une grille d'honneur dans laquelle se glissent des lyres, sans doute celles d'Apollon, dieu à qui Louis aima s'identifier. L'accès au château, épousant la topographie du terrain, ressemble à une ascension : il faut affronter la pente régulière de la vaste cour pavée comme un ultime signe de soumission à l'autorité royale.

Photo X (DR)

Après avoir acquitté son droit d'entrée (15 € contre 7,50 € en 2005 pour le château, 18 € pour le domaine) dans l'aile sud des ministres, à gauche en montant, le visiteur pénètre dans le bâtiment par un couloir provisoire adossé au pavillon Dufour, du nom de l'architecte de Louis XVIII. Les groupes entrent par le pavillon Gabriel, autre architecte, à droite. Ces deux entrées délimitent la grille royale, érigée dans les années 1660, modifiée ensuite, détruite à la Révolution et reconstruite en 2008 autant pour clore la cour de marbre que pour redistribuer le flot des visiteurs.


Messe basse

Où commencer la visite ? Choisissons le bâtiment le plus élevé, le seul à pouvoir toiser la demeure du monarque et ainsi rappeler ses limites : la chapelle royale. Pensée par {{Jules Hardouin-

Photo X (DR)

Mansart}} et achevée en 1710 par son son beau-frère Robert de Cotte, elle clôt la liste impressionnante des modifications apportées par Louis XIV au petit château édifié en 1623 par son père Louis XIII. Intégrée dans l'aile nord, elle se passe de façade mais déploie son

[Photo Florian Gerus

majestueux chevet dans la cour d'honneur. Placée sous le patronage de saint Louis, bâtie sur deux niveaux, percée de nombreuses baies, cette chapelle palatine s'élance vers le ciel avec une assurance quasi gothique (toit pentu) mais elle aligne des colonnes corinthiennes et des balustrades on ne peut plus baroques et arbore un plafond peint (une rareté en France) par Antoine Coypel, d'influence italienne [ci-dessous, la chapelle royale ; à droite, un fragment de son plafond. Photos X (DR)].








Dans ce vaste volume où rayonne une blanche lumière, les références à la musique ne manquent pas. Elles s'imposent même aussitôt le seuil franchi. À l'opposé de la convention, l'orgue, installé dans l'abside, s'offre au regard direct du visiteur et ne l'oblige pas à se retourner pour en admirer le buffet. Construit par Robert Cliquot et Julien Tribuot, l'instrument se situe au-dessus du maître-autel, sur la tribune supérieure, au même niveau que le roi qui venait quotidiennement assister à la messe. La musique joue-t-elle alors un rôle d'intercesseur entre le monarque et le ciel ? Elle occupe en tout cas l'essentiel des sculptures et ornements autour de l'orgue. De nombreux trophées en relief superposent harpes, violons et hautbois. Le volet frontal de l'instrument s'orne d'un roi David jouant de la harpe, allusion à l'auteur des psaumes qui constituent l'essentiel du répertoire sacré, grâce aux motets et hommages respectueux à un souverain ami des arts qui possédait dans sa chambre (aujourd'hui dans le salon de Mars) un tableau peint sur le même sujet par Le Dominiquin.

Les familiers des concerts du Centre de musique baroque de Versailles (CMBV) entendent régulièrement ces motets versaillais, de Du Mont à Rameau en passant par Lalande ou Campra. Assis dans la nef, ils font face aux musiciens distribués devant l'autel. L'organisation d'alors n'avait rien à voir. Louis XIV était au niveau supérieur, comme pour mieux marquer son ascendance divine, juste en face de l'orgue qu'entouraient les musiciens installés sur des gradins. Il ne descendait que pour certaines fêtes particulières. En bas, la cour restait, semble-t-il, debout, face au souverain.

La messe commence à dix heures et dure environ trente minutes. Qualifiée de basse, parce que non chantée mais dite par un chapelain, elle superpose la liturgie à des motets, en général trois, un grand (une vingtaine de minutes), un petit pour l'élévation (dix minutes maximum) et le Domine salvum fac regem ("Dieu, protégez notre roi") conclusif que rappelle un phylactère parmi des anges musiciens peints par Bon Boullogne au-dessus du buffet d'orgue [ci-contre].

