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Claudio Abbado en Chine
Le retour de Marco Polo

Claudio Abbado était déjà venu à Pékin. C'était il y a trente-six ans avec le Philharmonique de Vienne, une des toutes premières visites d'un orchestre occidental en Chine. Son retour en septembre dernier a été fêté par le public comme celui d'un vieil ami.

PAR Olivier Bellamy | SUR SCÈNE | 9 décembre 2009
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Classica


Le directeur du National Centre for the Performing Arts à l'Opéra de Pékin s'essuie les yeux. L'émotion est trop forte. Cela fait plus de trente-cinq ans qu'il attend la venue de Claudio Abbado dans son pays. À cette époque, cet homme cultivé travaillait dans une ferme. C'était le lot commun des intellectuels sous la révolution culturelle de Mao. Risquant gros, il avait réussi à se procurer une radio et avait entendu un concert dirigé par Abbado. Cette musique lui avait donné la force de survivre. Aussi n'est-il pas peu fier d'être l'artisan de la venue du "plus grand chef d'orchestre du monde" en Chine.

« Claudio Abbado en Chine, c'était un peu le retour de Marco Polo »

Abbado dirigeant Mahler à Pékin


   
Pergolèse : Stabat Mater, Concerto pour violon, Salve Regina
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    25 JANVIER 2010
Pergolèse : Dixit Dominus



Yuja Wang : « Comme Schumann, j’ai un côté Eusebius et un côté Florestan. J’ai besoin de rêver, pas seulement d’être sur scène. »


Yuja Wang, nouvelle star du piano chinois

   

Liszt, Chopin, Scriabine, Ligeti
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Disponible en LossLess



Courant 2010 :
Rachmaninov : Concerto n° 3 pour piano & orchestre sous la direction de Claudio Abbado (Deutsche Grammophon)
Printemps 2010 :
"Furioso" (Stravinsky - Scarlatti - Brahms - Ravel)



CONCERTS À VENIR



YUJA WANG
Salle Pleyel
Piano ★★★★
le
16 décembre 2009
Au programme : Sonates (4) de Scarlatti - Etudes symphoniques de Schumann - Visions fugitives et Sonate n° 6 de Prokofiev
■ Avec Claudio Abbado
le
11 juin 2010 (cf. ci-dessous)

CLAUDIO ABBADO
avec l'Orchestre Mozart de Bologne et Yuja Wang
le 11 juin 2010
Au programme : Symphonie n°41 "Jupiter" de Mozart - Concerto n° 3 de Prokofiev et Symphonie n° 4 "Italienne" de Mendelssohn
Rens. Pleyel : 01 42 56 13 13
www.sallepleyel.fr

Dans la salle de concert de 2 017 places du vaste Opéra construit par l'architecte français Paul Andreu, les musiciens de l'Orchestre du Festival de Lucerne répètent la Symphonie n° 1 de Mahler. C'est la première fois qu'un orchestre est invité en résidence dans ce magnifique complexe de titane et de verre installé à quelques encablures de la Cité interdite.

Cet "orchestre de vacances" joue principalement lors du Festival de Lucerne en été, mais il a effectué des tournées à Rome en 2005, à Tokyo en 2006, à New York en 2007 et à Vienne en 2008. Sa venue à Pékin coïncide avec la préparation des festivités pour la célébration du 60e anniversaire de la Chine communiste. Nul n'ignore les sympathies à gauche de l'illustre chef, mais dans son entourage, on parle d'une coïncidence. Les derniers combats de Claudio Abbado sont écologistes et humains. Récemment, il s'est rendu à L'Aquila, dans les Abruzzes, avec son Orchestre Mozart de Bologne pour soutenir les victimes du tremblement de terre. Il va passer l'hiver à Cuba pour diriger l'Orchestre des jeunes Simon-Bolivar et il a condamné avec force la prison de Guantanamo.

Un homme engagé

Mais on se souvient surtout de sa superbe réponse à La Scala de Milan qui voulait s'offrir ses services après le départ de Riccardo Muti : « Je viendrai diriger gratuitement si la municipalité de Milan accepte de planter 90 000 arbres dans la ville. » Il nous confie en souriant n'avoir reçu aucune réponse à sa proposition... Sa maison sarde est équipée d'éoliennes et il milite pour la voiture hybride. À soixante-seize ans, le maestro a gardé intact son engagement pour un monde plus juste et plus beau.

