Le Présent et le Passé
Aboutissement d'une collaboration rare entre un interprète et un compositeur d'exceptions, « I Had a dream » déploie une riche anthologie des œuvres du compositeur libanais Zad Moultaka, rehaussée de l'expertise harmonique des Eléments. Organisée le 18 mai à Odyssud-Blagnac, cette monographie dessine de multiples entrelacs entre présent et passé, souvenirs et réminiscences.
Région : Midi-Pyrénées
C’est sur une note étonnante que s'achève le cycle Présences vocales. Tout au long de l’année cette manifestation toulousaine n’a certes eu de cesse de bousculer nos repères musicaux, en proposant un alliage aussi logique qu’inédit entre le présent vocal de la programmation (création mondiale de « Vous avez la parole, vous avez ma parole » de Jacques Rebotier le 4 Novembre 2009), et les présences vocales des interprètes (de la soprano Donatienne Michel-Dansac à l’ensemble Sound’Ar-te Electric).
Dans ce cadre déjà déroutant, où l’étonnement tend, peu ou prou, à devenir une habitude, il semble difficile de s’étonner encore. Pourtant, l’avant-dernier concert du cycle surprend irrésistiblement. De quoi s’agit-il ?
Le 18 mai 2010, le chœur de chambre Les Eléments et l’Ensemble Pythagore résumeront un parcours exemplaire de la musique contemporaine. Organisé à Odyssud, I had a Dream, véritable concert-monographie, est entièrement dédié à l’œuvre du compositeur libanais, Zad Moultaka. Avant de déflorer tout-à-fait notre sujet, présentons de prime abord les principaux protagonistes de cet événement.
Fondé en 1997 par Joël Suhubiette, le chœur de chambre Les Eléments s’est assigné une double mission : ressusciter les œuvres anciennes négligées d’une part, promouvoir le répertoire contemporain de l’autre. Fédérer Philippe Hersant et Heinrich Schütz, Luciano Berio et Jean-Sébastien Bach n’est pas chose aisée : Les Eléments y parviennent en combinant une expression mélodique presque méticuleuse à force d’assurance, une expertise musicologique reconnue, et cet instinct ineffable et insaisissable que l’on appelle le talent. Aussi diverses soient-elles, leurs prestations ont été également couronnées de succès. En 2006, les Victoires de la musique leur ont ainsi décerné la distinction « Ensemble de l’année ».
Créé dix ans plus tôt, l’Ensemble Pythagore a suivi une orientation musicale assez similaire aux Eléments, joignant avec une maestria semblable musique baroque et musique contemporaine.
Né au Liban en 1967, Zad Moultaka renaît en quelque sorte en 2003. A cette date, ce jeune compositeur acquiert un langage esthétique personnel, mélange concordant de spiritualité arabe, de subtilités harmoniques occidentales, et d’engagement politique. Depuis lors sa production musicale n’a cessé de s’amplifier, jusqu’à atteindre les vastes dimensions de « Visions » (2008).
Bénéficiant de l’apport artistique de deux formations, et des troublants écheveaux harmoniques de Zad Moultak ce concert-somme se conjuguera à tous les temps.
Au passé : L’œuvre de Moultaka est le produit d’un tissage savant entre de multiples faisceaux de réminiscences. De multiples lignes mélodiques s’approchent, se croisent, se touchent, s’entrecroisent, se mêlent, fusionnent, pour ne composer finalement plus qu’un unique vêtement harmonique. « I Had a Dream » entrelace ainsi le plaidoyer humaniste de Martin Luther King avec des fragments de témoignages des réfugiés de Katrina : passé lointain et passé proche s’harmonisent et évoquent de concert les heurs et malheurs d’un même espoir. « Nepsis » met en musique le poème d’Etel Adnan « Fives senses for one death », vaste dénonciation de l’Amérique « Mainstream » des années 1970. « Khat » transpose l’art millénaire de la calligraphie arabe dans un chœur a cappella : en identifiant des passerelles sonores inédites entre art écrit et art musical, cet ouvrage retrouve la force des neumes grecs. « Visions » dédouble en quelque sorte la mesure, le Chœur jouant avec un temps de retard sur une bande son de ses propres enregistrements. Un peu comme Peter Schlemihl, les musiciens semblent en quête de leur ombre, d’un avenir projeté qui pourrait bien être souvenir de leur passé. Accoutumés à reconstituer les univers harmoniques anciens, Les Eléments et l’Ensemble Pythagore, n’auront aucune peine à démêler ces entrelacs temporels.
Au présent : Ce concert marque l’aboutissement d’une collaboration fructueuse entre un compositeur et ses interprètes de prédilection. Zad Moultaka a en effet sympathisé avec les Eléments dès 2004, soit au début de sa « renaissance ». Au cours du festival des 38e rugissants de Grenoble, la formation de Joël Suhubiette interprète pour la première fois trois œuvres de Moultaka, dont le Fragment B118 d’après Empédocle. En 2005, elle crée « Nepsis », commande de l’Etat français, à Saintes. De plus en plus approfondie, cette collaboration est parachevée par la parution de « Vision » chez Empreinte digitale en 2008.
Résumé de deux itinéraires artistiques conjoints, l’avant-dernier concert du cycle Présences Vocales, constitue un solide point d’ancrage dans le chaos des musiques contemporaines.
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