Le motet, par son éclat et sa singularité, participe, lui, à l'affirmation du pouvoir royal (liturgie gallicane) et d'un style national. "Composition de musique, fort figurée et enrichie de ce qu'il y a de plus fin dans l'art de la composition, à 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 et encore plus de voix ou de parties, souvent avec des instruments (...) du moins avec une basse continue", comme le définit Sébastien de Brossard dans son Dictionnaire de musique, il repose sur un texte latin, essentiellement un psaume. Grand comme son siècle, un tel motet, apparu vers 1660 (Veillot, Gobert, Expilly, Du Mont, Robert) pour des circonstances exceptionnelles (mariage du roi, naissance, célébration de victoire militaire), fait partie du quotidien de la cour versaillaise (à partir de 1682) et mobilise une soixantaine de musiciens répartis en un grand (à cinq voix) et un petit chœur (les solistes) et un orchestre (une grosse quinzaine). Il marque définitivement l'évolution de la musique française. Rappelons que l'organisation de ce service incombe à un maître de chapelle, un haut dignitaire de l'Église rarement musicien, et à un sous-maître de chapelle, musicien, lui, actif le temps d'un quartier, c'est-à-dire un trimestre : il y en a donc quatre pour une année.


Sept planètes, sept pièces

Qui s'imagine écouter en ces lieux un Miserere de Lully ou un Deus noster Refugium de Lalande comme autrefois oublie la chronologie. Consacrée en 1710, la chapelle royale actuelle est la cinquième et dernière du château et elle n'accueillera que cinq ans Louis XIV, mort le 1er septembre 1715.

Plafond de Le Moyne dans le Salon d'Hercule / Photo X (DR)

Pendant près de trente ans, les services religieux s'accompliront dans ce qui est aujourd'hui le salon d'Hercule [ci-dessous], ainsi nommé par le plafond de Le Moyne [ci-dessus], situé juste à côté du vestibule de la chapelle et conçu par Robert de Cotte. Il faut bien évidemment imaginer cette grande salle, où trône l'immense tableau de Véronèse, Le Repas chez Simon, sans son

Salon d'Hercule et Le Repas chez Simon peint par Véronèse.
C'est cet espace, réaménagé sous Louis XV, qui accueillait la chapelle royale. (Photo X / DR)

plancher puisque la chapelle s'élevait également sur deux niveaux. Imaginée par Jules Hardouin-Mansart, prévue provisoire, elle arborait un maître-autel encadré de deux anges, aujourd'hui visible à l'église Saint-Vigor-Saint-Étienne de Marly-le-Roi, et supportait des tribunes. Plusieurs dessins et gravures en offrent des perspectives mais aucun ne permet une vue intégrale, pas même le célèbre tableau d'Antoine Pezeyn aujourd'hui exposé au musée du château de Versailles représentant Le Serment du marquis de Dangeau comme grand maître des ordres de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem. On ne peut malheureusement pas voir où et comment se disposaient les musiciens. On sait cependant que Bossuet, Bourdaloue et Massillon y prêchèrent et que s'y déroulèrent quelques fêtes tels les mariages de Philippe d'Orléans, futur régent, en 1692 et du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, en 1697. Louis XV en fera une salle de bal.

Puisque nous sommes à l'étage, prolongeons la visite en direction des jardins, en suivant le grand appartement du roi, cette série de sept salons ("Et comme le Soleil est la devise du Roi, l'on a pris sept planètes pour servir de sujet aux tableaux des sept pièces de cet appartement", écrit Félibien en 1674) contigus destinés à la vie officielle de la cour, ce qui explique sa richesse. On y donnait des réceptions, trois fois par semaine, le soir en automne et hiver (la musique, omniprésente, accompagnait collations, parties de billard et de jeux de hasard), mais on pouvait aussi y croiser le roi le matin entre sa chambre et la chapelle.

Chambre du roi (Photo X / DR)

Ces salons habitent dans l'enveloppe construite par Le Vau à partir de 1668 pour englober le château original de Louis XIII en forme de "U". Modifié sous Louis XIV et coiffé d'une horloge,

Photo Temps de vie

l'intérieur de ce "U", en appareillage de brique et de pierre d'un style clairement français, constitue la cour de marbre. Le côté extérieur, sur jardins donc, choisit la pierre et une ligne plus italienne, caractérisée par sa balustrade avec trophées et pots-à-feu masquant le toit [voir ci-dessous].

Photo X (DR)

Soupers en musique

Après avoir passé le salon de l'Abondance, arrêtons-nous quelques instants dans celui de Vénus

Salon de Vénus (Photo X / DR)

pour imaginer l'ultime volée du majestueux escalier des Ambassadeurs détruit en 1752. C'est là qu'à la fin des années 1740, la marquise de Pompadour, pour distraire son royal amant Louis XV, organisait ses représentations dites du théâtre des Petits Appartements où alternaient théâtre et musique. La marquise en personne y participait, entourée d'autres aristocrates, tous accompagnés d'une douzaine, parfois d'une trentaine, de choristes et d'une vingtaine de musiciens placés sous la direction de François Rebel. Rameau et Royer composèrent respectivement pour ces soirées Les Surprises de l'Amour et Almasis.

