Il y a une quinzaine de jours, nous faisions état de l’audacieux projet de Jean-Marc Andrieu : consacrer un concert à un thème unique, en l’occurrence celui de la Follia, décliné dans de multiples variations de Vivaldi, Corelli ou Carl Philip Emanuel Bach.
Cette annonce a du interpeller le lecteur, et susciter peut-être un certain scepticisme. Certes, la présence de musiciens aussi justement réputés que Flavio Losco, Etienne Mangot ou que Jean-Marc Andrieu lui-même, constitue une caution artistique non négligeable. Mais, donner à entendre les mêmes huit mesures pendant plus d’une heure relève tout de même de la gageure.
Aussi fou soit-il, le pari fut bel et bien tenu. L’intelligence de la programmation, et la subtilité de l’interprétation, sont parvenues à faire de chaque variation un émerveillement renouvelé. Successivement le même thème émerveille, enchante, charme, amuse, déconcerte, intrigue, trouble, enivre, impressionne, hante, ébranle, transfigure… Continuellement répétées et altérées, ces quelques notes nous invitent à parcourir le cercle des sentiments humains.
Cette ambition universelle confère de fait aux Folies d’hier et d’aujourd’hui une portée théâtrale. Il s’agirait presque d’une pièce en trois actes qui sur le modèle des grandes œuvres du théâtre baroque, enjamberait allègrement et les siècles et les lieux. Cet article se permettra de filer cette métaphore théâtrale, tant elle éclaire et la structure de la programmation, et le jeu des interprètes.
Prologue : Vivaldi
Le concert s’ouvrait par la fameuse sonate n°1 Op. 12 d’Antonio Vivaldi. En quelques notes, à peine, le décor était posé : la follia s’élevait dans toute sa nudité mélancolique, portée par les fébriles archets des violonistes Flavio Losco et Nirina Bougès.
Sertie d’une belle tonalité mineure, cette sonate déployait un déchirant requiem à l’Espagne du siècle d’or, qui semble annoncer le vers fameux de Verlaine : « je suis l’empire à la fin de la décadence ».
Jean-Marc Andrieu qualifiera par la suite cette pièce d’amuse-bouche. Il s’agit en tout état de cause de la variation la plus classique : l’enchaînement des mouvements possède une valeur éminemment canonique, dont dériveront peu ou prou les variations postérieures.
Premier acte : Corelli — Germiniani
Au terme de cette troublante ouverture, les Passions s’éloignent de la follia italienne, pour aborder la follia anglaise.
Né en Italie, le violoniste Francesco Germiniani vécut la plus grande partie de son existence en Angleterre. Il y composa son Concerto grosso n°6 de 1726, ample variation philosophique et médiative sur la Follia. Dans cette œuvre, Germiniani fait un usage quasi-autobiographique de la Follia, usage que les Passions se sont efforcées d’éclairer, en recourant à deux procédés musicaux particuliers.
Tout d’abord les variations du Concerto de Germiniani ont été ici croisées avec celles de la Sonate pour violon « la Follia » de son professeur de violon Arcangelo Corelli (1700). S’instaure ainsi, sous les auspices de la Follia un intrigant dialogue entre le maître et l’élève.
Ensuite ces variations ainsi croisées ont été transcrites pour flûte à bec. L’idée peut sembler curieuse, mais elle s’avère judicieuse. La flûte de Jean-Marc Andrieu, dote en effet ces deux œuvres harmonieusement enchevêtrés d’une tonalité pastorale.
Peignant une Italie idyllique, et ressuscitant Corelli, ce concerto grosso prend la forme d’un « ego in Arcadia », d’une évocation sensible d’une jeunesse à jamais perdue. Variant la follia, Germiniani écrit en quelque sorte ses réminiscences musicales.
Second acte : Corelli — Marais
Le second acte propose de nouveau une union hybride de deux œuvres — la structure libre de la variation se prête en effet volontiers à ces accouplements. Toutefois, ici le dispositif est quelque peu différent.