L'Orchestre du Festival de Lucerne est un rêve de musicien. Cette phalange est constituée d'un groupe de solistes et d'amis comme Kolja Blacher, qui était son Konzertmeister à la Philharmonie de Berlin et qui a suivi le maestro. Parmi les membres fondateurs, on trouve aussi Wolfram Christ, l'ancien alto solo berlinois depuis Karajan, sa femme Tania Schneider et son fils Raphaël Christ (transfuge de l'Orchestre Gustav-Mahler) au poste de chef d'attaque des seconds violons. Aux côtés de ce dernier, on aperçoit Hans-Joachim Westphal, qui a joué sous la direction de Wilhelm Furtwängler. Il se souvient encore d'une Symphonie n° 1 de Brahms historique à Paris en 1952 et son regard s'embue encore au souvenir de sa mort en 1954.

Claudio Abbado connaît chaque musicien par son prénom. Ils sont tous là avec lui et pour lui. Si la répétition dure plus longtemps que prévu, il ne viendrait à l'idée de personne de regarder sa montre. La qualité individuelle de chaque pupitre est phénoménale, mais c'est surtout la quantité d'amour et de dévouement qui transcende chaque note.

Parmi les six contrebassistes sous la houlette d'Alois Posch (contrebasse solo de l'Orchestre Philharmonique de Vienne), un visage est plus bronzé que les autres. C'est Johane Gonzales, né à Caracas et entré dans les rangs de l'Orchestre des jeunes Simon-Bolivar à douze ans, quand Gustavo Dudamel en était encore le premier violon solo. « J'aime jouer avec Claudio. Je veux lui donner autant qu'il me donne. Il ressent la musique si fort que cela lui donne des ailes. Je joue du mieux que je peux pour qu'il aille dans les airs et qu'il se mette à voler. »

Johane Gonzales est aujourd'hui contrebasse solo à l'Orchestre Gran Canaria, mais il vit à Leipzig depuis qu'il y a rencontré celle qui allait devenir sa femme. Lorsqu'ils sont partis en voyage de noces au Venezuela, Claudio Abbado dirigeait à la même époque l'Orchestre Simon-Bolivar à Caracas. Lorsqu'il a aperçu Johane, le chef d'orchestre lui a demandé de participer aux concerts et le contrebassiste s'est exécuté. « On ne peut pas dire non à Claudio ! Ma femme l'a compris. »

Wolfram Christ a été l'alto solo de Karajan et d'Abbado au Philharmonique de Berlin. Il accepte de se livrer à une comparaison du style de ces deux géants. « Karajan avait une "idée fixe" [en français dans le texte] du son, qui reposait essentiellement sur la mélodie et le legato. Abbado a une idée claire de la structure qui met en valeur les parties intermédiaires. Karajan était insurpassable dans Richard Strauss. Abbado est inapprochable dans les symphonies de Mahler. Karajan était plus distant dans la vie, mais la musique le rendait humain}. »

Quand Simon Rattle est arrivé à la tête de l'Orchestre philharmonique de Berlin, Wolfram Christ a préféré poursuivre l'aventure avec Claudio Abbado. On a parfois l'habitude de dire que Rattle est génial en répétition et pas de façon aussi régulière en concert. Certains musiciens berlinois reprochaient à Abbado de tout donner au concert et de travailler peu en répétition. « C'est un travail subtil, corrige Wolfram Christ, basé sur l'écoute mutuelle et qui demande un gros investissement personnel auquel tous les musiciens ne sont pas prêts. Chez Claudio, tout est basé sur la respiration, qui est l'essence de la musique. Il est très clair avec ses gestes et n'a pas besoin de parler. Je peux voir tout de suite s'il est heureux ou pas. Notre travail est de faire en sorte qu'il le soit. »

Pendant la répétition de la Symphonie n° 1 de Mahler, le chef passe un temps infini à régler la balance des trompettes dont le son doit venir "au loin" dans le premier mouvement, comme l'a écrit Mahler dans la partition. Les musiciens sortent en coulisses pour réaliser cet effet et n'ont pas recours à un écran de télévision pour s'insérer dans le tissu orchestral. Seule l'oreille les guide. Un fortissimo importun provoque l'hilarité générale.

"Il nous la faut !"

Arrive Yuja Wang pour le Concerto n° 3 de Prokofiev. C'est André Furno qui a recommandé la jeune pianiste pékinoise à Claudio Abbado. Nés le même jour, le fondateur de la série Piano ★★★★ et le chef d'orchestre ont l'habitude de fêter leur anniversaire ensemble. Lorsqu'il l'a découverte sur un DVD, Abbado s'est aussitôt exclamé : « C'est elle qu'il nous faut ! » À vingt-deux ans, Yuja Wang a déjà joué avec les plus grands orchestres américains : Boston, Chicago, Dallas, Detroit, Los Angeles, Philadelphie. Elle s'est fait connaître en remplaçant les plus grands : Martha Argerich à Boston, Radu Lupu dans le Concerto n° 5 de Beethoven, Evgeni Kissin à Lisbonne, apprenant le Concerto n° 2 de Prokofiev en deux jours pour Charles Dutoit !