Après avoir admiré le vigoureux buste du jeune Louis XIV par Le Bernin dans le salon de Diane, arrêtons-nous dans le salon de Mars, initialement salle des gardes puis devenu salle de musique et de danse. De part et d'autre de la cheminée aujourd'hui ornée du Roi David peint par Le Dominiquin précédemment cité se dressaient deux tribunes destinées aux musiciens qui faisaient danser la cour.

Salon de Mars (Photo X / DR)

Après le salon de Mercure, un temps réservé aux jeux, et d'Apollon, le dieu du soleil et des arts auquel s'identifiait Louis XIV, nous arrivons au salon de la Guerre, antichambre des 73 mètres de la galerie des Glaces (ou grande galerie). Autrefois terrasse à ciel ouvert, elle fut réaménagée

Salon de la Guerre (Photo X / DR)

par Hardouin-Mansart entre 1678 et 1684 (n'oublions pas que le roi quitte définitivement Paris et son palais du Louvre pour s'installer à Versailles en 1682) et décorée par Le Brun pour exalter la magnificence de Louis XIV. On pourrait croire ce gigantesque volume propice à de fastueuses réceptions, mais il fut essentiellement lieu de passage. Louis XIV y accorda néanmoins des audiences au doge de Gênes en 1685, à l'ambassadeur du Siam en 1686, Louis XV à celui de Turquie en 1742. On y célébra cependant quelques événements notables comme le mariage des dauphins Louis, le fils de Louis XV avec l'infante Marie-Thérèse d'Espagne en 1745 (resté célèbre par son bal masqué des ifs parce que le roi et quelques-uns de ses courtisans étaient déguisés en arbre) et le futur Louis XVI, avec Marie-Antoinette d'Autriche en 1770. Et c'est ici que fut proclamée la naissance de l'Empire allemand en 1870 après la défaite française et signé le traité de Versailles en juin 1919.

La galerie se poursuit, en direction de l'appartement de la reine, par le salon de la Paix, face à la

Salon de la Paix (Photo X / DR)

pièce d'eau des Suisses, dans l'angle formé par le bâtiment. Sous Louis XV, il fut le siège des concerts hebdomadaires de Marie Leszczynska. La reine, ses filles et quelques courtisans y écoutaient des extraits, sans mise en scène, d'opéras de Lully, mais aussi des œuvres des surintendants Destouches ou Colin de Blamont, du maître de chapelle Campra, de Royer, ou de Rameau venu de Paris diriger, en plusieurs soirées, Hippolyte et Aricie. Les nombreux trophées représentant des instruments de musique marquent le souvenir de ces rendez-vous.

Si on poursuit la visite du grand appartement de la reine, on parvient à la chambre de la reine, le salon des nobles, l'antichambre du Grand Couvert où, sous les peintures de Vignon, soupe en musique la famille royale. À partir de 1690, Louis XIV préfère un lieu moins exposé et il se dirige vers l'intérieur du bâtiment, dans sa partie ancienne, celle qui regarde la cour de marbre. Dans la partie centrale, repérable depuis la cour par son balcon en ferronnerie, s'alignent l'antichambre de l'Œil-de-bœuf, la chambre du roi et le cabinet.

Salon de l'Œil de Bœuf (Photo X / DR)


Le bambin Mozart à Versailles

Le soir, Louis XIV y soupe en famille et en public dans l'antichambre du Grand Couvert de l'appartement du roi perpendiculaire à l'antichambre de l’Œil-de-bœuf. Les violons et hautbois de l'Écurie, un des trois départements de musique de la cour avec la Chapelle et la Chambre, jouent alors les célèbres Simphonies pour les soupers du roi de Lalande. Après, quelques musiciens de la Chambre (violon ou flûte, théorbe) bercent peut-être le coucher du roi des rêveries de Couperin ou Marais. Chaque 25 août, un groupe instrumental célèbre la Saint-Louis sous les fenêtres du roi, depuis la cour de marbre.

