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Des Français en Ecosse
Le tournoi des deux nations

En créant le Concerto pour piano de Guillaume Connesson [ci-contre] à Glasgow, Stéphane Denève et Jean-Yves Thibaudet, stars internationales mais bien rares dans l'hexagone, ont ressuscité la vieille Alliance entre la France et l'écosse. Gros succès.

PAR Olivier Bellamy | SUR SCÈNE | 6 janvier 2010
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Classica


  

Cosmic Trilogy
(Aleph, Une lueur dans l'âge sombre, Supernova)
Concerto pour piano & orchestre
"The Shining One"

Eric Le Sage, piano
Royal Scottish National Orchestra
Direction Stéphane Denève

Écouter et télécharger
Disponible en LossLess



EN CONCERT


3 avril 2010 (20 h) : la création mondiale du Rêve de Motus (conte musical pour récital et cinq instruments sur un texte de Yun Sun Limet), avec Claire-Marie Le Guay, François Salque, Nicolas Baldeyrou, Emmanuel Curt, aura lieu à Paris au Théâtre de l'Athénée-Louis Jouvet
24 avril 2010 au Havre : David Grimal interprétera la première Pièce pour violon seul.
Rens. : www.guillaumeconnesson.com
Pour plus d'informations sur le Royal Scottish National Orchestra :
www.rsno.org.uk

Victor Hugo s'était exilé à Guernesey. Stéphane Denève s'est retranché à Glasgow. Le jeune chef français (38 ans) dirige depuis cinq ans le Royal Scottish National Orchestra (Orchestre national royal d'Écosse), dont le pianiste Piotr Anderszewski dit qu'il est l'un des meilleurs du monde pour les concertos de Mozart. Entre l'orchestre écossais et le musicien chti (il est né à Roubaix), ce fut le coup de foudre immédiat. "Depuis qu'il est arrivé, l'orchestre a monté de niveau", assure Bill Chandler, premier violon solo. En parlant par images et métaphores à l'orchestre tout en étant très précis, Stéphane Denève apporte quelque chose de différent. "L'orchestre était bon, mais pépère, poursuit Bill Chandler. Stéphane prend des risques au concert et les musiciens lui font confiance." Chez nous, il passe pour un plouc, bavard et arrogant. En Écosse, il incarne le charme, l'exigence et le raffinement français.

Le Premier ministre l'a invité à s'exprimer au Parlement et, du coup, on s'est mis à évoquer la "Auld Alliance" qui a uni la France et l'Écosse de 1165 à 1745 contre l'Angleterre, l'ennemi héréditaire commun. Et de rappeler que le général de Gaulle avait réveillé "la plus vieille alliance du monde" en acceptant de confier en 1942 des parachutistes français à une unité anglaise parce qu'elle était dirigée par l'Écossais David Stirling. "Il y a ici une vraie culture de l'écoute collective, s'enflamme Stéphane Denève. Les musiciens chantent ensemble depuis leur plus jeune âge. Ils jouent collectif et ont l'amour du travail bien fait." Le seul Français de l'orchestre, Emmanuel Laville, hautbois principal, renchérit : "L'ambiance est à la fois relax et concentrée ici. Les musiciens adorent Stéphane car il est passionné et enthousiaste."

En mars dernier, Stéphane Denève a organisé un mini-festival de musique française à Glasgow, Edimbourg et Dundee. Au programme du deuxième week-end à Glasgow : Concerto en sol de Ravel et création du Concerto "The Shining One" de Guillaume Connesson avec Jean-Yves Thibaudet en soliste. Le concert a commencé par la reconstitution d'un salon parisien. Denève et Thibaudet ont joué Dolly de Fauré à quatre mains. L'orchestre a interprété ensuite des œuvres courtes de Bruno Mantovani, Thierry Pécou, Jérémie Rhorer, Richard Dubugnon et Fabien Waksman. Et, après les deux concertos, la fête s'est achevée sur Un Américain à Paris de Gershwin rehaussé par un film d'archives du vieux Paris. Gros succès. Drapeaux français dans le hall et vin rouge à l'entracte.

Réactionnaire ?