Au lieu d’être superposées, les variations sont alternées. A chaque variation de la sonate de Franco Corelli écrite pour violon répond une variation des Folies d’Espagne de Marin Marais écrites pour viole de gambe. L’on assiste ainsi à une élégante compétition entre deux nations (la France et l’Italie), deux instruments, et deux compositeurs.
Les interprètes se prêtent fort bien à ce dispositif. Solide et décidé, le violoniste Flavio Losco souligne la cohérence de la sonate de Corelli. Tout en demi-teinte et en finesse, Étienne Mangot, restitue l’allant tragique des Folies d’Espagne de Marais.
Troisième acte : Carl Philip Emanuel Bach
Ce troisième acte nous fait pénétrer dans un tout autre monde.
Carl Philip Emanuel Bach écrivit en effet ces 12 Variationes über die Folie d’Espagne Wq 118, en 1778, soit plus d’un demi-siècle après le Concerto grosso de Germiniani. De fait, ces variations portent la trace d’un contexte musical tout différent : bien que composées pour clavecin, elles laissent pressentir le piano de Beethoven.
Ce pourrait être l’adieu à la follia, tant, à partir de cette date, les variations autour de ce thème commencent à se faire rares. Il s’agit en tout cas de l’adieu à la jeunesse d’un compositeur vieillissant, qui disparaîtra quelques années plus tard.
Trouvant le juste milieu entre fougue pianistique et subtilité clavecinesque, Yasuko Uyama-Bouvard tire pleinement parti de ces troublantes variations, à mi-chemin entre deux époques et deux instruments.
Intermède
Avant d’aborder le cas, définitivement à part, de l’œuvre de Thierry Huillet, il convient de jeter un regard générique sur l’ensemble de ces variations.
Derrière le badinage apparent, domine un indicible sentiment de nostalgie. Conçues au XVIIIe siècle, ces variations convoquent un thème dont les premières formulations remontent au XVe siècle. Cet écart de trois siècles reléguait la Follia parmi les choses du passé, et, à ce titre, elle devenait le réceptacle de multiples représentations collectives : qu’il s’agisse d’un passé collectif (Vivaldi, Marais), ou d’un passé individuel (Germiniani, Bach).
Epilogue : Thierry Huillet
Après les 12 variations de CPE Bach, il convient de faire un bond de deux siècles pour aborder une œuvre de 2010. Folies ! de Thierry Huillet est en effet un ouvrage de commande, créé à l’occasion des Folies d’hier et d’aujourd’hui. L’usage du pluriel, nous incite à le diviser en deux parties.
La première partie répond pleinement au programme fixé par le titre. Il s’agit en effet d’un véritable carnaval, bien dans l’esprit originel de la follia, qui tourne en dérision les lieux les plus communs de la composition contemporaine — en particulier le fameux prélude sous forme de Big Bang, qui semble être devenu l’étendard de tous les créateurs en manque d’idée.
Au cours de cette première partie, les interprètes ont donné la pleine mesure de leur faculté d’adaptation en adaptant sans coup férir leur jeu et leurs instruments aux codes les plus usés de la musique contemporaine.
Plus intéressante encore, la deuxième partie s’efforce de revenir aux sources ibériques de la follia. Les harmonies de la follia sont ainsi renforcées par de chauds rythmes de Tango, et intégrées dans un cadre structurel qui rappelle quelque peu le Boléro de Ravel.
Cette relecture dénote une profonde compréhension et du thème et de l’univers harmonique des instruments anciens. En joignant l’invention et la connaissance, Huillet parvient à faire de ce simple ouvrage de commande, un morceau de bravoure, qui ne jure pas avec les chefs-d’œuvres qui l’ont précédé.
Folies ! apparaît de fait comme la conclusion idoine d’une histoire musicale peu commune : après avoir longtemps erré de Venise à Londres en passant par Paris et Berlin, la Follia rentre au bercail.
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