Avant d'atteindre le rez-de-chaussée, nous longeons la partie interne du bâtiment, inscrite dans le premier château de Louis XIII, donnant sur la cour de marbre. Dans cet ensemble, appelé l'appartement intérieur du roi (rappelons que l'aile du roi se situe à droite quand on se tient face à la cour de marbre, celle de la reine à gauche) et préservé de la rumeur des grands appartements, s'alignent plusieurs salons et cabinets entièrement réaménagés au XVIIIe siècle. À proximité de la chambre de Louis XV et de la bibliothèque de Louis XVI étincelle la Pièce de la vaisselle d'or, ancien cabinet doré intérieur de Madame Adélaïde, une des huit filles de Louis XV.

Pièce de la vaisselle d'or (Photo X / DR)

Les trophées sculptés d'instruments de musique rappellent les goûts de la princesse, qui prenait par ailleurs des leçons d'italien avec Goldoni, et évoquent le probable récital de clavecin d'un Mozart de sept ans, en décembre 1763, devant la famille royale. Le bambin dédicacera ainsi ses Sonates pour clavecin et violon KV 6 et KV 7 à Madame Victoire de France, sœur d'Adélaïde. Appelées Mesdames, les filles de Louis XV pratiquaient la musique sous la conduite experte de Pancrace Royer et Jean-Baptiste Matho. Royer, Forqueray fils, Guignon, Duphly, Armand-Louis Couperin leur dédièrent plusieurs cahiers de musique.

Clavecins Blanchet & Ruckers (Photo Eric Garault pour Classica)
Leur amour pour la musique se perçoit encore aujourd'hui au rez-de-chaussée du corps central, côté jardin, dans le Grand Cabinet de Madame Adélaïde où se côtoient un orgue de salon du XVIIIe siècle et le tableau de Jean-Marc Nattier représentant Madame Henriette de France jouant de la basse de viole. Dans la Chambre de Madame Victoire, on voit Madame Adélaïde de France solfiant une partition de violon peinte par l'atelier de Nattier, et dans le Grand Cabinet de Madame Victoire [ci-dessus], autrefois le cabinet octogonal de l'appartement des bains de Louis XIV, un clavecin de François-Étienne Blanchet de 1746 et un instrument de Johannes Ruckers de 1628 ravalé en France. Instruments superbes, de sonorité admirable, nous assure Olivier Baumont.


Le roi derrière une grille

Quittons maintenant le corps central du bâtiment pour retourner dans l'aile nord et visiter une de ses plus remarquables constructions, l'opéra. Si, à l'égal du motet, la tragédie en musique, c'est-à-dire l'opéra français, passe pour une des principales inventions musicales du Grand Siècle et reste intimement liée au nom de Lully, elle ne fut jamais prévue pour le sublime théâtre or et bleu de Jacques-Ange Gabriel. C'est à Paris, à l'Académie royale de musique au Palais royal (aujourd'hui siège du Conseil d'État), avant l'installation de la cour à Versailles en 1682, que furent créés l'essentiel des opéras du compositeur mort en 1687. Et c'est dans le manège de la Grande Écurie, édifiée par Hardouin-Mansart, à gauche face au château, qu'on entendit pour la première

La Grande Écurie (Photo X (DR)

fois Phaëton en 1683 et Roland en 1685. À ce même endroit, dans des installations toujours provisoires, furent donnés La Princesse de Navarre et Platée de Rameau, Thésée de Lully à l'occasion du mariage du dauphin Louis et de Marie-Thérèse d'Espagne en 1745. Mais la salle souffrait d'une acoustique notoirement insuffisante et d'une configuration peu commode. Ses larges dimensions la réservaient, par ailleurs, aux événements exceptionnels.

Pour l'ordinaire des spectacles, il fallait recourir à la comédie de la cour des Princes, bâtie dans la galerie réunissant l'aile du midi et le corps central du château entre la cour des Princes et le parterre du midi. De mi-novembre à avril, on y donnait trois divertissements par semaine : une comédie, un opéra et un ballet. Étroite (20 m de long et 8 m de large), elle ne pouvait pas accueillir plus de trois cent cinquante spectateurs et vingt-cinq musiciens.