Stéphane Denève et le compositeur Guillaume Connesson se sont rencontrés à Washington en 2001. En l'invitant à diriger l'orchestre de la ville, Leonard Slatkin avait suggéré au chef français de créer l'œuvre d'un de ses compatriotes. "Comme Boulez et Dutilleux n'ont pas besoin de moi pour exister aux États-Unis, j'ai cherché parmi les jeunes, mais rien ne m'a plu. Et puis je suis tombé sur une partition de Guillaume Connesson qui m'a follement excité." Stéphane Denève a donc créé Supernova avec l'Orchestre national de Washington : triomphe. "La meilleure œuvre nouvelle jouée à Washington depuis vingt ans", ainsi que l'a écrit le critique du Washington Post. La pièce s'est ensuite jouée à Toronto, Indianapolis, Cincinnati, Miami et Dallas. "Son imagination et sa poésie sont de notre époque", assure Stéphane Denève.

Pourtant, en France, Guillaume Connesson passe pour un compositeur "réactionnaire". Un critique a même traité son esthétique de "fasciste" tout comme le journal Le Monde avait taxé de "révisionniste" le livre de Benoît Duteurtre Requiem pour une avant-garde, qui plaidait pour une musique moins intellectuelle et plus ouverte à la musique populaire et au genre léger, comme cela s'était toujours pratiqué par le passé. "Je recherche un certain pragmatisme artistique, nous confie Guillaume Connesson. J'affirme souvent à mes élèves [il enseigne l'orchestration au conservatoire d'Aubervilliers] que s'ils veulent simplement dire "Il pleut", ils ont le droit de l'écrire tel quel."

Le titre de son concerto créé par Thibaudet et Denève, The Shining One, signifie Être de lumière et se réfère au livre culte de science-fiction The Moon Pool ("Le Gouffre de la Lune") d'Abraham Merritt, qui a beaucoup influencé Lovecraft, l'auteur de chevet de Michel Houellebecq. Shining One est une créature qui enlace ses victimes dans un moment d'extase et d'horreur. "J'utilise des embryons de mélodies qui aident l'auditeur à suivre le discours musical. Je me bats pour maintenir l'intérêt de l'auditeur pendant vingt minutes. Je pense que l'oreille humaine peut accepter les transformations sonores à partir du moment où elle a bien identifié le matériau de départ. Claude Lévi-Strauss ne dit pas autre chose." Si tout est prévisible en musique, l'auditeur s'ennuie, mais si tout est imprévisible, il est perdu. Intellectuel féru de grec ancien, Guillaume Connesson est également amateur de musique pop et s'attache à rendre toujours son discours musical "traçable".

Le compositeur n'est plus dans sa tour d'ivoire, il est ouvert sur les aspirations de son temps. Sans trahir sa pensée, il tente de communiquer avec le plus grand nombre. Il est aussi très à l'écoute des conseils de ses interprètes. "Stéphane Denève m'apporte beaucoup de choses dans mon artisanat de compositeur. Il me lance des idées tout le temps et m'apporte des critiques constructives." Pour le chef, Guillaume Connesson est bien l'héritier des Ravel, Roussel, Koechlin : une musique inscrite dans la tradition française "avec une imagination et une poésie de notre temps".

Un avis partagé par Jean-Yves Thibaudet [ci-contre], qui a découvert la musique de Guillaume Connesson à Washington alors qu'il interprétait le Concerto de Grieg. Tiens, au départ la fameuse "Auld Alliance" ne réunissait pas uniquement la France et l'Écosse, mais aussi la Norvège qui avait signé le traité ! Un signe... "Son œuvre m'a bouleversé. Je lui ai aussitôt demandé un concerto et je n'ai pas été déçu. C'est très bien écrit pour le piano. On sent qu'il est aussi pianiste. C'est fantasque, brillant, sensuel, sauvage, tendre."


Sur la liste noire

Pourtant, la musique de Connesson continue de faire ricaner certains journalistes parisiens. "La critique française a du mal à se détacher de l'idéologie dominante, estime le compositeur. C'est une critique militante asservie à un groupe de personnes qui défendent becs et ongles un territoire. La France est une terre de conflits où les querelles esthétiques sont éternelles. Mais tout cela est en train de changer doucement."

De même, Jean-Yves Thibaudet a souffert de papiers virulents à Paris alors qu'il est une star du piano dans le monde entier. Cet ostracisme dans son propre pays ne l'a pas empêché de mener une grande carrière internationale et d'enregistrer près de quarante-cinq disques chez Decca. Aujourd'hui, il donne cent cinquante concerts par an et les invitations en France se font depuis peu plus nombreuses.

Jean-Yves Thibaudet et Stéphane Denève se sont rencontrés à Toronto. Coup de foudre amical. " Jean-Yves est un être exquis, qui possède ce que les Américains appellent la "star quality". Il est attentif aux gens qui ne sont pas forcément importants et se montre délicieux avec tout le monde. Au piano, il chante merveilleusement. Il a du style et un chic inimitable. Il est comme un frère pour moi."

