Cicha noc, Oidhche Shamhach, Stille Nacht, Douce nuit à tous !

Eh oui, Noël approche et si nous survivons aux catastrophes annoncées pour le 21 ou le 23 décembre par des farceurs fin-du-mondistes qui ont interprété à leur manière un codex maya, nous allons encore nous appuyer les chants de Noël déclinés à toutes les sauces possibles et imaginables.

PAR symphoman | Le Symphoman | 18 décembre 2012
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Malgré l’intempestive omniprésence de Jingle Bells (concocté en 1857 par James Pierpont au fin fond du Massachussetts), c’est encore et toujours Heilige Nacht (= Douce Nuit en français) qui remporte la palme du chant de Noël le plus répandu en ce bas monde. Quelques repères historiques, si vous le voulez bien, glanés non pas sur Wikipedia (une source dont il faut, malgré sa surabondante richesse, se méfier car elle colporte parfois des erreurs en cascade avec effet domino garanti), mais sur celui du site autrichien de la Société Stille Nacht – car une telle société existe bel et bien, en Autriche ! – ainsi que par d’autres sources non-wikipediesques.

Premier point incontestable : les auteurs. Le texte est du prêtre auxiliaire Josef Mohr, attaché à la paroisse Saint-Nicolas du petit village de Oberndorf près de Salzbourg ; il l’a écrit en 1816. La musique est du maître d’école et organiste remplaçant Franz Xaver Gruber, qui l’a composé en 1818. Je passe la parole à Gruber qui relate, le 30 décembre 1854, la genèse de ce chant bientôt devenu mondialement célèbre.

« On était le 24 décembre de l’année 1818 ; Josef Mohr me donna un poème, avec la demande de composer une mélodie idoine pour deux voix solo, chœur et accompagnement de guitare ». Le même 24 décembre 1818, Gruber livrait sa pièce, et comme elle plut à Mohr, on la donna le soir même pour la Messe de Minuit. Mohr chantait la partie de ténor, Gruber la basse ; et il tenait également la guitare. Les fidèles de l’église Saint-Nicolas de Oberndorf semblent avoir été conquis d’emblée. Mais pourquoi un accompagnement à la guitare, demanderez-vous ? On ne le sait pas précisément, mais il faut préciser que la petite guitare de l’époque romantique était un instrument fort répandu ; et il semble que l’orgue de l’église de Oberndorf était hors-service, et heureusement, ainsi qu'on le verra d'ici peu…

Document sans doute irréfutable de la paternité de Mohr et Gruber, années 1820/30

Le succès de cette petite mélodie dans une petite église d’un petit village d’un petit pays n’explique pas le succès mondial qu’elle devait rapidement connaître. Chronologie :

En 1819, le réparateur d’orgue commis pour remettre en état l’instrument de Saint-Nicolas entend le chant Stille Nacht, le trouve joli, et la recopia pour le chœur de propre commune de Fügen, toujours en Autriche, dans lequel chantaient les frères et sœurs Rainer, eux-mêmes formant un groupe de chanteurs itinérants alors très célèbres : ils se produisirent en 1827 à la cour d’Angleterre, plus tard pour Goethe et pour le tsar de Russie. Dès Noël de cette même année, Heilige Nacht était donc entendu dans ce second lieu. De fil de choriste en aiguille de choriste, la pièce fut donnée à Leipzig dans le cadre d’un concert de chants tiroliens par les Zillertaler Nationalsänger, quatre chanteurs de la fratrie Strasser (Amalie, Caroline, Anderl, Joseph, cf. la photo en tête d'article). Leipzig ou les Strasser étaient… marchands de gants pour le Marché de Noël. Les Rainer, entre-temps, avaient déjà exporté Stille Nacht lors d’un concert à New York en 1839.

Il faut noter que la version connue de nos jours dévie considérablement de la version de Gruber, plus travaillée rythmiquement et mélodiquement, mais que la forme « populaire » colportée par les divers groupes tyroliens étaient bien plus mémorable pour en faire un chant quasiment folklorique.

Dès 1833 paraissait à Dresden la première version imprimée de Heilige Nacht, ensemble avec quelques autres chants tyroliens, sous forme de ces feuillets que l’on distribuait contre obole aux passants afin qu’ils doublassent les chanteurs de rue ou les colporteurs. Le nom de Gruber avait déjà disparu, le cantique passant carrément pour un morceau d’origine obscure, populaire et folklorique. Or, le roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse demanda un jour copie de la pièce à l’abbaye Saint-Pierre de Salzbourg – cette abbaye en particulier car on pensait que la pièce pouvait être de Michael Haydn, lui-même alors Maître de Konzertmeister et compositeur de la cour à Salzbourg. Et là, miracle, on tomba par hasard sur Gruber, encore bien en vie, qui indiqua être l’auteur de la mélodie ; et à cette occasion il écrivit le petit texte explicatif dont nous vous avons donné un extrait plus haut.

Naturellement, on pourrait imaginer que Gruber affirmait cette paternité pour se vanter. Jusqu’en 1995, rien n’était certain, mais c’est alors que refit surface un manuscrit (cf. illustration plus haut, un extrait dudit manuscrit), daté des alentours de 1820/25, et maintenant conservé au Musée de Salzbourg, dans lequel apparaît clairement la paternité des deux auteurs : « Mohr coadjutator 1816 » et « Melodie von Fr: Xav: Gruber ». A moins qu’ils ne se soient vaguement approprié une mélodie déjà existante… allez savoir.

Manuscrit autographe de Gruber d'une version orchestrée par lui-même, années 1860

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