L'Opéra de Louis XV (Photo X/DR)
Il fallait donc bâtir une vraie salle d'opéra. Louis XIV y songeait déjà, mais les difficultés financières de la fin de son règne, sans doute aggravées par son désintérêt croissant pour la scène au profit de l'église, ajournèrent sine die le projet. Engagé dans la guerre de Sept Ans (1756-1763), Louis XV recula également avant de solliciter son architecte Jacques-Ange Gabriel, à qui l'on lui doit également le Petit Trianon, la place de la Concorde et l'École militaire du Champs-de-Mars. En moins de deux ans, l'édifice fut achevé et inauguré le 16 mai 1770 à l'occasion du mariage du dauphin, futur Louis XVI, avec Marie-Antoinette. Persée de Lully puis Castor et Pollux de Rameau révélèrent ce qui reste aujourd'hui encore une salle somptueuse décorée par le sculpteur Augustin Pajou et rehaussée d'une acoustique très précise vraisemblablement due à sa structure entièrement en bois, doré ou imitant le marbre. D'une capacité de sept cents places, cette salle en forme d'ellipse tronquée pouvait également se transformer en salle de bal ou de banquet mais ne nécessitait pas moins de trois mille bougies pour l'éclairage.

Opéra du Château de Versailles (Photo X / DR). D'une capacité de sept cents places,
la salle nécessitait trois mille bougies pour l'éclairage !

Le roi et les siens assistaient aux représentations, derrière une grille de bois dorée, des opéras de Monsigny, Rousseau, Piccinni, Sacchini, Gossec, Grétry et Gluck. N'oublions pas que c'est auprès de ce dernier que Marie-Antoinette, sœur des empereurs d'Autriche Joseph II et Leopold II, avait étudié la musique. C'est pour assouvir cette passion (elle chantait et jouait de la harpe, comme le rappelle une peinture célèbre de d'Agoty, ci-contre) qu'elle se retirait de l'agitation du château dans son domaine de Trianon. Au XIXe siècle, l'opéra sera le cadre d'événements, comme ce concert réunissant quatre cent cinquante musiciens dont soixante-dix violons, trente altos, trente violoncelles, vingt-cinq contrebasses, soixante instruments à vent, dix-huit harpes et deux cents choristes dirigés par Berlioz en octobre 1848 (Mozart, Beethoven, Rossini, Weber, Berlioz, Bellini) ou le banquet organisé par Napoléon III en août 1855 en l'honneur de la reine Victoria.

Souper offert par Napoléon III dans la salle de l'opéra le 25 août 1855, en l'honneur de la reine Victoria (Aquarelle par Eugène Lami / © RMN)

À l'exemple de Marie-Antoinette, quittons le château et rendons-nous vers son havre de paix. Il faut pour cela traverser les jardins, chantier herculéen entrepris essentiellement par Le Nôtre. On peut d'abord se diriger vers la pièce d'eau des Suisses, au pied du parterre du midi, descendre le majestueux escalier des Cent Marches et visiter l'Orangerie, bâtie par Jules Hardouin-Mansart, où se dresse aujourd'hui la statue équestre de Louis XIV réalisée par Le Bernin et corrigée par Girardon. Dans cette galerie de cent cinquante mètres de long qui abrite des orangers pendant l'hiver pouvaient prendre place des spectacles comme l'Iphigénie de Racine en 1674 lors des grandes fêtes qui firent le renom de Versailles.

L'Orangerie (Photo X / DR). Vue sur la partie sud du château depuis le parterre de L'Orangerie dessinée par Jules Hardouin-Mansart. Orangers, citronniers, grenadiers, palmiers et autres lauriers roses y fleurissent au printemps.

L'Orangerie (Photo X / DR).

Huit jours de fêtes

Salle de bal ou Bosquet des rocailles, par Jean Cotelle (le Jeune)
Avant l'installation définitive de la cour en 1682, Versailles avait résonné de trois rendez-vous grandioses organisés par Louis XIV. En 1664, trois ans après la mort de Mazarin, le domaine se fait le séjour des Plaisirs de l'Île enchantée dédiés aux deux reines, Anne d'Autriche, la mère, et Marie-Thérèse, l'épouse. Pendant huit jours de mai, la cour assiste ainsi à des courses, carrousels, feux d'artifice, représentations de théâtre et d'opéra inspirées par le Roland furieux de l'Arioste auxquelles participent, entre autres, Molière (Les Fâcheux, Tartuffe, Le Mariage forcé) et Lully. Quatre ans plus tard, le Grand Divertissement royal célèbre, en une soirée unique, la paix d'Aix-la-Chapelle et l'annexion des Flandres. La douceur de juillet permet de donner en plein air Georges Dandin de Molière dans un théâtre provisoire (mille cinq cents spectateurs) à l'emplacement du bassin de Saturne, accompagné d'une musique de Lully, et un bal à l'emplacement du bassin de Cérès. Enfin, en 1774, à l'occasion de la reconquête de la Franche-Comté, Louis XIV confie à nouveau à Lully la supervision musicale des Divertissements de Versailles : L'Églogue de Versailles se tiendra à Trianon (l'ancien) dans un bosquet de verdure discipliné par Vigarani et Alceste s'installe dans la cour de marbre réaménagée pour l'occasion en théâtre en plein air à la faveur du plein été. En flânant dans ces magnifiques jardins, on peut admirer la salle du Bal, aussi appelée Bosquet des rocailles [ci-dessus], pièce d'eau aménagée par Le Nôtre au centre de laquelle émerge un parterre que foulaient les danseurs accompagnés de musiciens au-dessus de la cascade. Dans le bosquet de la Colonnade, Hardouin-Mansart a disposé un péristyle de trente-deux colonnes orné de bas-reliefs représentant des enfants musiciens qui entoure L'Enlèvement de Proserpine de Girardon.

