Jean-Marie Villégier
La faute à Jephtha
Il y a dix ans, on applaudissait la Rodelinda du metteur en scène Jean-Marie Villégier, au Châtelet. Jephtha qu'il monte à Strasbourg marque son grand retour à Haendel. Entretien.
Comment est née l'envie de mettre en scène le dernier oratorio de Haendel ?
— C'est une proposition de Nicolas Snowman [directeur général de l'Opéra national du Rhin] faisant suite à la reprise de notre Béatrice et Bénédict à Strasbourg. Nous avons une passion commune pour cette œuvre ultime qui est à la fois l'accomplissement du genre et une composition à la résonance toute particulière, car elle nous demande à quel sacrifice nous consentirions pour gagner la faveur de Dieu ? Appliquée à un homme de guerre, son actualité est éternelle.
Mettre en scène des oratorios semble dans l'air du temps...
— Ce n'est pas faux. On a tous en tête la Theodora de Peter Sellars pour Glyndebourne. Jephtha avait connu une version scénique à Stuttgart en... 1957.
Haendel la destinait-elle à la scène ?
— L'oratorio de Haendel coïncide avec le goût puritain qui rejette l'opéra italien. On passe à la langue anglaise et aux sujets religieux. Ses oratorios auraient pu être mis en scène car ils étaient représentés dans des salles de théâtre. L'évêque de Londres interdit, à partir de 1737, toute réalisation scénique d'œuvres religieuses. Haendel intègre cette censure dans sa conception dramatique. L'action est simple, centrée autour de la promesse de Jephtha. Il est écartelé entre la réalisation du vœu fait à Dieu de sacrifier sa fille et l'interdiction qui est faite par ce même Dieu de lui sacrifier un être humain. Par cette épreuve Jephtha va réaliser son destin de juge biblique.
Comment imaginez-vous Jephtha ?
— Pour nous, le péplum biblique n'était pas du tout approprié à cette œuvre qui est autrement plus intéressante, vue dans son contexte puritain. Le livret de Thomas Morell transforme l'argument biblique, violent, en une histoire moins sanguinaire. Iphis, comme Iphigénie, sera sauvée de la mort par la divinité qui en fait une vierge, presque une nonne. C'est un happy end monastique, à rebours de l'esprit de l'Ancien Testament pour qui rester vierge était un péché.
Le décor est unique...
— Il évoque un tribunal, un lieu froid. La lumière se chargera du reste. Notre parti pris consiste à montrer une communauté puritaine du début du XVIIe siècle. Nous avons imaginé une tribu « infusant » dans le texte biblique. Elle pourrait ensuite monter sur le Mayflower et aller fonder une nation idéale...
Vous dites « nous »...
— Oui, cela fait maintenant quinze ans qu'avec Jonathan Duverger nous travaillons à quatre mains à la conception, la réalisation et la mise en scène : il est signé Duverger-Villégier.
Qu'en est-il d'une éventuelle reprise d'Atys, mythique spectacle de 1987 ?
— Elle s'annonce d'autant plus sérieusement pour 2011 que le mécène américain qui l'envisage n'a pas été ruiné par Bernard Madoff... Mais je tremble : cette production va-t-elle passer l'épreuve du temps, après vingt-quatre ans ?
Vous ne mettez en scène que très peu d'opéras.
— C'est vrai. Après Rodelinda, il y eut Hippolyte et Aricie à Garnier, deux Molière-Lully au Français, et Béatrice et Bénédict. Vous savez, on vous commande des mises en scène lyriques alors que vous choisissez des pièces de théâtre. Le mode de fonctionnement n'est pas le même !
Représentations
☛ Strasbourg (Opéra du Rhin) du 27 mars au 4 avril 2009 (le 4 avril à l'Abbatiale de Marmoutier en version de concert)
☛ Mulhouse (Théâtre de la Sinne) les 7 et 19 avril 2009
☛ Colmar (Théâtre municipal) le 26 avril 2009
Mise en scène Jonathan Duverger et Jean-Marie Villégier
Décors Jean-Marie Abplanalp
Costumes Patrice Cauchetier
Lumières Patrick Méeüs
Topi Lehtipuu, ténor (Jephtée)
Ann Hallenberg, mezzo-soprano (Storgè, son épouse)
Carolyn Sampson, soprano (Iphis, fille de Jephtée)
Christophe Dumaux, contre-ténor (Hamor, prétendant de Iphis)
Andrew Foster-Williams, baryton-basse (Zebul, conseiller de Jephtha)
Suzana Ograjenšek, soprano (L’Ange)
Chœurs de l’Opéra national du Rhin
Orchestre Baroque de Fribourg
Direction Ivor Bolton
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