Stéphane Denève a lui aussi un problème avec les orchestres français, malgré un début de carrière en flèche à Bordeaux, Mulhouse et à l'Opéra de Paris où Hugues Gall l'avait invité dans dix productions. Et puis il est parti diriger à l'étranger : en Allemagne, en Scandinavie, en Amérique. " J'ai découvert un métier différent où l'on n'avait pas besoin de se battre pour obtenir la discipline." Quand il est revenu diriger en France, il y a eu plusieurs clashs à Lyon et à Paris... " Je suis peut-être devenu moins patient quand j'ai retrouvé des gens au talent individuel exceptionnel mais qui, en comparaison, semblaient faire la gueule, manquer cruellement d'enthousiasme et de bienveillance. Et qui, surtout, n'étaient pas aussi concentrés que je l'aurais souhaité. Les musiciens français veulent être séduits, courtisés. J'ai dû apparaître comme quelqu'un d'arrogant ou de cassant. Je le regrette. C'est un grand malentendu, je pense. Cela dit, je ne suis pas proscrit en France, mon agent reçoit des propositions d'engagement. Mais je préfère les refuser pour l'instant, car cela m'angoisse d'affronter à nouveau l'hostilité que j'ai pu rencontrer. Mes années d'apprentissage ont pourtant été bercées par les concerts à l'Orchestre national de France et à l'Orchestre de Paris. Je suis amoureux du style français et mon imagination musicale s'est développée grâce à ces orchestres lorsqu'ils étaient dirigés par Giulini, Maazel ou Solti. Je me suis nourri de leurs enregistrements avec Charles Münch, Paul Paray, Jean Martinon... Maintenant, j'essaie de faire vivre ce style français, cette culture du son à l'étranger, mais je ne veux pas revenir en France avant de me sentir à nouveau à l'aise."

Stéphane Denève n'est d'ailleurs pas le seul chef français inscrit sur la liste noire des orchestres de son propre pays. Louis Langrée, Bertrand de Billy et aujourd'hui Lionel Bringuier semblent sommés à chaque fois de faire leurs preuves et de démontrer qu'ils méritent leur place. " Lorsque vous arrivez devant l'Orchestre de Philadelphie, les musiciens ne vous font pas passer un examen, poursuit Stéphane Denève. Ils vous font confiance a priori et ils sont prêts à faire de la musique avec vous. En France, on pense exactement le contraire et vous devez ramer pour justifier votre présence sur le podium. C'est souvent contre-productif, car un orchestre peut obtenir le meilleur ou le pire d'un chef. C'est une relation à deux."

À l'Orchestre national royal d'Écosse, Stéphane Denève a trouvé chaussure à son pied. Il présente les concerts avec son French accent, "so charming". Avec passion, humour et bonne humeur, il s'adresse au public qui en redemande. Le nombre des abonnements a grimpé et le niveau socioculturel des auditeurs s'est élargi depuis qu'il est arrivé aux commandes de la formation d'élite britannique. " Les gens lui font confiance. Ils savent qu'ils ne vont pas s'ennuyer et que ça va être intéressant ", dit un membre de l'orchestre. Les sponsors se frottent les mains, les musiciens progressent et le public est heureux. Le reste n'est que French littérature. Et pas toujours de la meilleure.


UNE ÉTOILE EST NÉE

Retenez son nom : Fabien Waksman. Il est le benjamin (29 ans) des six compositeurs choisis pour le festival "Springtime in Paris" et a écrit un feu d'artifice orchestral de six minutes intitulé Solar Storm, présenté en première mondiale par l'Orchestre national royal d'Écosse sous la direction de Stéphane Denève.

Élève de Jean-François Zygel, Thierry Escaich et Michèle Reverdy, protégé de Guillaume Connesson, il enseigne l'harmonie au Conservatoire de Paris. Sa pièce est un condensé d'énergie éruptive, riche de couleurs, qui ne sent jamais l'effort. Ce garçon modeste, sympathique et peu sûr de lui a aussi composé une musique de scène d'une heure et demie sur Aladin et la lampe merveilleuse pour les élèves de Rosny-sous-Bois (93) à la demande de sa femme qui est professeur de lycée. Amoureux de Debussy, Scriabine, Bartók et Ligeti, il signe une musique à la fois savante et populaire.


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