Le Trianon (Photo X / DR)

Le bosquet de la Colonnade

Parvenus au domaine de Trianon, il faut absolument visiter le petit château conçu par Gabriel

Le château du Petit Trianon, dessiné par Jacques-Ange Gabriel. Construit sous Louis XV,
il devint le domaine privilégié de Marie-Antoinette. (Photo X / DR)

pour la marquise de Pompadour mais indéfectiblement marqué du souvenir de Marie-Antoinette. On peut ainsi voir au premier étage, dans les appartements de la reine, dans le salon de compagnie, des trophées de musique sculptés par Honoré Guibert, mais aussi un piano-forte en acajou de Pascal Taskin de 1790 et une harpe des années 1780.

Le salon de compagnie au premier étage du Petit Trianon,
qui était le salon de musique et de jeux de Marie-Antoinette. (Photo X / DR)


"Mon pauvre Versailles"

Après être passé près ou dans le délicieux pavillon français, également signé Gabriel, réservé aux collations et petits concerts, il faut absolument visiter le théâtre de la Reine construit en 1780

Le théâtre de Marie-Antoinette, conçu par Richard Mique. Dans cet espace de bois et de carton-pâte, la reine aimait jouer la comédie et chanter. (Photo X / DR).

par Richard Mique. À peine visible à travers la végétation, dissimulé derrière une façade anodine, il renferme une merveilleuse salle de spectacle miniature (cent spectateurs au maximum) dont la décoration en bois et carton-pâte rehaussés de velours bleu et de dorures rappelle celle de l'opéra Gabriel. La reine et quelques nobles amis chantaient et jouaient les auteurs à la mode tels Sedaine (Le Roi et le fermier, La Gageure imprévue), Monsigny (Rose et Colas), Rousseau (Le Devin de village), Grétry (Zémir et Azor) ou Beaumarchais (Le Barbier de Séville).

"Tâchez de me sauver mon pauvre Versailles", dira Louis XVI à La Tour du Pin en quittant son domaine pour Paris, emmené par le peuple le 6 octobre 1789. Malgré la Révolution, la disparition de l'essentiel du mobilier, de nombreux instruments (certains sont heureusement préservés au Musée de la musique à Paris), la tempête de 1999 (dix mille arbres décimés), Versailles résiste. Devenu Musée de l'histoire de France sous Louis-Philippe et, en 1995, établissement public placé sous la tutelle du ministère de la Culture, le château et son domaine bénéficient d'un gigantesque programme de restauration depuis 2003. Plus de cinq millions de visiteurs investissent chaque année ses quelque huit cents hectares confiés à un millier d'agents. Grâce aux travaux remarquables du Centre de musique baroque de Versailles, depuis 1987 [voir le commentaire ci-dessous], et à Château de Versailles Spectacles, les compositeurs qui ont participé à l'histoire mais aussi des musiciens venus d'autres horizons, des grandes eaux et des spectacles pyrotechniques participent à l'animation des lieux. Comme si Les Plaisirs de Versailles y habitaient définitivement.


Les grandes dates de la musique à Versailles



Bien avant l'installation de la cour au château, Versailles résonna de musique. Les muses ne cessèrent pas d'en habiter les murs pendant cent vingt-cinq ans.