Lorsque Murray Perahia a annulé sa venue à Paris, André Furno a appelé Daniel Barenboim à la rescousse. Revenu de sa passion pour Lang Lang, le chef d'orchestre de la Staatskapelle de Berlin lui a soufflé : « Il y a une pianiste fantastique à New York. Tu devrais la faire venir. » C'était en 2008 au Théâtre du Châtelet, et la jeune artiste chinoise y a fait sensation. Dans la foulée, Deutsche Grammophon lui a fait enregistrer son premier disque : Sonate en si mineur de Liszt, Sonate n° 2 de Chopin, Études de Scriabine et Ligeti. En plus de moyens pianistiques extraordinaires, on a découvert une authentique musicienne.

Fille d'un instrumentiste de musique chinoise traditionnelle et d'une danseuse, Yuja Wang est partie toute seule étudier la musique à Vancouver après des études au Conservatoire central de Pékin. Elle est entrée dans la classe de Gary Graffman au Curtis Institute de Philadelphie et s'est fait remarquer parce que, contrairement aux autres élèves qui ne pensaient qu'à passer des concours, elle préférait jouer de la musique de chambre et accompagner des chanteurs. Cela ne l'empêche pas de posséder déjà vingt-trois concertos à son répertoire, mais alors qu'on la réclame partout dans Rachmaninov, Prokofiev ou Tchaïkovski, elle nous confie être surtout émue en ce moment par le dernier Brahms.

C'est pourtant dans le Concerto n° 3 de Rachmaninov que Claudio Abbado la dirigera pour son prochain disque chez Deutsche Grammophon. « Il va falloir que je joue Monteverdi pour casser mon image de virtuose », s'exclame-t-elle avec humour. Son électricité digitale fascine tous les musiciens de l'Orchestre du Festival de Lucerne. Comment y résister ? Martin Engstroem avait ainsi accédé à sa demande en lui permettant d'accompagner le baryton Thomas Quasthoff dans La Belle Meunière de Schubert au Festival de Verbier.

Sa culture musicale tranche avec l'image du virtuose tout en doigts à la Lang Lang. Mais qu'on ne compte pas sur elle pour critiquer son compatriote : « Il rend la musique classique facile à comprendre pour un large public. C'est un showman au bon sens du terme », assure-t-elle. Dans un éclat de rire, elle ajoute : « Nous habitons dans la même rue à New York et on ne dit pas du mal de ses voisins. » Soucieuse de garder du temps pour approfondir la musique, elle vient de refuser un concert avec Vladimir Ashkenazy. « Comme Schumann, j'ai un côté Eusebius et un côté Florestan. J'ai besoin de rêver, pas seulement d'être sur scène. »

Les organisateurs sont souvent surpris lorsqu'elle demande à visiter une exposition lors de son bref passage dans une ville. C'est ainsi qu'Anne-Françoise Furno l'a conduite au Musée d'Orsay après sa répétition car elle voulait voir les tableaux impressionnistes. Dans son sac, elle a aperçu le Faust de Goethe, dont elle voulait s'imprégner avant d'interpréter la Sonate en si mineur de Liszt. Elle se lance dans le Concerto n° 3 de Prokofiev avec un brio étincelant. Impressionnée de jouer avec Claudio Abbado et consciente de succéder à Martha Argerich dans cette œuvre, elle force la dynamique lors de la première répétition. Le chef d'orchestre sourit et lui dit : « Vous pouvez jouer moins fort. On vous entendra très bien. » Elle sourit à son tour, moins intimidée. « Je me sens comme un membre de l'orchestre. Ce sont des musiciens extraordinaires. Beaucoup sont très jeunes. On n'a pas besoin de se battre avec eux. C'est comme une famille, et on ne se bat pas avec sa famille. »

Le soir du concert, l'atmosphère est extraordinaire. Un écran géant a été dressé sur la place Tian'anmen. Il fait beau et une foule impressionnante s'est déplacée pour entendre Mahler et Prokofiev. Dans la salle, l'accueil fait à Claudio Abbado et Yuja Wang est digne d'une manifestation sportive. Mais dès les premières notes, le silence est total. « Le public chinois a beaucoup évolué, nous glisse Yuja Wang. On retrouve à Pékin la même intensité d'écoute qu'à Berlin ou New York. » Après la Symphonie n° 1 de Mahler, le public est bouleversé. « On a l'impression d'être traversé par la musique », murmure un spectateur.

Dans le car qui les ramène à l'hôtel, les musiciens sont eux-mêmes un peu sonnés par une telle expérience. Non seulement le maestro "volait", mais chaque auditeur était en lévitation. « Claudio Abbado en Chine, c'était un peu le retour de Marco Polo », lâche le compositeur chinois Tan Dun, lui aussi très ému.

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