Au clair de la lûûû-neuuu...
Clair de lune, l'oeuvre par laquelle Debussy est le plus célèbre auprès du grand public, n'est pourtant pas celle qu'il aimait le plus dans sa production. Ecrite déjà vers 1890, elle ne parut qu'en 1905, surfant allègrement sur la vague de célébrité du compositeur, qui aurait largement préféré que l'on admirât son Pelléas à la place.
Le nom ferait-il tout ? Le célèbre Clair de lune de Claude Debussy, troisième mouvement de la Suite bergamasque publiée en 1905, est né aux alentours de 1890 sous le bien moins lunaire nom de... Promenade sentimentale. Les deux titres sont certes repris de Verlaine, mais il est à remarquer que le premier poème, Promenade sentimentale, est une pièce de jeunesse des Poèmes saturniens, tandis que le Clair de lune appartient aux Fêtes galantes bien plus tardives et abouties. Debussy aurait-il voulu offrir une certaine maturité à son morceau en lui donnant le nom d'un poème de la grande époque de Verlaine... hélas, on ne sait pas trop à quoi pouvait ressembler le Clair de lune initial, si tant est que le compositeur ait changé grand-chose entre une éventuelle version perdue de 1890 et la version finalement éditée.
Mais imaginez que cette même musique évoque non pas "un calme clair de lune triste et beau", "de grands jets d'eau sveltes parmi les marbres", "des déguisements fantasques bergamasques" du Clair de lune de Verlaine (selon Proust dans Les Plaisirs et les jours de 1896, "Quand Arlequin quitta la scène bergamasque pour la française, de balourd il devint bel esprit", Debussy-Claude-de-France ne pouvait qu'adhérer !), mais seulement " des grands nénuphars entre les roseaux / Tristement luisant sur les calmes eaux ", des "fantômes laiteux et désespérants", où un jeune et postromantique Verlaine-Debussy errerait "promenant sa plaie tandis que les ténèbres viendraient noyer les suprêmes rayons du couchant en ses ondes blêmes", pour reprendre les accents de Promenade sentimentale... l'auditeur y verrait-il les mêmes images ? La publicité, le cinéma, le spectacle, auraient-ils aussi radicalement pillé ce Clair de lune que n'éclairerait plus aucune lumière sélénienne mais seulement de désespérants et laiteux fantômes ? Allez savoir...
Le fait est qu'en 1905, Debussy a déjà à son actif de grands moments pianistiques tels que les Estampes et le Premier livre d'images : la Suite bergamasque, à laquelle appartient le Clair de lune, semble provenir d'un autre temps, l'époque des Deux arabesques, de la suite Pour le piano - des oeuvres nettement plus légères et destinées aux oreilles les moins averties, mais en aucun cas de son langage de 1905. Mais les éditeurs rapaces surfent ici sur l'immense renommée de ce compositeur qui a secoué le Landerneau parisien avec Pelléas et Mélisande de 1902, peu importe aux marchands de papier que le compositeur n'a sans doute pas une envie féroce de rappeler au souvenir des mélomanes qu'il a traversé une période "de salon", parfaitement illustrée par la Suite bergamasque (et surtout le Clair de lune, d'un postromantisme échevelé)...
Toujours est-il que de nos jours, auprès du public non-initié, non-averti, auprès aussi des consommateurs cinématographiques et publicivores, ainsi que pour les adeptes de la relaxation en musique, le Clair de lune reste un grand moment de musique classique ; que cela plaise au compositeur ou non, peu importe, sa gloire n'en est pas ternie, que l'on sache.

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