1623 Construction du premier bâtiment ordonnée par Louis XIII.
1631 Le château de Philibert Le Roy remplace le pavillon de chasse.
1664 Les Plaisirs de l'Île enchantée, du 7 au 13 mai. La Princesse d'Élide, Le Ballet du palais d'Alcine, Les Fâcheux, Tartuffe, Le Mariage forcé de Molière avec des intermèdes musicaux de Lully.
1668 La Grotte de Versailles (aussi connu sous le nom de L'Eglogue de Versailles), première collaboration de Lully avec le librettiste Philippe Quinault. Le 18 juillet : Grand Divertissement royal : Georges Dandin, comédie-ballet de Molière et Lully.
1674 Divertissements de Versailles, six journées entre le 4 juillet et le 31 août. Alceste, La Grotte de Versailles, Les Fêtes de l'Amour et de Bacchus de Quinault-Lully, Le Malade imaginaire de Molière-Charpentier, Iphigénie de Racine.
1682 Installation, le 6 mai, de la cour.
1683 Mort de la reine Marie-Thérèse et de Colbert. Mariage secret de Louis XIV et de Madame de Maintenon. Concours pour la nomination des quatre sous-maîtres de chapelle : Colasse, Goupillet, Lalande, Minoret. Création de Phaëton, tragédie en musique de Quinault-Lully, dans le manège de la Grande Écurie.
1685 Création de Roland, tragédie en musique de Quinault-Lully, dans le manège de la Grande Écurie.
1689 Michel-Richard de Lalande est nommé surintendant de la musique de la Chambre.
1710 Inauguration de la Chapelle royale.
1715 Mort de Louis XIV.
1717 François Couperin, organiste de la Chapelle, devient claveciniste de la Chambre.
1723 Bernier, Campra, Gervais et Lalande, sous-maîtres de la Chapelle.
1745 À l'occasion du mariage du dauphin, fils de Louis XV, avec Marie-Thérèse d'Espagne, création de La Princesse de Navarre et de Platée puis du Temple de la Gloire de Rameau pour célébrer la victoire de Fontenoy.
1747 Pour le second mariage du dauphin, avec Marie-Josèphe de Saxe, Rameau compose Les Surprises de l'amour qui seront données dans le théâtre des Petits Appartements de Madame de Pompadour (galerie Mignard).
1763 Visite de la famille Mozart à Versailles.
1770 Inauguration de l'Opéra Gabriel à l'occasion du mariage du dauphin, futur Louis XVI, avec Marie-Antoinette. Persée de Lully, Castor et Pollux de Rameau.
1778 Nouvelle visite des Mozart. On propose à Wolfgang Amadeus le poste d'organiste qu'il refuse, conscient du déclin du rayonnement de Versailles.
1780 Inauguration du Petit Théâtre de Marie-Antoinette.
1789 La famille royale, pressée par la foule, quitte Versailles pour les Tuileries.

Philippe Venturini

Nous remercions Aurélie Gevrey-Dubois, du service communication du château de Versailles, ainsi que tout le personnel qui nous a aimablement donné accès aux différentes zones du domaine.


Spectacles à Versailles


Hommage aux Ballets Russes (Les Noces et le Sacre du printemps de Stravinski par le Ballet Angelin Preljocaj, au Bassin de Neptune les 8 et 9 juillet 2010
Les Grandes Eaux de Versailles, les samedis et dimanches jusqu'au 31 octobre 2010
Les Grandes Eaux nocturnes, les samedis du 19 juin au 28 août 2010
Exposition "Une chapelle pour le roi" à l'occasion du tricentenaire de la chapelle royale, jusqu'au 18 juillet 2010
Renseignements : www..chateauversailles-spectacles


À lire


La Musique à Versailles, par Olivier Baumont - Actes Sud - 428 pages - 49 €
Versailles, guide de visite, par Béatrix Saule - Artlys - 96 pages - 8 €
Visiter Versailles, par Béatrix Saule - Artlys - 192 pages - 15 €
L'Opéra royal de Versailles, par Philippe Beaussant et Philippe Chancel - Ed. Xavier Barral - 108 pages - 60 €
Le Prince et la Musique, les passions musicales de Louis XIV, textes réunis par Jean Duron - CMBV-Mardaga - 480 pages - 45 €
Les Plaisirs de Versailles, par Philippe Beaussant et Patricia Bouchenot-Déchin - Fayard - 550 pages - 27,50 €


Le Centre de Musique Baroque de Versailles



un outil royal au service de la musique

Le Centre de musique baroque de Versailles accomplit un irremplaçable travail d'exploration de la musique française.



Depuis sa fondation en 1987, le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV) réalise un travail exemplaire de revalorisation du répertoire français. Directeur général depuis 2005 de cet organisme associé au château, Hervé Burckel de Tell s'est attaché à faire rayonner une programmation spécifique au-delà de la seule ville royale en multipliant les coproductions en France (Théâtre des Champs-Élysées, Opéra-Comique) et à l'étranger (Festival de musique ancienne d'Utrecht, aux Pays-Bas).

Ainsi a-t-on pu découvrir Andromaque de Grétry dirigée par Hervé Niquet en concert à Paris et à Bruxelles en octobre dernier, avant de l'écouter au disque (Glossa) et de la voir en version scénique aux Festivals de Schwetzingen, de Montpellier (12 et 13 juillet) et de Nuremberg.

Être un instigateur, donner l'impulsion, donner l'envie, éveiller la curiosité, voilà une des missions artistiques du CMBV. "Le Centre n'est pas qu'un centre de production de concerts et de spectacles mais il couvre de vastes domaines, comme le montre notre brochure d'activité", ajoute Hervé Burckel de Tell. Il suffit en effet de feuilleter ladite brochure pour le constater : recherches universitaires, colloques, coproductions discographiques, édition de partitions et de livres (remarquables, en collaboration avec Mardaga) et bases de données numériques (philidor.cmbv.fr). "Un festival plus un centre de recherche plus un centre de formation grâce à la maîtrise Les Pages & Les Chantres, voilà tout ce qu'est le CMBV", résume le directeur général.

Notons, par ailleurs, une oreille plus ouverte qu'auparavant sur l'opéra, sans pour autant négliger le répertoire sacré. Les Journées Campra cette année, du 3 octobre au 28 novembre 2010, réussissent d'ailleurs un bel équilibre entre la scène et l'église. On peut alors se demander si un tel outil, naturellement installé à Versailles par son action, n'aurait pas pu trouver un équivalent dans le domaine théâtral. Corneille et Racine plutôt que Jeff Koons et Takashi Murakami ?

Philippe Venturini


La culture de l'audace


Ancien ministre de la culture, président de l'Établissement public du domaine de Versailles, Jean-Jacques Aillagon veut donner un nouveau souffle à la vie culturelle des lieux.

Depuis 1987, la vie musicale du château restait l'apanage du Centre de musique baroque de Versailles (CMBV) qui, chaque année, célébrait un compositeur français des XVIIe et XVIIIe siècles. La filiale du château, Château de Versailles Spectacles, après avoir présenté des spectacles de grandes eaux, propose désormais des concerts, classiques ou pas. Comment se répartissent les deux activités ?
— La vocation première du CMBV n'est pas de programmer des concerts mais d'effectuer des travaux de recherche, de rétablir des partitions et de les éditer. Le château reste le principal contributeur du Centre par la mise à disposition de moyens techniques et de l'hébergement équivalant à 550 000 € par an. L'activité fondatrice de Château de Versailles Spectacles (CVS), filiale directe, est effectivement l'organisation des grandes eaux diurnes et nocturnes et l'animation du bassin de Neptune [ci-dessus]. Et il a paru bon d'assurer dans ces lieux de musique une offre significative soumise à un règlement calendaire. J'aime bien la diversité que permet cette complémentarité et je m'attache à ce que les deux responsables, Hervé Burckel de Tell et Laurent Brunner, me soumettent leur programmation.

CMBV et CVS : le fonctionnement de ces deux organismes explique-t-il leur différence d'orientation ?
— Bien sûr. Le CMBV vit essentiellement de subventions alors que CVS ne peut compter que sur ses recettes propres et doit donc dégager des bénéfices. CVS a ainsi réuni un million cent cinquante mille spectateurs l'an passé. L'essentiel est de pouvoir diversifier l'offre des concerts comme celle des expositions. Lully ou Rameau n'interdisent pas -M- ou Juliette Gréco. J'estime que les monuments historiques ont pour obligation de résorber le hiatus entre le patrimoine et la création. Le Louvre a d'ailleurs donné le signal en commandant à Cy Twombly la décoration d'un plafond.

C'est ce qui explique les expositions Jeff Koons, Xavier Veilhan et bientôt Takashi Murakami ?
— Oui, et cela ne relève en rien d'une éventuelle volonté de choquer le bourgeois. On peut ne pas aimer Koons ou Murakami mais leurs œuvres, inscrites dans le circuit du château, donc visibles par tous, n'ont et n'auront rien de moralement contestable. Il faut quand même savoir que l'installation des œuvres de Koons dans le château a ralenti le flux des visiteurs. Cette confrontation des genres éveille la curiosité et incite le public à passer plus d'une minute et trente-huit secondes dans une salle, le temps moyen des visites. La culture appelle de l'audace, même de l'échec. Je crois à la loi du déchet.

Propos recueillis par Philippe Venturini


Musique à Versailles : sélection d'enregistrements

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